Et si elle avait appuyé sur la gâchette ?Le petit enfant âgé de trois ans se pencha de la fenêtre grillagée du salon donnant sur le jardin, attiré par le ramage des oiseaux. Il tendit l’oreille, voulant saisir quelques bribes de ces gazouillements, mais il ne savait pas encore que seul Salomon comprenait un tel langage. Suspendu aux barreaux de fer il admirait de ses petits yeux marron la houppelande verte dont la nature s’était drapée. Le printemps agissait sur le ciel et la terre, sur l’Homme et l’animal, sur le corps et l’âme. La fête printanière n’avait pas besoin d’artifices humains. Le soleil rayonnait, les bourgeons éclataient, les papillons dansaient, les abeilles et les oiseaux chantaient l’hymne de la régénération. Bien qu’il ne comprît rien à cette orchestration divine, il resta médusé devant tant de synergie malgré tant de différence. Sa maman était occupée à nourrir et à changer les langes de ses deux frères cadets. Elle ne se rendit pas compte de son silence inhabituel et de sa méditation infantile. Une fois les bambins endormis, elle vint s’asseoir à côté de lui, l’entoura de son bras et guetta avec lui les moindres mouvements dans le jardin. Elle n’avait rien de mieux à faire. A part les travaux ménagers et l’entretien des enfants, les longues journées sans distractions étaient monotones. En se caressant les cheveux, elle rejeta sa tête en arrière. Elle aperçut, accrochée au mur, la carabine 9 mm de son mari. Ce dernier était un amateur de la chasse sans en être un professionnel. Son meilleur trophée était un tout petit chacal, qu’il avait tué beaucoup plus par maladresse que par dextérité. Ce chacal fit la une de toute la famille, nourrit les veillées et les fêtes pendant des années comme les deux bartavelles abattues d’un seul coup par le père de Marcel Pagnol. Elle la saisit, la soupesa de ses mains fébriles et la trouva assez légère. Elle appela son fils pour lui montrer l’arme anodine, d’aspect banal. Le joujou produisit un effet incroyable sur le marmot. Il abandonna son observatoire et se rua vers sa mère. En lui demandant de se calmer pour ne pas réveiller ses frères, elle lui montra les trois parties du fusil : la crosse, le canon et la gâchette. Après avoir donné avec plaisir une leçon théorique sur les armes et sur la balistique en répétant les mêmes explications que son époux lui avait fournies, elle passa à la pratique. Il fallait mettre la crosse sur l’épaule. Et joignant le geste à la parole elle épaula. Ensuite placer une main au dessous du canon et l’autre à hauteur de la gâchette. Comme ça. Enfin fermer un œil, viser la cible avec l’autre, retenir la respiration et de l’index appuyer.
Le canon était orienté vers la tête de l’enfant qui ne comprenait pas un traître mot de ce que racontait la pseudo-experte en armement. Il s’impatientait de plus en plus. Il voulait prendre ce grand jouet, le manipuler, le retourner dans tous les sens, le décortiquer, découvrir son mécanisme…Il n’avait que faire de l’érudition de sa mère. Mais pour le moment il n’avait mis la main que sur ce long bâton de couleur noir qui se terminait par un trou obscur auquel il avait collé l’œil sans rien voir.
Et de l’index appuyer. La femme hésita un instant. Elle savait que le fusil n’était pas chargé car son mari le nettoyait régulièrement, avant et après ses parties de chasse et s’assurait de sa viduité. Pourtant son cœur se serra. Même avec un fusil vide, elle répugnait à tirer sur son petit. Pour taire ses craintes infondées qu’elle attribuait à l’amour et à la prudence excessifs dont elle entourait sa progéniture, elle déplaça le canon vers la poitrine du garçonnet, hésita encore, visa sa jambe droite, puis sa jambe gauche, remonta vers son visage, recula d’un pas. Elle était certaine d’entendre seulement le petit déclic sec qui suit le départ à vide du coup, qui était en plus amusant et qu’on trouvait beaucoup de plaisir à répéter. Pourtant quelque chose la retenait de tirer.
L’enfant s’agrippa fermement au canon et la mère à la crosse. Elle faisait semblant d’être emportée par sa force. Et hop ! Elle le ramenait à elle en le taquinant. Le fusil devint l’attraction du jour qui brisa le farniente des après-midi interminables et ennuyeux. Elle le cachait derrière son dos ou sous sa jupe, le soulevait, le mettait en équilibre sur sa tête, le tournoyait à la manière des cavaliers de la fantasia. Amusé, le gamin riait, battait des mains, escaladait les canapés dans l’espoir d’attraper la bandoulière.
L’enfant et la mère roulèrent sur le tapis usé, le fusil au milieu d’eux collé à leurs corps. Rien ne pouvait arrêter ce jeu improvisé. Le mioche s’empara de la carabine qui lui fut cédée par sa maman de bon cœur. C’était à son tour de faire son numéro bien qu’il ne pût supporter le poids de l’arme. Sa mère l’aida à placer le canon sur son propre ventre et lui montra une seconde fois où mettre le doigt et comment tirer. Elle se mit à genoux, leva les mains et l’implorait de lui épargner la vie. Elle était la condamnée, il était le bourreau. Elle était la gazelle, il était le chasseur. Elle était la criminelle, il était le policier. Pour s’amuser, ils imaginèrent toutes les situations possibles et à chaque fois qu’il voulait appuyer, la gâchette résistait. Elle était trop dure pour un index si fragile.
Un oiseau se posa à la fenêtre et émit un sifflement tout en se frottant les ailes contre ses flancs. L’enfant abandonna le jeu et courut, mains devant, croyant qu’il était facile d’attraper un volatile. L’oiseau se volatilisa, laissant derrière lui une boulette de chiure et quelques plumes éparses. Dépité, le petit se sentit trahi par cette ridicule créature. La maman le repéra sur la branche d’un figuier. Elle allait abattre ce fuyard, sans merci, pour lui apprendre dorénavant à vexer les gentils petiots. Elle épaula, glissa le canon entre deux barreaux, jeta un clin d’œil à l’enfant qui suivait attentivement la manœuvre, visa l’oiseau, suspendit la respiration, et, en se mordillant la lèvre inférieure pour se donner de la contenance déclencha la gâchette avec force.
Le coup partit, assourdissant, propageant son fracas dans les quatre coins du jardin. L’oiseau tomba au pied de l’arbre, raide mort. Est-ce qu’elle rêvait ou bien ses oreilles lui jouaient un mauvais tour ? La femme mit un temps pour réaliser qu’il y avait dans le fusil cette petite balle allongée, dorée, qui faisait mouche en éclatant en mille billes minuscules. Elle blêmit, lâcha l’arme qui resta suspendue à la fenêtre, regarda son fils en l’imaginant à la place de l’oiseau, s’écroula par terre, inerte, et sombra dans un abime profond. L’enfant, encore sous le choc de la détonation, contemplait, l’air innocent, sa maman effondrée. Comment pouvait-il savoir qu’il venait d’échapper de justesse à un infanticide ?
Ce petit enfant, c’était moi.
Histoire vraie
AZELARAB QORCHI
OUJDA 2010