Imaginaire et identité

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 09-05-13 à 11:59  Lu :919 fois
     
  
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L’imaginaire dans la construction de l’espace identitaire
Par Martine ABDALLAH-PRETCEILLE
Perte d’identité, recherche d’identité, crise d’identité… l’appel à l’identité constitue depuis toujours, un leitmotiv de la littérature, des thérapies, des crises sociales et politiques. Pourquoi dès lors relancer la réflexion ? Ne risque-t-on pas de sombrer dans des reformulations redondantes du problème ?
De l’identité unitaire à une identité plurielle
Chaque époque crée ou recrée sa batterie de concepts, de notions. la permanence du fait identitaire à traves le temps et les lieux n’implique pas, ipso facto la pérennité de son contenu, ni de ses manifestations personnelles et sociales. L’émergence de l’identité culturelle dans la vie sociale et politique actuelle, traduit non seulement un renouvellement sémantique mais une mutation dans la manière de poser, et par voie de conséquence, de résoudre les problèmes.
Bien que la racine latine du mot : identitas (caractère de qui est identique, idem) nous renvoie à la notion de permanence, l’identité et l’appartenance identitaire ne peuvent plus se poser dans les mêmes termes, compte tenu des mutations sociales et politiques des sociétés. Si l’idée de permanence et de continuité constitue toujours une axe de définition de l’identité, elle n’est plus à rechercher, ni à confondre avec des notions comme homogénéité, fixité, stabilité ; notions qui parasitent considérablement toute inscription de la construction identitaire en l’assimilant à une construction durable, solide, stable. Le pluralisme structurel et pas seulement conjoncturel, bat en brèche cette globalisation de l’identité et renvoie à une composition complexe mais ouverte et dynamique.
Quels sont donc les facteurs qui réorientent le phénomène identitaire ?
Le pluralisme culturel, par la coexistence synchronique de modèles de référence et d’imaginaires différents, offre à l’individu et au groupe, non plus un cadre référentiel monolithique, mais une mosaïque de possibles et de schèmes culturels divers. Face à cette pluralité, la réponse peut être unique, au sens où l’individu choisit un système à l’exclusion des autres, voire en les rejetant. Elle peut aussi être plurielle et correspondre à une élaboration, à partir d’éléments épars issus des différents registres en présence. Ce polymorphisme culturel, longtemps considéré comme l’apanage de quelques « originaux » et marginaux, acceptés d’ailleurs comme tels (ou parfois rejetés) ne constitue plus un épiphénomène mais une modalité « classique » de fonctionnement social et identitaire. L’identité devient une formule, une combinaison, conséquence de choix, successifs ou consécutifs, établis à partir d’une gamme d’alternative.
À la socialisation et l’enculturation selon un modèle unique et unitaire, succèdent des potentialités de socialisation et d’enculturation, potentialités issues de la coexistence de groupes hétérogènes. Certes, le phénomène n’est peut-être pas totalement nouveau dans sa nature, mais ce qui, par contre, est récent, c’est son extension à la quasi-totalité des groupes. Plus aucun individu et/ ou groupe ne peut échapper à la diversité et au pluralisme. « Les tours d’ivoire » se raréfient et ne peuvent demeurer que dans l’imaginaire et/ou comme forme de réaction à cette hétérogénéité, envahissante et génératrice d’angoisse.
La construction identitaire suppose dans un tel contexte, une création identitaire et qui dit création, dit capacité de maîtriser les éléments du présent, mais aussi capable de se projeter dans l’avenir sous peine d’opérer des choix qui s’avèrent caduques et obsolètes dès leurs premières actualisation. Les compétences requises ne sont plus tellement la conformité au modèle et la reproduction, mais la possibilité de se jouer et de jouer avec les règles, les normes culturelles et sociales. Si l’intelligence cognitive se définit come une capacité d’adaptation aux situations nouvelles, l’intelligence sociale correspondrait à l’aptitude d’un individu à répondre aux exigences sociales en utilisant différents registres, capacité de répondre évaluée en termes de faculté d’imagination ; imagination au service, non pas des fantasmes mais du réel et du quotidien. La stéréotypie des réponses individuelles ou collectives aux mutations sociales, culturelles, politiques technologiques et économiques révèlent un handicap de l’imaginaire social et brouille d’autant la perception sur la portée réelle de telles mutations.
C’est en ce sens que l’observation de l’élaboration identitaire, au niveau individuel et culturel, constitue un observatoire riche du fait des combinaisons et des manipulations culturelles mises en œuvre dans un souci d’adaptation au réel social.
