Fictions du savoir, savoirs de la fiction

 Par Adi Lachgar  (?)  [msg envoyés : 341le 24-05-12 à 09:17  Lu :915 fois
     
  
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Philo overtures

Il y a maintenant une tradition agrégative du jeu de mots. Très souvent (trop ?) l’idée jaillit, lumineuse et évidente, du simple passage du singulier au pluriel, du masculin au féminin, du défini à l’indéfini… L’agrégation semble avoir trouvé le « truc »pour produire du sens et approfondir la réflexion.
Le thème de littérature comparé « Fictions du savoir, savoirs de la fiction » ne déroge pas à cette tradition. Admirez la symétrie de ce chiasme où la virgule, légère et innocente, paraît tellement anodine qu’on pourrait la supprimer sans regret. Admirez le lever des « fictions» qui déclinent en « fiction », la naissance du « savoir » qui éclate en « savoirs.» Nier le plaisir que procure cette orgie simple serait mentir.

SAVOIR/SAVOIRS

Il est de notoriété publique que le pluriel à la fâcheuse habitude de matérialiser le singulier et de concrétiser l’abstrait, des fois de manière assez peu élégante et un peu trop gauloise comme lorsqu’il fait de la « bonté » d’une femme des « bontés.» Le savoir est un nom né de la dérivation impropre comme le boire et le manger. Et comme tous les mots ainsi né, il a gardé dans sa nouvelle forme substantive la tendance au mouvement de sa forme verbale. Le savoir n’est ainsi jamais que du savoir. Et comme le boire et le manger n’impliquent que la possibilité de manger à sa faim et de boire à sa soif, sans promesse ni de qualité ni de quantité, le savoir n’implique ni la véracité, ni la complétude, ni le bien fondé, ni même l’existence d’un vrai savoir. « Je sais » n’est valable que pour moi, relativement à un savoir qui est souvent sa propre norme. Même « tu sais », « il sait », « nous savons » ne permettent de saisir le savoir comme une substance. On est tenté de penser à Candide et à son fameux « je sais aussi… » car tout savoir est un « savoir aussi. »
Puisque tout « savoir » est forcément un « savoir aussi », autant relativement au sujet « sachant/savant » qu’au savoir lui-même, le pluriel « savoirs » s’avère de meilleure composition. C’est par son pluriel que le savoir est plus humain et plus scientifique. Quand on l’oppose à l’opinion et à la croyance, il exclut le doute au singulier et le réintègre en en faisant un de ses outils majeurs au pluriel. Le savoir est tolérant au pluriel ; il est tout aussi fanatique que n’importe quelle croyance au singulier. Ainsi, une expression aussi philosophiquement barbare que « je crois savoir » devient le signe d’une élévation, d’une moralisation et d’une humanisation du savoir.

FICTIONS/FICTION

La fiction est la qualité de ce qui est fictif, c’est-à-dire irréel, imaginaire. Les fictions sont les produits de l’imaginaire. L’histoire des idées et de la littérature considère l’art en général comme le domaine de la fiction par excellence. La peinture, la sculpture et la littérature, même si elles produisent des objets bien réels, sont considérées comme des domaines de fiction puisqu’elles proposent des univers subjectifs, nés de la seule imagination, d’une vision du monde propre à l’auteur de l’œuvre.
Faire œuvre de fiction consiste donc à créer un univers parallèle au monde réel. On y accède parce qu’il utilise des codes, des formes, des idées du monde réel mais il n’est pas réel. Le lecteur fait l’expérience du double chaque fois qu’il visite l’univers fictif. Il reconnaît, découvre, croit dans l’univers fictif mais il ne peut y savoir. Tout ce qu’il sait, au terme de cette expérience, c’est que cet univers existe. Si jamais une vision, une opinion, une croyance de l’univers fictif venait à se réaliser dans l’univers réel, l’auteur serait alors considéré comme un visionnaire, un prophète mais jamais son univers fictif ne peut être domaine du savoir sans y perdre sa qualité d’univers.

