Dissertation : «l'histoire ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire»

 Par naji ali  (Prof)  [msg envoyés : 2le 28-04-11 à 08:29  Lu :2038 fois
     
  
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Du bon usage de l'histoire.


LYCEE MOULAY YOUSSEF-RABAT
CPGE-MPSI (Sup)
2007-2008.
Proposé par: Ali NAJI

-Entraînement à la dissertation-

«Penser l'histoire»

Sujet:
«L'histoire ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire»
Consigne:
Dans quelle mesure ce propos du penseur autrichien Karl POPPER peut-il correspondre à votre lecture du thème «Penser l'histoire» dans les oeuvres au programme?

Corrigé:


Pour choisir ses actes ou les justifier l'homme pense toujours à l'histoire. Il y a donc risque de le voir réduit à juste essayer de reproduire le passé par le sacrifice de toute forme d'indépendance et d'initiative individuelle. Cette tendance semble ne pas remporter le soutien de K. Popper qui affirme que « l'histoire ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire». Un tel ton catégorique met en garde et invite à prendre notre distance vis-à-vis de la mémoire collective. Comment donc l'homme peut-il rompre avec une partie de son identité? l'histoire n'est-elle pas digne de confiance même avec toutes ses leçons pouvant inspirer ses acteurs? notre réception du passé est-elle une adhésion totale ou aussi une lecture critique? on verra donc comment, au niveau de Horace de Corneille, les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand et le 18 Brumaire de Louis Bonaparte de K. Marx, le récepteur de la mémoire collective peut-il marquer sa fidélité à son égard tout en affirmant son indépendance et sa liberté. On verra d'abord les contraintes qui pourraient dicter notre démarcation vis-à-vis de la vérité historique. On essaiera ensuite de montrer que les leçons de l'histoire peuvent malgré tout être un point de jonction possible entre nous et les prédécesseurs.

On ne peut jamais étudier le passé sans penser aux risques objectifs ou subjectifs de mystification. Il s'agit là de contraintes qui ne peuvent nous prendre en otage et nous «indiquer ce qu'il faut faire». L'action historique semble être avant tout une réponse immédiate à ses propres circonstances. Le sujet n'agit que pour répondre à ses intérêts propres ou à ceux de sa communauté.

En effet, l'urgence de la situation peut être parfois le moteur de l'histoire. Le reniement des liens du sang et de l'amitié par Horace se fait dans l'ivresse de la gloire et dans une ambiance où le destin de la cité est en jeu. Il y va de l'efficacité du héros qui se mesure par sa capacité à agir en vue de détourner le moment historique à son profit. Cette même logique est reproduite avec Chateaubriand dont le retour en catastrophe de l'Amérique est dicté par la pressante menace qui pèse sur le double sort de la monarchie et de l'aristocratie. Comment donc peut-on se permettre l'emprunt de mobiles ou de circonstances révolus, donc plus valables?

Si la même époque connaît des intérêts politiques antinomiques, il est de même pour les différentes phases historiques. Chez Corneille, la raison d'Etat, incarnée par le détournement et la récupération sans condition de l'héroïsme par l'autorité, ne serait qu'un contre poids visant à apprivoiser la fronde aristocratique et le fanatisme religieux pour favoriser ainsi la naissance de la version centralisée et moderne de l'Etat. Ce même schéma se trouve terriblement inversé avec Chateaubriand. En effet, les révolutionnaires de 1789 procèdent, dans ce qui ressemble à un acte de vandalisme généralisé, à la dislocation du pouvoir royal pour instaurer une république qui met en place la Terreur au nom de la volonté populaire. Le lecteur bien avisé ne peut ainsi prendre pour modèle d'action des soucis purement étatiques ou l'image d‘un «fleuve» révolutionnaire en débordement moral et politique.

En plus de cet intérêt collectif, les circonstances de l'action peuvent relever uniquement du désir du moi d'inscrire son nom dans l'histoire par tous les moyens. Louis Bonaparte tente la porte des élections après avoir échoué par le coup de force. Il n'hésite pas à marcher sur la Constitution qui l'apporte au pouvoir pour juste reproduire l'héritage glorieux de son oncle. Il s'agit là de la reproduction d'un précédent historique jugé comme référence, donc comme modèle, et que Horace, à l'image de Romulus, pousse jusqu'au fratricide. Mais le héros cornélien se limite juste à s'imposer comme l'unique sauveur de la cité et accepte de se réduire au statut du simple instrument tandis que le premier va jusqu'au bout de son projet où la cuisante défaite de Sedan fait correspondance à la débâcle de Waterloo. L'intérêt individuel ne peut ici servir d'inspiration pour le récepteur de l'histoire; surtout si ce dernier est aussi un acteur censé agir au profit de sa communauté.