L’originalité des réponses, et surtout, et surtout leur absence d’orthodoxie par rapport aux modèles originels, fait peur et déconcerte mais n’en représente pas moins une tentative de résolution du problème de l’élargissement du champ social. À partir de ces quelques éléments de réflexion, on peut comprendre plus facilement les réactions de ce que l’on appelle « les jeunes immigrés de la seconde génération ». Ils ne sont pas plus « a-culturé » (sens privatif) qu’ « entre deux cultures », ou toute autre formulation pour désigner des apatrides culturels. Il s’agit en fait d’une restructuration identitaire à partir des éléments culturels « mis à leur disposition ». On comprend aussi mieux les mécanismes de peur et d’angoisse développés par les co-acteurs et témoins de cette adaptation originale, société d’accueil et société d’origine, dénommée ainsi dans un souci de brièveté, bien que ce raccourci soit lui-même porteur de nombreuses confusions.
Mettre l’accent sur la constitution d’une identité, et plus exactement d’une formule identitaire, équivaut à réintroduire le JE, comme acteur, producteur du social et du culturel, et non plus seulement comme sujet passif et déterminé de manière unilatérale et unicausale par le social et le culturel, ainsi réifiés et biologisés.
La résurgence du JE, individuel ou collectif ne correspond pas à une individualisation et une atomisation du social, mais à la reconnaissance de la dimension subjective, et donc intersubjective, de tout acte. En effet, chaque sujet se définit et définit autrui par rapport à un réseau d’interrelations et d’images réciproques. Il n’y a pas de signification identitaire dans l’absolu, hors contexte politique, social et économique, en un mot hors de l’humain, c’est-à-dire du conjoncturel, de l’ici et du maintenant. Un tel postulat implique une démultiplication de visions du monde, car chacun interprète, comprend et agit à partir de représentations des autres, de lui-même, de la situation, véritables constructions imaginatives où l’imaginaire et le fantasmatique rivalisent avec le réel et le rationnel.
Ainsi l’essentiel ne réside pas dans une connaissance, considérée comme objective des cultures-autres , mais la capacité d’anticiper les réactions d’autrui, de se représenter ses propres perceptions , de procéder à des décentrations puis es recentrations successives , en fait, à animer et à conduire la dynamique des échanges interpersonnels et intergroupes à partir d’une multipolarisation des références.
Cette prise de possession active de procédures de socialisation et d’acculturation conduit à une véritable mise en scène du quotidien à partir de constructions elles-mêmes imprégnées de l’imaginaire individuel et collectif, imaginaire marqué par l(inconscient, l’histoire , la psychologie et que nous nous gardons bien de tenter de décrire.
Si l’espace identitaire se définit au plan synchronique par la coprésence de groupes de références diversifiées, il est aussi marqué par les appartenances successives et/ou simultanées des individus. Ceux-ci appartiennent conjointement à plusieurs classes ( au sens de catégorie) : jeunes ou vieux, homme ou femme, intellectuel ou manœuvre , citadin ou rural…Ainsi , non seulement l’individu peut « inventer » son identité à partir d’un espace social et culturel riche et complexe, mais la multiplication nécessaire des rôles et des statuts lui impose de présenter plusieurs versions d’une identité qui, malgré son polymorphisme , renvoie toujours à l’être singulier . Toutefois, cette multi-appartenance catégorielle n’exclut pas les contradictions voire les incompatibilités des références, des obligations et des implicites culturels. Aussi la gestion identitaire nécessite-t-elle une claire perception et maîtrise de l’unicité à travers des comportements diversifiés par obligation, sous peine d’enlisement dans une schizophrénie culturelle préjudiciable à l’intégrité personnelle. Comment dès lors, construire une image précise de soi qui ne soit ni fictive, ni monolithique, tout en ne sombrant pas dans l’atomisation et l’éclatement ? La conquête d’un JE pluriel , qui reste malgré tout un JE , se réalise à partir d’un jeu subtil d’équilibres , de contradictions et d’antagonismes qui réclame la transgression des normes, des conventions , des catégories formelles pour aboutir à une création identitaire , création sans cesse à reformuler , à réinventer , à personnaliser . N’est-ce pas là le lieu, par définition, de l’exercice de l’imaginaire ?
Identité et imaginaire
La création identitaire se nourrit d’un imaginaire individuel et collectif, à partir des représentations échangées de soi et d’autrui. L’analyse des systèmes de représentations réfère, paradoxalement, non pas à celui qui formule, encore moins à celui qui est formulé, mais aux rapports entretenus par les protagonistes, ainsi qu’au contexte de leur actualisation. En effet, l’image que A se fait de B pourrait être considéré comme le reflet , même schématisé , réduit voire quelque peu déformé de la réalité de B. Or, des travaux de recherches en psychosociologie ont largement démontré la pérennité et la persistance des images formulées par A et ce, quel que soit le groupe visé. À titre d’exemple : les reproches adressés aux migrants par une société d’accueil perdurent au-delà de l’appartenance ethnique ou nationale des migrants (polonais, italiens, arabes…). Tout fonctionne comme si l’Autre n’était que le prétexte à une production fantasmatique renvoyant en fait au JE, au MOI, au NOUS et non pas au TU, à Lui, à EUX. Autrui ne sert bien souvent que d’exutoire à un imaginaire personnel ou collectif. L’accusation de paresse, de saleté, de fourberie…portée à l’encontre d’autrui n’a souvent aucune valeur objective mais est, par contre, significative , du rapport au travail, à la propreté, à l’honnêteté du sujet lui-même. Dès lors apparaissent le mal et le bien, le bon et le mauvais, comme substrats de refoulement réciproque.
