|
TEXTE :
Pour ma mère et pour moi, mon père représentait la
force, l'aventure, la sécurité, la paix. Il n'avait jamais
quitté sa maison; les circonstances qui l'obligeaient ainsi à le
faire prenaient dans notre imagination une figure hideuse.
,La maison se réveillait peu à peu, saluait le
soleil et ses bruits familiers. Je me sentais mieux ce matin. Je
m'assis dans mon lit. Ma tête ne pesait rien sur mes épaules,
mes bras n'étaient agités d'aucune fièvre.
- Maman, dis-je, est-ce
que c'est long un mois?
Ma mère se secoua de sa torpeur, regarda à droite,
puis à gauche, comme pour reconnaître l'endroit où elle se
trouvait et me fixa avec des yeux étonnés.
- As-tu parlé, Sidi
Mohammed?
- Oui, maman; je te
demande si un mois est long.
- Un mois dure un mois,
mon fils, mais pour nous, le mois à venir sera une éternité.
- Je sais attendre; toi, tu ne sais pas encore, ou,
plutôt, tu l'as su autrefois mais tu as dû oublier. Ma mère
parut abasourdie par cette réflexion.
- Qu'est-ce que tu
attends?
- J'attends d'être un homme. Toi, tu n'attends plus
rien puisque tu es une grande personne. Je me tus un moment avant
d'ajouter :
- Quand tu étais une petite fille, tu ne pouvais pas
faire tout ce que tu voulais, tu as attendu d'être une femme pour
réaliser tes projets, acheter les vêtements dont tu avais envie,
sortir avec Lalla Aicha ton amie, préparer les plats que tu
aimais manger. Moi, je mange ce que tu me donnes, je ne sors
jamais seul, je porte souvent des chemises qui ne sont pas à ma
taille.
L'étonnement de ma mère grandissait. Elle ne savait
quoi me répondre; elle me considérait avec curiosité.
Calmement, je murmurai :
- Quand je serai un homme, je porterai de belles
djellabas blanches qui seront lavées tous les jours, je mangerai
tous les matins au moins une livre de beignets très chauds avec
beaucoup de beurre, parfois avec du miel. J'aurai quarante chats
qui m'obéiront toujours. ,Ils ne feront jamais de
saletés dans les coins. D'ailleurs, nous habiterons une autre
maison avec un bigaradier dans la cour.
Un sourire éclaira le
visage de ma mère.
- Jamais ta femme
n'acceptera de veiller sur ton troupeau de chats.
Je ne me marie pas, toi,
tu aimes les chats, tu pourras t'en occuper.
Elle éclata franchement de rire. Sa
gaîté soudain me rendit toute ma confiance. Je ris plus fort
qu'elle; je battis des mains. Ma mère mit son index sur les
lèvres et me dit :
Que diraient les voisins s'ils t'entendaient rire de
la sorte le jour du départ de ton père? - Mon père reviendra
bientôt et nous serons de nouveau très riches.
Extrait de « La Boîte Ã
Merveilles » d'Ahmed Sefrioui
|