Etude du chapitre ii de «léon l'africain» de amin maalouf

 Par ElManaa Mhamed  (?)  [msg envoyés : 2le 22-08-13 à 22:03  Lu :2918 fois
     
  
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Etude du chapitre II de «Léon l'Africain» de Amin Maalouf

Mhamed El Manaa

Etude du chapitre 2 «L'année des amulettes», 895 de l'hégire (25novembre1489- 13 novembre 1490) du premier livre «Livre de Grenade»

A travers cette étude, je ne prétends pas avoir effectué un travail exhaustif. Mais j'ai essayé de mettre en exergue ce qui m'a paru important en suivant un cheminement relativement compatible avec ce qu'on pourrait appeler une lecture méthodique.

Ainsi, ce travail se présente comme suit:

  1. Situation et contexte du texte

  2. Etude du titre

  3. Etude de l'incipit

  4. Les axes de lecture:

  1. Situation d'énonciation et procédés narratifs

  2. Les thèmespar une approche binaire et analogique:

a - Rapport gouvernants/gouvernants:

b- Rapport gouvernants/gouvernés

  1. Rapport être/paraitre

  2. Dégradation politique/dégradation culturelle et spirituelle (familiale)

  1. Conclusion

  1. Situation du texte

Le texte se situe au deuxième chapitre du premier livre «livre de Grenade» de l'œuvre «Léon l'Africain» de son auteur Amin Maalouf.

Après avoir rapporté les circonstances de sa venue au monde (naissance historiquement marquée, à l'instar des grande personnalités: Marcel Pagnol et l'Abbé Barthelemy) coïncidant avec le début de la chute de Grenade, dans ce chapitre, il en donne les causes et les conséquences. De même, le narrateur a relié d'une manière implicite cette chute, proprement politique et militaire, à une autre chute culturelle et spirituelle en mettant l'accent sur quelques pratiques rituelles relevant de la superstition et du fatalisme. D'où le titre de ce chapitre «L'année des amulettes».

  1. Etude du titre

Le titre se compose de deux parties: La première, qui est en lettres, marque une datation particulière, populaire alors que la deuxième, qui est en chiffres, marque une datation officielle. Celle-ci renvoie à deux calendriers l'un musulman et l'autre chrétien (on peut parler de l'interculturel). Ainsi, on peut dire que le titre joue le rôle d'un double repère, d'une part il a une dénotation historique, il date une époque bien déterminée et d'autre part, il sert de déclencheur mnésique (réminiscence individuelle) qui se rapporte à sa vie personnelle et familiale (analogie entre le sort des musulmans en Andalousie et le sort de sa famille)..

Au niveau sémantique, le terme «amulettes» (qui signifie: objet qu'on porte sur soi par superstition) a une charge bien signifiante: il nous renseigne sur la dégradation (la vacuité, débilité), culturelle et spirituelle au sein de la large population qui rejoint celle politique au sein des gouvernants. L'enlisement dans le monde superstitieux est explicité par le prénom de la tante de Salma «Tamima» qui veut dire amulette, talisman.

Le terme «Amulettes» est déjà cité dans le premier chapitre: «Sarah la bariolée avait l'habitude de passer me voir […] pour vendre des amulettes, des bracelets…» Page 14

Et dans ce chapitre:«Privés du lait maternel, bien des enfants ne parviennent pas à survivre longtemps, aussi a –t-on appris l'habitude de leur accrocher, en guise de protection; des amulettes de jais…, censés protéger leur porteur du mauvais œil et des maladies»

«Moi-même pourquoi le nier? jamais je ne me suis séparé du bout du jais que Sarah a vendu à Salma [..] je ne crois cette amulette investie d'aucun pouvoir magique, mais l'homme est si vulnérable face au destin qu'il ne peut que s'attacher à des objets enveloppés de mystère»»Page 37.

  1. L'incipit

Le présent chapitre est amorcé par une sorte de prélude qui s'apparente à un incipit à travers lequel le narrateur essaie d'intéresser et de nouer le pacte de lecture. Lejeune: « L'incipit d'un roman répond généralement à trois caractéristiques: il informe, intéresse et noue le pacte de lecture»

Les indices de l'incipit:

  • Fonction incitative et programmatique:

Le narrateur essaie d'intéresser le narrataire et l'inciter implicitement à lire le récit en focalisant son attention sur son aspect attractif et captivant : « […], et sa prose était si envoûtante que mon chameau semblait n'avancer qu'à son rythme»

  • Le pacte de lectureou la fonction morale:

Le narrateur rassure d'une manière implicite le narrataire de dire la vérité:

en mentionnant franchement sa débilité de mémorisation: «J'aurais voulu rapporter chacun de ses mots, mais ma mémoire est étroite et mon éloquence est poussive». Par conséquent, toujours par soucis de sincérité, il cède la narration à Khâli qui s'avère être un témoin oculaire proche des événements grâce à son statut de secrétaire d'Etat.

