Essai d’explication : eldesdichado g. de nerval

 Par Elmzouri mostafa  (Autre)  [msg envoyés : 145le 26-04-13 à 20:59  Lu :1227 fois
     
  
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Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Le poème fait partie des sonnets composant le recueil appelé « les chimères » écrit par De Nerval entre 1843 et 1855. « Eldesdichado » fut publié pour la première fois le 10 décembre 1853. A l’instar des autres poèmes de « chimères », ce sonnet exprime le mal qu’éprouve le poète à se trouver une identité. Il est le « déshérité » qui tente d’acquérir un état civil sous le poids de l’ensemble des « traces » qui le hantent ; ce poème fut d’abord intitulé « le Destin », ce qui renvoie à son registre. Il est de tonalité lyrique, exprimé par l’emploi du « je » ; la confession du poète est marquée par la mélancolie et la détresse. L’écriture elle-même se fait hésitante et fragmentée à l’image du dédoublement et morcellement de l’identité du poète.
C’est sonnet régulier dont la disposition des rimes est aabb pour les quatrains et abb/ acc pour les tercets.
On peut agencer que les mouvements de ce poème se présente comme suit :
1- Une identité définie par l’absence et le manque.
2- L’amour nostalgique : possible référence identitaire.
3- Une quête d’identité frappée par l’interdit.
On verra comment l’écriture poétique peut représenter le salut pour un être en quête incessante d’identité.
Le titre du poème nous met d’emblée dans un univers d’altérité ; l’emploi d’une langue étrangère pour intituler un sonnet écrit en langue française pose plus d’une question. En effet, le but, semble-t-il, est de basculer le lecteur et d’ébranler les plus sûres de ses connaissances à savoir son identité linguistique. Cette secousse n’est qu’un avant goût d’une difficulté à reconnaître une identité. Le poète commence, il est vrai, par se définir au premier quatrain ; cependant, cette caractérisation du moi n’est qu’illusoire. En effet, le pronom personnel « je » conjugué au verbe d’état « être » instaure une attente d’identification de cette instance énonciative ; or, il n’en est rien : la structure fragmentaire du vers liminaire traduite par la ponctuation (les tirets) et le rythme du vers (6-2-4) décompose l’égo du poète. En plus, le sémantisme des attributs du « je » accentue cette fragmentation et cette décomposition. Un sème de manque et d’absence leur est commun. Le « ténébreux »connote un défaut de lumière et partant de connaissance (Robert).Le « je » s’affirme comme non-identifiable, c’est un « je » qui baigne dans l’obscurité du non-être, de l’inexistence. Le deuxième attribut « veuf » connote une absence de féminité et de femme : c’est une absence de refuge et de complicité d’où la solitude écrasante qui va jusqu’à l’anéantissement du poète. Le troisième attribut « l’inconsolé » se démarque par sa morphologie (préfixe privatif in), il traduit le manque d’aisance et de satisfaction : c’est le mal de vivre qu’exprime ce malaise aussi bien moral qu’affectif.
Le deuxième vers déplace l’absence et le manque qui marquent l’identité du poète vers le domaine du pouvoir (réel et symbolique). En effet, le participe passé « abolie », mis en fin de vers, se range dans ce paradigme de privation et en accentue l’effet : l’abolition de la tour du Prince évoque la déchéance du poète. Un détail anecdotique nous renseigne que Nerval se prenait pour un descendant de chevalier du Périgord. Ainsi, l’image de la tour abolie représente la splendeur ruinée et déchue de sa famille. On n’oubliera pas de remarquer que l’ésotérisme de cette image émane du fait qu’elle peut renvoyer à la 16e carte du Tarot qui montre un château frappé par la foudre et tombant en ruine. En tous cas, la destruction et la déchéance s’apparente au manque instauré au premier vers.