Il est donc légitime d'adhérer au propos de K. Popper car une action qui répond juste à ses circonstances ne peut faire l'objet de transposition ou de projection sur le présent. C'est manquer de sens pratique et faire preuve d'inefficacité politique que d'aller à l'encontre d'un tel constat. Si l'histoire comme action «ne peut» nous servir de modèle, est-il possible qu'elle le soit comme vérité réinventée sous forme de récit L'histoire n'est que le produit des humains parfois impliqués dans les faits relatés d'où l'exclusion de toute impartialité absolue. De ce fait, la nature relative de la vérité historique nous invite automatiquement à la prendre en distance.

Comme version personnelle des événements, l'histoire peut ne pas être digne de foi. Chateaubriand, tout comme K. Popper, nous invite à la vigilance. «Prenons garde à l'histoire» lance le premier. Une telle conception découle en fait de cette rencontre ambiguë entre le destin collectif et le moi. Chez Marx, l'historien est aussi habité par l'activiste et l'idéologue communiste. De ce fait, le moi amplifié ou l'idéologie défendue risquent de voiler la vérité. Le présent ne peut donc se construire en se référant à une fausse monnaiesous peine de délit de falsification.

En plus de cette donnée subjective, le processus historique est l'espace de l'imprévisibilité. En effet, tout indique au seuil du dénouement qu'Horace fera l'objet d'une consécration sans précédent quand tombe, contre toute attente, le fratricide. Mais, là encore, ce rebondissement relève juste du dramatique car la faute joue ici de prologue à l'absolution et à la bénédiction finale où le héros entre en harmonie définitive avec l'ordre. Cette part d'imprédictible prend l'allure, chez Chateaubriand, d'une conscience à base de décalage entre le vouloir et le faire. A ce niveau, on peut noter le fossé existant chez les aristocrates entre la grande volonté de restaurer l'Ancien Régime et leur action mitigée devant Thionville. La victoire électorale inattendue de Louis Bonaparte et son coup de force de 1851, le pouvoir qui tombe dans «la bouche» des républicains purs consacrent encore l'ironie de l'histoire comme autre forme d'imprévu dans le processus historique. L'action inattendue et fortuite pourrait-elle aspirer à figurer comme pilier fondateur du présent ou encore moins de l'avenir?

Cette nature imprévisible du fait historique fonde par la même occasion sa dimension sélective. A ce titre, la symbolique du dénouement chez Corneille est révélatrice. Le roi Tulle invite en effet les rescapés de l'action tragique que sont Horace, Valère et Sabine à une harmonie et une réconciliation nationale où l'oubli l'emporte sur la mémoire. Un tel choix semble nous mettre devant une histoire de dépassement qui cache plus qu'elle ne montre la douleur; mais dans le but de regarder ensemble vers l'avenir. Chez Chateaubriand, le choix des faits est certes guidé par son ton pamphlétaire; mais la visée est de mettre les parties en conflit devant leur responsabilité historique en vue de ne plus reproduire les mêmes erreurs. L'oubli, comme une forme de non histoire, permet paradoxalement de relancer le processus historique. Ce qui paraît être ici un trou de mémoire, donc un obstacle d'inspiration, pourrait en fait servir de modèle aux acteurs de l'histoire.

La nature relative de la vérité historique dépend ainsi de données subjectives et objectives. Notre «faire» serait la capacité de bien délimiter les frontières entre un passé révolu, et souvent manipulé, et un présent en évolution qui ne peut nous répondre positivement que si on le voit en face en dehors de toute lecture à base de projection passéiste. On voit donc que des contraintes majeures se dressent devant la tentation de voir dans le présent une simple reproduction du passé. Comme action et comme narration, la mémoire collective se refuse d'elle-même à jouer le rôle de substitut à notre effort de lire notre temps par rapport à nos propres circonstances et nos attentes. Mais les leçons de l'histoire ne peuvent-elle pas nous compenser de la nature relative et des zones d'ombre de la vérité historique?

Si certaines contraintes, notamment celle de la distance temporelle, s'érigent en obstacle infranchissable entre nous et le passé, l'historien semble faire l'effort de passer outre ce mur pour nous présenter des leçons capables de nous servir de référentiel. Quelles seraient donc nos chances de rencontre avec la mémoire collective par cette issue? Le récepteur de l'histoire, quelle que soit son identité, est appelé à bien comprendre le passé pour en dégager les leçons pratiques. Une telle attitude critique peut sûrement lui faire éviter les débordements de ce dernier.