  1. Les axes de lecture

  1. L'énonciation et les procédés narratifs:

La polyphonie est une caractéristique prépondérante non seulement dans ce chapitre mais dans toute l'œuvre de Amin Maalouf. En effet, on y découvre une variation au niveau des actants: Hassan El Wazzan vacille entre le statut de narrateur et le statut de narrataire (« Je te reparlerai de lui» «je»= khâli narrateur second; «te»= Hassan-L- Wazzan narrateur premier, dans ce cas on parle d'une double énonciation: lui et son fils sont narrataires). Le fait de faire rapporter les événements par un tiers (ici par Khâli) en tant que témoin oculaire et qui participe à l'action comme personnage= il est homodiégétique) n'est qu'une astuce pour donner d'une part, une image vivante, rafraîchie des événements et d'autre part pour faire preuve de crédibilité en plaçant le narrataire dans le cadre d'une vraisemblance probante. Dans ce cas, on peut parler d'un récit cadre et d'un récit encadré (récit second enclavé dans le premier= récit intradiégétique , mise en abyme, emboitement, enchâssement). La structure même de ce chapitre renforce ce dont on vient de dire: on trouve que le récit de Hassan-L-Wazzan, qui inaugure et clôt le texte, encadre celui de khâli, son oncle.

Au niveau des circonstants le récit de l'oncle se déclenche au sud de Segelmesse lors du voyage à Tombouctou («Livre de Fès», «L'année de Tombouctou», 911de l'hégire (4juin 1505- 23mai1506)] P161, 162: «Mon oncle semblait pleinement rétabli quand nous reprîmes la route cette année-là[…], en direction de Tabelbala, à deux cents milles au sud de Segelemesse[…] Nous avions prévu neuf jours pour cette étape, et dès la première soirée Khâli se mit à me parler de Grenade, un peu comme l'avait fait mon père quelques années plus tôt». Ici, on est en présence d'une anachronie c'est une discordance entre l'ordre de l'histoire et l'ordre du récit. Puisqu'il s'agit de l'anticipation d'un épisode ultérieur, on est en présence d'une prolepse (prospection). Inversement, le récit peut rappeler un événement antérieur par analepse (ou rétrospection).

De même, l'ordre du récit est souvent ponctué par l'immersion des temps commentatifs où les narrateurs (premier et second) essaient d'intellectualiser, de commenter, d'émettre une maxime , une vérité ou une critique: «C'est à des moments pareils, disait mon oncle, que se révèle la grandeur ou la mesquinerie» P34, «ne disait-on pas à Grenade que le moment le plus dangereux de la vie d'un nourrisson est la période qui suit immédiatement son sevrage…»P37, «Je ne crois pas…»P37, «Bien plus tard, devenu homme et portant fièrement le surnom de Grenadin pour rappeler à tous la cité prestigieuse dont j'avais été exilé […], je ne pouvais m'empêcher de penser souvent à cet aveuglement des gens de mon pays»»P36.

D'autant plus, l'implication du narrateur dans le récit (au niveau modal) se lit à travers les jugements à l'égard des évènements et des personnages. Ces jugements donnent une coloration particulière et subjective au récit: «Aussi longtemps que je vivrai, j'aurai devant moi ce sourire, cet affreux sourire de la mesquinerie»

Au niveau communicatif (système de communication), la fonction expressive est très plausible. Cela veut dire que le narrateur focalise le discours sur sur lui-même en étalant ses sentiments d'inquiétude à l'égard des personnages(gouvernants) : « mes pires craintes»; «je souriais aussi, mais un peu moins chaque fois, car l'inquiétude me labourait la poitrine»

  1. Les thèmes par l'approche binaire et analogique

Par cette approche, on cherche à rapprocher aussi bien les événements que les personnages en décelant les différents aspects de leurs rapports aussi bien contractuels que conflictuels. Dans ce chapitre, plusieurs binarité son à repérer:

  1. Rapport gouvernants/gouvernants:

Le narrateur nous présente deux façons de gouverner qui sont diamétralement opposées: l'une se distingue par la tyrannie et le despotisme Elle est interprété comme étant le symbole de la force qui induit , par suite, le peuple affecter du respect à l'égard du gouvernant. Elle est concrétisée par Abou-l-hassan; paradoxalement, l'autre se caractérise par la liberté et le manque du despotisme. C'est le symbole de la faiblesse. Elle est concrétisée par Aboabdil (vision machiavélique): «[…], d'autant que les gens parlaient librement sous Boabdil, alors que du temps de son père l'on regardait sept fois autour de soi avant de formuler la moindre critique» P

