Explication de texte:m.proust;du côté de chez swann

 Par Elmzouri mostafa  (Autre)  [msg envoyés : 145le 08-03-13 à 16:24  Lu :3033 fois
     
  
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(ENCORE UNE FOIS:A TOUTES LES FEMMES!)
Nous vîmes sur le seuil brûlant du porche, dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l'avions dernièrement rencontré, était en train de présenter à la femme d'un autre gros propriétaire terrien des environs. La figure de Legrandin exprimait une animation, un zèle extraordinaires; il fit un profond salut avec un renversement secondaire en arrière, qui ramena brusquement son dos au delà de la position de départ et qu'avait dû lui apprendre le mari de sa sœur, Mme De Cambremer. Ce redressement rapide fit refluer en une sorte d'onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas si charnue; et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité et qu'un empressement plein de bassesse fouettait en tempête, éveillèrent tout d'un coup dans mon esprit la possibilité d'un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose à son cocher, et tandis qu'il allait jusqu'à la voiture, l'empreinte de joie timide et dévouée que la présentation avait marquée sur son visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait plus vite qu'il n'en avait l'habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait entièrement en n'ayant plus souci du reste, d'être le jouet inerte et mécanique du bonheur. Cependant, nous sortions du porche, nous allions passer à côté de lui, il était trop bien élevé pour détourner la tête, mais il fixa de son regard soudain chargé d'une rêverie profonde un point si éloigné de l'horizon qu'il ne put nous voir et n'eut pas à nous saluer.
Marcel Proust (1871 – 1922), Du côté de Chez Swann, 1913.
Explication de texte :
L’œuvre de Proust, est comme sa vie, le lien de rencontre de époques : la tradition classique et modernité .Sa façon de traiter les personnages est innovatrice, il procède par touches .Ces derniers (les personnages) ne sont plus caractérisés physiquement puis moralement, mais le physique dont les contours sont tracés sommairement ou selon des fragments donne l’impression du moral, et le moral lui-même est soumis au point de vue du narrateur lui-même évoluant dans l’œuvre.
Séquence :
Le texte peut faire l’objet d’une explication linéaire insérée dans une séquence portant sur le traitement des personnages dans différentes œuvres romanesques. La séquence peut s’étaler sur trois séances de 2 heures chacune. D’abord, l’explication linéaire de ce texte de Proust puis un commentaire composé et / ou une lecture méthodique portant sur deux autres textes : l’un appartenant à une œuvre classique (Le Père Goriot de Balzac par exemple), l’autre appartenant à œuvre du Nouveau Roman (Le Planétarium de Nathalie Sarraute).La confrontation entre ces trois textes peut ressortir la problématique suivante : l’évolution du traitement du personnage du roman classique au Nouveau Roman.
L’objectif général de la séquence sera :
- Etudier le traitement du personnage à travers des portraits tirés d’œuvres romanesques à fin de ressortir la particularité Proustienne. La séance d’explication linéaire aura pour objectif spécifique le fait d’amener les apprenants à discerner les particularités du personnage de Legrandin par un narrateur qui revit la scène par le souvenir et partant par l’écriture.
Public : 1ére année de l’ens.
Pré acquis :
- On supposera que les apprenants sont familiarisés avec la notion du personnage, du narrateur, du « je » narrant et du « je » vivant la scène.
Pré requis :
- Pour la compréhension immanente du texte, les apprenants sont tenus de différencier un portrait « en pied » (complet) et une peinture fragmentaire et impressionniste du personnage.
Pour situer ce passage, on dira que Legrandin est un bourgeois de Combray, fils d’un ami de la grande tante du narrateur (Marcel). La famille de celui-ci a déjà rencontré Legrandin à la sortie de l’église …Monsieur Legrandin apparait, au début de l’œuvre, comme un lettré provincial (il est ingénieur) vivant retiré ; mais qui accédera peu à peu au monde mondain ; il sera initié au snobisme des salons. Legrandin connaitra une grande métamorphose à travers « La recherche ». Ici, il est aperçu par le narrateur au marché .
Axe de lecture :
- Un portrait en mouvement d’un mondain en devenir rendu possible par une technique impressionniste.
Mouvement du texte :
1- Circonstance de la perception du personnage. (1-4)
2- Impression Legrandin mondain. (4-14)
3- Impression Legrandin heureux. (14-24)
Explication :
L’espace de la perception du personnage est le marché : lieu peu commun où le narrateur rencontre ses personnages. Le choix de cet espace prosaïque appartenant à la vie quotidienne est significatif dans la mesure où Legrandin connaitra une ascension mondaine progressive ; il connaitra aussi sa chute. En raison de son origine paysanne, il est naturel qu’il soit d’abord rencontré dans la rue. Cependant, Legrandin a des aspirations littéraires certes (il sera écrivain), mais, il aura difficilement accès aux réceptions mondaines ; lesquelles sont des lieux de rencontres du narrateur avec ses autres personnages. Donc, l’espace du marché est un cadre où le narrateur isolera son personnage par l’utilisation du participe présent « dominant » à la première ligne.
Le moyen de la perception qui est la vue « nous vîmes » est conjugué au pluriel ; lequel pluriel rassemble le narrateur, sa famille et le lecteur qui, d’emblée ,imagine la scène à l’instar du narrateur .Cette appréhension du personnage par un sens commun témoigne de l’objectivité de la scène qui sera vite supplanté par l’appréhension individuelle et subjective par le passage au « je » : le narrateur revit cette scène par l’intermédiaire du souvenir et de la narration.
