Explication (les tragiques d'agrippa d'aubigné) - vers293-310

 Par Elmzouri mostafa  (Autre)  [msg envoyés : 145le 22-10-13 à 19:58  Lu :1582 fois
     
  
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Par: Elmzouri Mostafa

Explication du vers 293 au vers 310 des Tragiques de D'Aubigné

A un amoureux de la terre et de la culture; à Si Ahmed Jaafari

«Enfans de ma douleur, du haut ciel l'ire esmuë

Pour me vouloir tuer premierement vous tue;

Vous languissez, et lors le plus doux de mon bien

Va saoulant de plaisirs ceux qui ne vallent rien.

Or attendant le temps que le ciel se retire,

Ou que le Dieu du ciel destourne ailleurs son ire

Pour vous faire gouster de ses douceurs apres

Cachez-vous sous ma robbe en mes noires forests,

Et, au fond du malheur, que chacun de vous entre,

Par deux fois mes enfans, dans l'obscure de mon ventre.

Les faineants ingrats font brusler vos labeurs,

Vos seins sentent la faim et vos fronts les sueurs:

Je mets de la douceur aux ameres racines,

Car elles vous seront viande et medecines;

Et je retirerai mes benedictions

De ceux qui vont sucçans le sang des nations:

Tout pour eux soit amer, qu'ils sortent excecrables

Du lict sans reposer , allouvis de leurs tables!»

L'exaltation de compagne est un thème privilégié chez les protestants. Cette exaltation ne se situe pas seulement au niveau de leurs discours mais aussi dans la pratique. Beaucoup de nobles de province (dont D'Aubigné), éloigné de la cour, se sont refugiés dans leurs terres et se adonnés au travail agricole. Ce qui leur permettait de s'opposer au gout de luxe et de l'éclat de la richesse observé chez leurs adversaires catholiques rapprochés de la cour et de l'église. Ces derniers sont qualifiés par D'Aubigné de tyrans, puisqu'ils ont chassé les paysans de leurs terres pendant les guerres de religion et ont pillé les récoltes des vrais fils de la terre.

Ce passage se situe après un éloge fait aux paysans laborieux, dont les activités sont associées par D'Aubigné au vrai art et au vrai luxe.

Ce discours de la terre imaginé par D'Aubigné préfigure les tableaux du livre 7 (Jugement) où le poète instaure le tribunal où les éléments viennent se plaindre et désigner les coupables des ravages perpétrés à leur encontre.

Ces 17 alexandrins à rimes suivies, est discours rapporté directement de la «bouche» de la terre meurtrie, consolant ses fils (les paysans) en leur promettant récompense, et en menaçant «les pillards/les tyrans» de malédiction et de damnation; vu les massacres qu'ils ont perpétré à l'encontre de la terre et des paysans. Ce discours est de tonalité élégiaque, plaintive:«la terre pleurante de souci».

On verra comment la prosopopée met en scène la reproduction de l'image de la terre, mère protectrice et nourricière reconnaissant ses fils et damnant les tyrans.

On rappellera que l'antithétique du passage (fils bénis/ fils damnés) fait écho à d'autres antithèses récurrentes chez D'Aubigné:

  1. L'écriture reniée (pétrarquiste) à savoir Printemps.

Par opposition à:

  1. L'écriture reconnue donc bénie Les Tragiques.

  2. Les fils maudits de la France apparentés à Esaü.

Par opposition aux:

  1. Fils meurtris et victimes du malheur et du massacre apparentés à Jacob.

On distinguera deux mouvements: du vers 293 au vers 302, c'est l'appel de la terre, mère protectrice à ses enfants pour le retour dans son égide en attendant la fin de la colère divine. Le second mouvement s'étale du vers 303 au vers 310, c'est la terre, image cosmique et divine est la seule capable du salut.

Explication:

Au vers 293, le premier hémistiche «enfans de douleur» reprend l'image de la terre affligée et blessée déjà évoqué par D'Aubigné au vers 97:«je veux peindre la France une mère affligée».L'adjectif possessif «ma» témoigne que la terre s'approprie la douleur et intensifie le mal que cette guerre et cette destruction a infligé à la terre. Ce ravage est certainement le signe de la colère divine qui s'abat sur le monde en raison de la corruption qui y règne. La du mot «ciel» répété à trois reprises signifie que l'origine du mal est malédiction divine; un châtiment causé par non-respect des enseignements célestes. Cette provocation est l'oeuvre des adversaires de D'Aubigné. Dés lors, la terre opère une distinction entre ses vrais fils qu'elle appelle «enfans de ma douleur»et les pillards, source de la colère divine. La terre s'adresse ici à ses vrais fils: les paysans, victimes d'assassinat et de tuerie. Cette polyptote souligne indissociabilité de la terre et de ses vrais fils: en effet, les pillards, en voulant exploiter la terre outre mesure ne peuvent que provoquer la mort des paysans. Un double crime intenté par les adversaires de D'Aubigné.

La mort est ici prise au sens propre mais aussi au sens symbolique: l'effort des paysans au travail souligné par «vous languissez» évoque la souffrance et l'épuisement dont les seuls bénéficiaires sont des tyrans baignant dans le luxe de la cour ou la corruption de l'église. La césure faisant de ce groupe verbal «vous languissez» une unité rythmique accentue l'effet d'essoufflement chez les paysans. Les agents du pillage profitent du labeur des autres. Ils sont désignés par la périphrase (au vers 296) «ceux qui ne valent rien», d'où la difficulté à les nommer; difficulté dont la source est la blessure et par là la haine engendrée par ces personnes chez la terre qui n'est qu'un porte-parole de D'Aubigné.