Les deux vers suivants expliquent cette déchéance : en passant du « je » à son corolaire le possessif « ma », l’attribution ne fait qu’inverser l’ordre des choses puisque ce qui est attribué à savoir « l’étoile » est déjà mort, donc inexistant. L’étoile est symbole de la lumière, de l’espoir et de la lueur. Elle évoque la possibilité de se repérer par rapport aux garants de l’existence qui sont le temps et l’espace ; or, « ma seule étoile est morte » prive le poète de cette éventualité. Mais l’étoile est également la métaphore de la femme, ce qui annonce le souvenir de l’amour évoqué dans le deuxième quatrain du poème.
L’hyperbate au vers 3 « - et mon luth constellé » ainsi que le contre-rejet ( 3 luth… 4 porte ) traduisent le dédoublement du poète et le morcellement de son « moi » ; ils sont sous le signe de l’abandon et du deuil. La reprise du schème de l’obscurité déjà évoqué par « le ténébreux » , reprise par « Soleil noir » et « Mélancolie » dont la majuscule en fait une image de déesse , placent ce premier quatrain sous le signe d’une constellation d’ombre.
Cette absence et ce manque ne privent pas le poète du souvenir : la recherche dans les dédales du passé personnel est une possibilité d’auto-identification. Le passage au passé composé au vers 5 et à l’imparfait par la suite (vers 7) est le signe d’une prospection dans la mémoire, laquelle mémoire ne fait que prolonger l’obscurité et la noirceur : « Dans la nuit du Tombeau ». Pourtant, la présence du « tu » suppose l’existence, dans le passé, d’un être autre par opposition à la solitude absolue du présent ; cet être est agent de réconfort et d’affection. L’invocation par l’emploi de l’impératif « Rends- moi » laisse entendre la nostalgie du poète à ces moments de bonheur où son moi se définissait ne serait-ce que par référence à son interlocuteur. L’emploi de mots à connotation méliorative : « consolé, plaire, fleur, rose, s’allier » renseigne sur cette possibilité du bonheur d’antan ; sauf que ce bonheur est teinté de Mélancolie ; le cœur du poète s’avère désolé. En effet, le poète se souvient ici, de son voyage en Italie où il a eu des aventures amoureuses avec Jean Condy ; le paysage de Naples avec la montagne de Pausilippe ont offert à Nerval un lieu privilégié où il fut sauvé de la mort par l’amour. La fleur au vers 7 est une métaphore de la femme aimée dont la présence ne peut qu’être apaisante pour un cœur meurtri. Ce leitmotiv inscrit Nerval dans la tradition romantique. Une tradition selon laquelle le poète mélancolique et triste, chagriné et insatisfait, ne peut être apaisé que par la présence de l’être aimé.
Le second quatrain, par opposition au premier, est placé sous la constellation de la lumière ; la présence d’un paradigme de réconfort le montre bien : consolé, plaire, fleur, rose, s’allier. La nostalgie du poète dont le passé est glorieux sur le plan personnel à l’instar du passé familial, est un élément de plus d’une identité morcelée et dédoublée. Le « je » qui manque de « vie » se rattrape sur son passé pour se créer une identité. Par ailleurs, on peut dire que cet état d’âme n’est pas spécifique à Nerval ; le poète en est conscient car le « je » acquiert une d’exemplarité en dépassant son individualité, il est l’incarnation de l’homme aux prises de sa destinée.
Après avoir exprimé la vacuité de son être, après s’être rattrapé sur son souvenir, le poète est à la quête d’une identité nouvelle. A l’affirmation du début « je suis » s’oppose l’interrogation et l’hésitation « suis-je » ; le poète hésite entre deux domaines de définition : un domaine faisant référence à la mythologie traduit par l’emploi de termes renvoyant aux dieux et héros mythiques : Amour, Phébus, Achéron, Orphée, et un domaine historique traduit par l’emploi de termes comme Lusignan, Biron, Reine. Par ailleurs, les points de suspension (vers 9/11), l’emploi du coordonnant « où » (vers 9) participent au dédoublement du « moi » du poète. Les points de suspension en particulier, assument une fonction de retardement : on a l’impression que le poète cherche sa réponse. Ils sont donc, la mise en scène de l’hésitation qui malmène l’auto-identification.