  1. Rapport gouvernants/gouvernés

De l'intensité de l'autorité débouche la nature du rapport qu'entretiennent les gouvernés à l'égard de leurs gouvernants: «De se sentir plus libres, moins épiés, les grenadins n'étaient que plus durs à l'égard du sultan»P31

Cette attitude est transmise par le narrateur sous forme de maxime: «Notre peuple est impitoyable pour les souverains qui ne le sont pas». Pour nous élucider ce rapport de bannissement et de délaissementà l'encontre du gouvernant faible, le narrateur recourt à une figure d'analogie à savoir la comparaison: «En cette journée d'automne les feuilles jaunies étaient plus fidèlement attachées à leurs arbre que les nobles de Grenade à leur monarque»

  1. Rapport être/paraitre

Le rapport entre gouvernants et gouvernés est réduit à «un commerce de faux». Explicitement, les gouvernants ont opté pour un jeu absurde de masques. Sous une apparence de patriotisme et de fidélité il se cache une image de traitrise et de corruption: «J'appris en effet que Yahia, «Combattant de la Foi», «Glaive de l'Islam», avait décidé non seulement de livrer Basta aux infidèles, mais de se joindre aux troupes castillanes pour ouvrir la route aux autres villes du royaume»

Cette dualité montre que la relation peut revêtir deux niveaux l'être et le paraître. T.Todorov dit: «Chaque action peut d'abord paraître comme amour, confidence, etc, mais elle peut ensuite se révéler comme un tout autre rapport, de haine, d'opposition et ainsi de suite. L'apparence ne coïncide pas nécessairement avec l'essence de la relation bien qu'il s'agisse de la même personne et du même moment. Nous pouvons donc postuler l'existence de deux niveaux de rapports, celui de l'être et celui du paraître»

  1. Dégradation politique/dégradation culturelle et spirituelle (familiale)

La dégringolade politique a affecté toute la communauté musulmane en Andalousie. La faiblesse politique va en parallèle avec la faiblesse culturelle et spirituelle: «Je ne crois cette amulette investie d'aucun pouvoir magique, mais l'homme est si vulnérable face au destin qu'il ne peut que s'attacher à des objets enveloppés de mystère». Et c'est cette débilité spirituelle qui était, parmi d'autres, l'un des facteurs qui a anticipé la chute. Explicitement, le fait de succomber à l'emprise de la fatalité et par suite se complaire dans une situation de passivité mortelle en attendant docilement le secours d'une force salvatrice ne pourrait engendrer que la déperdition: « […], je ne pouvais m'empêcher de penser souvent à cet aveuglement des gens de mon pays,…, qui avaient pu se persuader de l'arrivée imminente d'une armée salvatrice alors que seules la mort, la défaite et la honte étaient à l'affût»

En somme, nous pouvons dire que ces dualités parmi d'autres sont illustrées par l'emploi la procédé de style de l'antithèse(«paix; guerre», «faibles; puissants», «grandeur; mesquinerie»…)

  1. Conclusion

Quoique nous fassions, un texte reste toujours inépuisable. Mais il est à noter que la vision du narrateur m'a beaucoup aidé à déficeler le texte parce que tout est raconté. Ce chapitre est moins un récit d'intrigue que de peinture où le narrateur tend à crayonner des images et portraits «enluminures».



  



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 Réponse N°1 32083

Merci pour le partage.
  Par   Jaafari Ahmed  (Profle 23-08-13 à 09:40

Cher collègue votre travail est très bien mené.

On aurait aimé avoir une vraie conclusion, parce que celle que vous avez mise est d'abord, trop courte, et ceci est un reproche qu'on peut faire à beaucoup de travaux( une conclusion doit faire à peu près le 1/10 ème du travail): Donc ici, au moins dix lignes. et puis, elle doit conclure, en tirant les enseignements de cette étude,  en dégageant l'intérêt des axes de lecture, en extrapolant, en subjectivant...en s'interrogeant...en soulevant un questionnement en rapport avec l'oeuvre, l'auteur, l'époque, l'intertextualité...etc...

Merci infiniment!




 Réponse N°2 32140

merci
  Par   elgousairi anass  (Profle 28-08-13 à 02:51



J'apprécie la façon dont vous avez mené cette étude.





 Réponse N°3 32143

Point d'interrogation ?
  Par   elgousairi anass  (Profle 28-08-13 à 03:15



J'ai une question à vous poser M. El Manaa : quelle serait la différence entre la lecture méthodique et la lecture analytique ?





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