L'antithèse entre «bien» et «rien» qui forme une rime sémantique reprend l'image du parasite vivant aux dépens des autres, ou encore l'image du vampire qui se nourrit du sang de ses victimes.

La terre appelle ses «enfants» à se «cacher» de colère céleste en raison des péchés pratiqués par «les ingrats»; la mère protectrice ouvre ses bras aux victimes: le ciel dont le châtiment est général englobe bons et mauvais.L'attente ne sera vaine; l'ire du ciel sera dissipée. Les vers 297 et 298 expriment l'espoir dicté par la foi de D'Aubigné: cet espoir émane du fait qu'il prend à son compte le principe de la prédestination. Le salut est accordé par Dieu aux seuls fils de la terre (les protestants) qui sont prédestinés et élus au triomphe. D'où la victoire sur les papistes.

On remarquera que l'adverbe de temps «après»mis à la fin du vers met en valeur la récompense attendu: l'après suppose un avant qui est ici la vie éphémère par opposition à la vie éternelle de l'au-delà.

Aux vers 301 et 302, D'Aubigné profite de sa double culture biblique et antique; l'appel au retour au sein du ventre de la terre actualise le symbole de la mère qui est image de tendresse et protection; Adam n'est-il pas sorti du limon de la terre? et Déméter n'est-il pas sorti du fond de la terre?

Cet appel est précédé d'une injonction à se cacher sous la robe de la terre à savoir la forêt, laquelle forêt est un espace générateur de sérénité et de sympathie. Néanmoins, ce refuge leur fait perdre jusqu'à leurs identités: ils ne sont plus des artisans de la terre, mais des bergers condamnés à souffrir le martyr et à se nourrir de la collecte et de la chasse. Ceci explique l'emploi au vers 301 du terme «malheur».

Le circonstant «par deux fois» reprend l'adverbe «après» du vers 299: le refuge au centre de la terre est un refuge qui s'effectue par deux fois; la première, en attendant le passage de la colère divine, la deuxième, en attendant la résurrection.

Après cette protection promise par la terre à ses fils, cette dernière développe un discours prophétique traduit par l'emploi du futur au vers 306 (seront viande)et au vers 307 (je retirerai), et par l'invocation du vers 309 (qu'ils sortent). Ce discours repose sur l'antithèse entre le sort réservé aux paysans et celui réservé aux «ingrats».

Aux fils de la terre est réservée une métamorphose de la nature elle-même: les amers racines (vers 305) perdront leurs attributs des herbes non comestibles et se transformeront en nourriture, en plantes nourricières et bienfaisantes. Ce qui rappelle, il va sans dire, la récompense paradisiaque promise par Dieu aux fidèles.

La faim et la sueur sont les symboles de l'austérité recommandée par la religion; à leur opposé, les papistes sont entrainés dans la débauche et les péchés de la chair. La terre les qualifie de fainéants et ingrats: le premier adjectif renvoie à leur inactivité; le deuxième à l'absence de reconnaissance qu'ils affichent à leur bienfaiteur; or, le travail est le témoignage de la foi selon Calvinet la reconnaissance est le témoignage de la fidélité religieuse. Chose que ces deux adjectifs ôtent aux catholiques. D'où leur damnation.

Cette damnation est accentuée par le fait que la désinence du verbe «retirer» constitue la fin du 1° hémistiche du vers 307; l'objet de «retirer» occupe à lui seul le 2éme hémistiche. Le complément d'origine de «retirer» à savoir «de ceux qui vont suçant le sang des nations» occupe tout le vers 308. Ce sont ceux qu'on ne nomme pas; ils sont des vampires; l'image du vampire semble hanter l'esprit de D'Aubigné. En effet, l'allitération en sifflantes [S] mime l'action de sucer.

A l'encontre de la métamorphose vers la douceur réalisée à l'attention des paysans (les protestants), la terre opère une mutation en goût amer destinée à ses exploitants; le pronom «tout» (vers 309) montre la dimension globale de ce que la terre transforme en amertume. L'invocation «qu'ils sortent exécrables» souligne le degré de la damnation. En effet, ce qui est exécrable suscite la haine et le dégoût: la terre refuse jusqu'à supporter ces ingrats. L'adjectif «allouvis» reprend la métaphore animale chère à D'Aubigné, l'image du loup, image à la fois biblique et homérique, dont les désirs ne sont jamais assouvis prend ici son caractère paroxystique.

On ne s'étonnera pas si Henri Etienne parle de théophagie puisque D'Aubigné accuse ses ennemis d'avoir fait bombance aux dépens de leurs adversaires; l'enjambement au vers 309/310 traduit l'ampleur de la colère la terre et la gravité du sort qu'elle réserve aux damnés.

Ainsi, par le procédé de la prosopopée, D'Aubigné donne non pas seulement le symbole de la fécondité et de la maternité, mais aussi celui de l'image divine en précisant le sort réservé à ses fils fidèles damnant les ingrats.

D'Aubigné reprend à son compte le principe calviniste selon lequel la distinction entre élus et réprouvés est choix divin. Evidemment pour D'Aubigné, les élus et les fidèles sont les réformés: les enfants de la terre.

EL MZOURI MOSTAFA



  




 Réponse N°1 32610

Merci très cher ami
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 22-10-13 à 21:30



pour ce très beau travail ! Un vrai plaisir des sens et de l'esprit, et l'âme refleurit tant ses racines s'abreuvent au sein maternel de cette terre benie de Dieu et chantée par les hommes qu'elle enfante.





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