Par ailleurs, l’imaginaire a sa source dans des structures collectives liées à l’histoire, la politique, l’économie et le sociologique. Les relations de culpabilité, de domination, de complexe d’infériorité …ne sont pas incidences sur les productions imaginaires.
Les phénomènes identitaires en tant que construction personnalisée du MOI et du NOUS, est imprégné et pétri par l’imaginaire individuel et collectif qui n’est qu’une forme tautologique de l’expression du Même dans sa relation à l’Autre. L’imaginaire dont s’inspire la perception de soi et d’autrui n’est donc pas une monade isolée mais au contraire, un produit inscrit dans un espace interactif et dynamique, lui-même tributaire d’une situation plus globale et complexe. En conséquence, à l’instar de toutes les études ethnographiques effectuées sur des objets et des items culturels, l’interrogation portée sur les structures de l’imaginaire est peu opérationnelle quant à la compréhension en profondeur des groupes eux-mêmes. Ce qui importe davantage, ce sont les processus de composition, de production de l’imaginaire, processus qui, compte-tenu des remarques effectuées, attribuent à l’imaginaire un caractère exogène et hétérogène. Celui-ci est la résultante issus d’origines diverses de sorte que la notion de répertoire s’avère plus adéquate que celle de structure qui suppose quelque chose de monolithique. L’imaginaire est moins un attribut d’un individu ou d’un groupe qu’une composition à partir d’éléments hétéroclites et disparates pris çà et là, symptôme d’un état des inter-définitions échangées parles protagonistes d’une situation.
L’espace identitaire intègre nécessairement autrui et la relation entretenue avec lu. Espace multidimensionnel et ouvert qu’il convient d’appréhender comme tel si l’on veut comprendre les relations iner-individuelles et inter-groupales. En effet, les représentations échangées, les imaginaires donc, commandent les contacts et n’en sont pas comme on a tendance à le croire la conséquence. L’investigation des imaginaires, dans une perspective interactionniste, serait sans doute plus riche d’enseignements qu’une approche descriptive, même la plus fine.
L’histoire, au sens d’évolution sur le long terme, n’est pas absente de l’investissement imaginaire. Ainsi passe-t-on de la perception scandalisée et rejetante à une approche en miroir débouchant sur une critique de soi. Ainsi passe-t-on aussi des mythes angéliques de la nature à l’horreur des coutumes pour s’appesantir actuellement sur des thèmes économiques (importances des problèmes de développement, de la famine, de l’écologie…) pour repartir peut-être vers d’autres retours au naturel, au sauvage, à l’espace… !(cf. Rallye Paris-Dakar !).
Dans tous les cas de figure, l’imaginaire développé à partir d’autrui n’est qu’une contre-image, un moyen d’affirmer sa propre identité. Plus qu’une forme et un contenu, l’imaginaire se développe non pas sur un mode endogène , mais au contraire , par le métissage , la confrontation, les symbioses avec des éléments extérieurs .
C’est sans doute, faute de comprendre et d’admettre cette évolution inexorable que les individus et les groupes élaborent des mécanismes de défense et de résistance face à ce qu’ils perçoivent comme des atteintes à leur intégrité, comme des assauts d’impureté.
On aboutit ainsi à un paradoxe construit sur la nécessaire liaison entre l’imaginaire et la maîtrise de la construction identitaire. La connaissance critique de soi-même passe par l’imaginaire qui se trouve ainsi réhabilité et non plus relégué au rang d’écran et d’obstacle à l’objectivation. Composante, à part entière, de la ‘affirmation de l’identité et des rapports sociaux, l’imaginaire ne parasite pas mais enrichit et nourrit la communication. Sans chercher à définir et à préciser les modalités de cette inscription de l’imaginaire dans le réel social et relationnel, il convient d’en percevoir les limites extrêmes : d’une part un appauvrissement et une stéréotypie des représentations, d’autre part, leur dépassement fantasmatique et délirant.
Martine ABDALLAH-PRETCEILLE
Institut National de Recherche Pédagogique
Laboratoire de psychologie sociale appliquée, Paris V


  



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