La référence à la mythologie nous renseigne que l’amour évoqué par le nom de Phébus est amour-tabou puisque ce dernier s’est épris de sa sœur Artémis. L’inceste est un interdit qui hante l’esprit du poète ; et lui défend de se définir par référence à cet interdit. L’anecdote nous informe que Biron, chef catholique pendant la guerre de religions, est tombé amoureux de la reine : amour impossible frappé d’interdit religieux et social. Ni la mythologie ni l’histoire ne constitue une référence identitaire satisfaisante pour le poète. De plus, Lusignan, chevalier de sa condition, s’éprend de la sirène ; amour également impossible puisque l’humain et le surnaturel ne peuvent pas conclure un contrat amoureux. Cette impossibilité de se repérer par rapport aux sources mythologique, religieuses et historiques inscrit un écart de la poésie nervalienne par rapport aux romantiques souvent réfugiés – pour expier leur mal de vivre – dans ces sources.
Ainsi, comme ses origines personnelles, les données civilisationnelles et culturelles du poète ne lui permettent pas de définir et s’auto-identifier, la décomposition de son moi persiste.
Cependant, les points de suspension au vers 11 laissent une lueur d’espoir : le souvenir du baiser de la reine qui fait écho, dans l’imagination du poète, au baiser d’amour qu’il recevait pendant son séjour en Italie et celui de la nage dans la grotte qui fait écho à la nage dans la grotte de Dragonara annoncent la tonalité triomphante du deuxième tercet. Nous n’irons pas jusqu’à dire que la grotte symbolise le lieu du bonheur primitif et que, dans ce tercet, le poète actualise à sa façon le mythe de l’éternel retour.
Ainsi, le mot vainqueur mis au centre du vers 12 rassure que le poète a réussi à triompher de son anéantissement et hésitation. L’identification est promise. En effet, une possibilité de salut est offerte puisque le poète a traversé deux fois l’Achéron, le fleuve des morts. Il n’y a plus de rupture car la continuité entre le monde des vivants et celui des morts est établie : l’adverbe temporel (encore au 10) annonce déjà la continuité entre le passé et présent ; le circonstant « deux fois » au vers 12 offre la possibilité d’un va-et-vient entre les deux mondes celui du réel et l’au-delà.
Le poète s’identifie à Orphée ; ce dernier est le sauveur ; il est – comme le dit Fabre d’Olivet- : « présenté comme le fondateur de la véritable poésie qui est une science ». Ce qui nous amène à dire que l’écriture poétique représente pour Nerval l’ultime salut, l’ultime identité. Cependant, le va-et-vient ainsi que la structure binaire (par deux fois v : 12 /tour à tour v : 13), s’ajoute à cela le sémantisme du verbe « moduler » témoignent de l’absence d’une identification rigide. Le dédoublement persiste : les mots « sainte » et « fée » mis à la fin des hémistiches au quatorzième vers, faisant écho à « reine » et « sirène » mis à la rime aux vers 10 et 11 structurent ce dédoublement. Aux figures terrestres (sainte / reine) s’opposent les figures célestes (sirène / fée) ; l’identification vacille entre terre et ciel, entre le monde des morts et le monde des vivants, entre le passé et le présent, entre réalité et songe. L’art qui permet au poète de les rallier est sans doute la poésie. On rappellera à ce propos l’analyse de J.P.Richard dans « Poésie et profondeur » (p :73 éd. du Seuil) « le je Nervalien va vaciller et s’interroger (…) cette alternance de l’identité soutenue et de l’identité doutée assure toute la respiration intérieure des « chimères ». Chaque sonnet dénoue à sa façon cette dialectique, Eldesdichado préférant par exemple le bonheur de l’alternative modulée ».
Pour conclure, on dira que Nerval, par son ésotérisme, par son malaise émanant d’une difficulté d’être et par son lyrisme rassemble les poètes romantiques du XIXème. Cependant, il s’en démarque par son symbolisme, et l’intérêt qu’il porte à son identité ; identité qu’il retrouve dans l’art d’écrire. Le poème est, pour lui, fait pour être lu, mais aussi, et plus encore, pour être VU.

  



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