La position du personnage dans l’espace est rendu possible par l’emploi du participe présent « dominant ».Le syntagme nominal « le tumulte bariolé » mérite qu’on s’y attarde : qualifier « tumulte » qui fait appel au sens de l’ouï par l’adjectif « bariolé » qui fait appel à la vision établit une correspondance entre les sens ; lesquels sens constituent un dérèglement selon Rimbaud. De ce tumulte visuel et auditif du marché est tiré Legrandin .
Les deux relatives de la deuxième ligne expriment le souci du narrateur d’identifier le personnage de Legrandin par rapport aux autres individus de « La recherche ». (Elle comporte plus 2500). Le verbe « présenter » de la ligne 3, nous met d’emblée dans une atmosphère mondaine où les présentations sont des préoccupations majeures chez les partisans des salons.
Après, le narrateur entame la caractérisation du personnage ; une spécification qui se fait par des fragments et qui passe du physique à l’impression qu’il donne : en effet, une phrase commencée par « la figure de Legrandin.. » promet une description physique ; or, c’est le contraire qui se produit. La figure dit le zèle et l’animation du personnage qualifiés par le narrateur d’ « extraordinaire » ; jugement hyperbolique se rapportant à deux traits traduisant le désir à se plier à bon escient au code mondain. Un code auquel Legrandin vient d’être initié. Ce désir de ce comportement codifié tourne au ridicule par le fait qu’il soit forcé. Le personnage semble trouver une exaltation dans l’obéissance aux règles. L’aspect naturel du comportement cède la place à l’artifice ; le renversement vers l’arrière traduit le souci de se plier aux bienséances plus qu’une véritable attitude de respect dictée par la rencontre. Le narrateur nous informe effectivement que Legrandin a appris ces gestes par son gendre parvenu par alliance.
Le narrateur focalise sa perception sur une partie du corps de Legrandin : son postérieur. La métaphore filée rendue par les termes « refluer, onde fougueuse, la croupe » puisant dans le comportement animalier, est renforcée par le champ lexical de la bassesse et du désir charnel : « pur matière, charnu, charnel, sans expression de spiritualité »
Cette vision du personnage est le déclenchement d’une métamorphose aussi bien du narrateur que du personnage : Legrandin sera différent et le « je » vivant la scène est conscient de cette différence. L’emploi de l’article indéfini « un » devant un nom propre souligne l’évolution de la personne ; il laisse entendre qu’il n’existe pas UN Legrandin mais DES Legrandin. En effet, ce personnage est tiraillé entre son désir d’accéder à mondanité et la bassesse de ses instincts homosexuel. Le point de vue du narrateur est également en évolution ; « que je ne supposais pas si charnue » témoigne de l’intérêt du narrateur à cette partie corps . On sait que le scripteur défendra l’homosexualité dans Sodome Gomorrhe et Legrandin quittera son snobisme pour l’homosexualité.
Le retour au récit « cette dame pria… » permet de saisir le personnage sous un autre angle : la joie et le bonheur comme résultat d’une nouvelle relation mondaine rendu possible par la présentation. Cette joie est artificielle ; l’emploi de « une sorte de réve » ne manque de nous renseigner sur l’ironie discrète du narrateur vis-à-vis de Legrandin ; cette ironie se dévoilera par l’emploi de l’adverbe « ridiculement » à la ligne 16.
L’ironie du personnage se trouve confirmée par un ensemble de caractérisation : « Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait plus vite qu'il n'en avait l'habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de gauche ridiculement, et il avait l'air tant il s'y abandonnait entièrement en n'ayant plus souci du reste, d'être le jouet inerte et mécanique du bonheur. » sont autant d’éléments qui font du personnage une automate commandée à distance par l’ordre de la dame. C’est l’image de l’apprenti-snob qui subit son bonheur. L’allitération en « r » et « v » dans « Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il revint vers la dame » traduit le son de l’automate en marche.
« Cependant » : conjonction de coordination à valeur temporelle ; ici marque la simultanéité de l’action du personnage avec celle du mouvement du narrateur. Après la figure, la croupe, les épaules ; le narrateur, par un effet de déplacement du regard focalise sur les yeux du personnage, non pour les décrire, mais pour en dégager l’effet : « son regard soudain chargé de rêverie profonde ». Cependant, ce regard est commandé par une instance extérieure à son psychisme : « il était trop bien élevé pour détourner la tête », l’emploi de l’adverbe « trop » qui connote un excès laisse renforcer l’ironie du narrateur déjà évoquée.
Le regard fixé sur l’horizon n’est nullement le résultat d’une philosophie du personnage, mais d’un désir d’échapper à l’embarras de saluer des personnes avec qui il aura des relations tourmentées. L’adverbe « soudain » informe du changement de l’attitude du personnage du bonheur léger à une appropriation maladroite des bienséances.
On voit, donc, que l’empressement du personnage et son zèle ne sont que le paraître d’un individu en quête d’une place dans la société mondaine. Le texte en fait un personnage ridicule et sans profondeur spirituelle par le biais de caractérisation fragmentaire et impressionniste.
Proust innove de plusieurs manières dans la peinture des personnages ; ils n’ont plus droit à un portrait en pied : leurs visages, leurs tailles, leurs vêtements …sont l’objet d’impressions fragmentaires. « Une personne est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer » Proust.
Pour conclure, on peut dire avec J.Y. Tadie qu’ « il n’y a donc dans La recherche ni caractère, ni personnage classique que l’on puisse résumer et juger. Des ombres insaisissables glissent emportant leurs secrets. ».

  



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