FICTIONS DU SAVOIR

Le savoir pluriel n’est pas la science, et s’il l’est, c’est dans la mesure où celle-ci doit admettre l’opinion et l’hypothèse comme un mal nécessaire. Le savoir pluriel est la négation de la science qui permet de l’affirmer.
Le savoir comme dynamique (action de savoir) de construction de savoir fonctionne de manière purement narrative. C’est normal quand on pense que l’essentiel du savoir humain est narratif et que, même quand un savoir naît d’une expérience purement empirique, on a recours à l’habillage fictionnel pour lui donner un visage humain et une certaine légitimité. C’est l’histoire de la pomme de Newton et du bain d’Archimède. C’est l’histoire des dieux humains qui n’ont d’emprise sur nous que par leurs contes.
Il est possible d’affirmer sans risque de choquer que l’histoire du savoir de l’homme est l’histoire de ses savoirs. Si l’on admet que le savoir, dans sa forme substantive, est l’ensemble de ce qu’on sait par raison ou par expérience, alors on admettra que le savoir est aussi le récit de cette raison et de cette expérience. Le savoir est connaissance par son « quoi » mais il est fiction par son « quand », son « comment », son « pourquoi » et des fois même par son « qui.»

SAVOIRS DE FICTION

Justement, c’est avec le « qui » que tout commence. Le sujet, ou, si vous voulez, l’agent responsable de la production du savoir comme de la fiction est aussi responsable de la fictionnalisation du savoir et la scienticité de la fiction. C’est ce que j’appellerai, avec quelque réserve cependant, la dimension critique du sujet.
Quand on y pense, l’homme se réalise sujet beaucoup plus par le retour sur le produit que par le produit lui-même. Est-il plus intelligent de cultiver la terre que de décrire le travail de l’agriculteur ? Est-il plus intelligent de planter un arbre que d’en peindre un ? Ce que je sais c’est que dans ma culture générale il y a plus des noms de peintres, de sculpteurs, d’écrivains qu’il n’y en a d’inventeurs. Tout ce passe comme si le sujet est écrasé par l’objet qu’il sort du néant et que seul survit à son objet le sujet qui en parle. Je rechigne à le dire, mais on en arrive presque à penser qu’il y a comme une échelle graduée en termes d’objectivité et de subjectivité. Le sujet tire vers le subjectif et l’objet vers l’objectif. Dès qu’il est tiré du néant, l’objet s’empresse de rejoindre la cohorte illimitée et impersonnelle des objets. Pense-t-on au sujet Poubelle chaque fois qu’on voit une poubelle ? Je ne le crois pas. Pourquoi ? Parce qu’au moment où la poubelle est née, elle n’existait pas en tant qu’objet. Alors, même en portant le nom de son créateur, elle l’écrase complètement. Pensons maintenant à un poète qui écrirait un poème sur la poubelle. Tout de suite ce serait la poubelle d’un tel comme la charogne de Baudelaire, le pou de Lautréamont ou le pain de Ponge.
Le sujet est à l’origine de la fiction du savoir, mais surtout des savoirs de fiction. Nous sommes tentés, devant la majesté de l’œuvre, de retrouver non seulement des codes figés qui nous rendent l’univers fictif familier, mais aussi des relations. Ces dernières, pour être bien assises, doivent être fondées, sur les savoirs supposés des habitants de la fiction. Dans la littérature romanesque omnisciente, les savoirs de fictions sont très proches des savoirs réels, souvent produits de longue et fastidieuse documentation. Je pense à un bourreau du document comme Flaubert dont les romans peuvent être à la fois des guides touristiques, des précis de pharmacopée, des modes d’emplois, des analyses psychologiques… Les savoirs de fiction, attribués aux personnages eux-mêmes ou donnés dans des pauses descriptives, sont au service de la fiction.

  



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