La distance temporelle semble être, en premier lieu, la base d'une bonne lecture de l'histoire. Sans ce facteur essentiel, Chateaubriand ne saurait avoir eu le courage de s'exposer à une forme d‘autocritique érigée en règle de conduite adressée à la Restauration. Par l'invocation du modèle politique anglais, il lance une invitation à revoir le destin national à la lumière d'une histoire en progrès. Il définit ainsi l'avenir par la remise en question du présent. A ses yeux, le premier n'allait être ni le despotisme d'un individu ni la Terreur de la masse. Par contre, ce manque de recul chez Marx le pousse à voir dans le fin politicien qu'est Louis Bonaparte un simple «médiocre» objet d'une diatribe virulente. En fait, l'opposition entre les deux historiens fait que le bon lecteur est celui qui jouit d'une marge de méditation au lieu de la simple réaction à chaud.

Le bon récepteur de l'histoire est également celui qui sait choisir les leçons convenables et applicables à son temps. Aux yeux de Chateaubriand, et vu la Terreur qu'ils ont installée, les révolutionnaires de 1789 se révèlent de mauvais lecteurs de l'histoire. En effet, ils ne font que reproduire ce qu'ils sont censés combattre à savoir la violence en histoire au nom de la légitimité politique ou de la foi. Cette mauvaise lecture du passé donne lieu à une régression historique vers la décadence romaine et les guerres de religion. De plus, les «républicains purs» de 1848 semblent hériter les mêmes défauts. Ils font évincer les vrais acteurs de la révolution au profit de la dictature de Cavaignac. Les leçons applicables et convenables ne sont-elles pas celles qui font éviter les agissements de la décadence dans le temps du progrès?

La bonne lecture de l'histoire est enfin celle aussi qui choisit les bonnes solutions. A ce titre, Corneille se pose en défenseur d'un rappel pragmatique du passé. Comme il est déjà signalé, la naissance de Rome n'est qu'un prétexte pour avancer l'Etat centralisé comme une réponse efficace aux guerres de religion et à la fronde aristocratique. Au coeur de la crise historique, Chateaubriand, lui, fait preuve de sagesse et marque ses distances vis-à-vis du principe du droit naturel. Le passé, incarné surtout par le recours de la jeune révolution américaine au soutien militaire de la France, se trouve rejeté, car jugé inadéquat. Au lieu de faire appel à l'étranger les uns contre les autres, les Français sont de cette façon invités à s'entendre. Par conséquent, le mémorialiste écarte le précédent historique mais l'instrumentalise positivement dans le but de restaurer l'harmonie de la nation et chercher à la renforcer.

Le bon rapport à l'histoire dépend donc de la qualité de sa lecture. S'il a la bonne intention, son lecteur ne peut qu'y trouver quelques éléments de réponse aux différentes questions de son temps. Mais peut-on définir quelques traits distinctifs d'une réception critique des leçons de l'histoire? Avant de pouvoir s'ériger en lecteur mûr du passé, quelques précautions semblent s'imposer. Pour que l'histoire ne puisse pas nous imposer ce que nous avons à «faire», on devrait l'apprivoiser par des méthodes d'approche rigoureuses.

La question du point de vue de l'historien est à ce niveau très déterminante. Corneille prend le soin de déléguer sa voix à la scène dramatique pour déclamer à sa place la raison d'Etat. C'est, semble t-il, dire son adhésion par une apparente neutralité. Par contre, Chateaubriand et Marxfont montre d'une forte implication. Avec eux, «l'analyse» de l'histoire touche à la diatribe. Si le juge d'instruction, censé rendre la vérité telle qu'elle est, se double de procureur général, le récepteur ne peut que prendre du recul sous risque d'induction en erreur. Mais l'étude des implications de tout bord, qu'elles soient modérées neutres ou tranchées, serait la seule capable de nous aider à voir clair dans le processus historique.

La perspective comparatiste est, en plus, nécessaire pour la validation de nos conclusions historiques. Il ne suffirait pas de comparer la manière de «penser l'histoire» chez des auteurs appartenant aux époques ancienne, moderne ou même post moderne; mais aussi à voir les différentes attitudes de deux historiens à l'égard d'un même événement. En effet, la Révolution, étant parmi les grands événements des temps modernes, est loin de remporter l'adhésion de tous. Un Hugo ou un Michelet ne sauraient être un E. Burke ou en encore un Chateaubriand. Le récepteur est ainsi appelé à non s'aligner sur une position au détriment d'une autre; mais à faire preuve d'indépendance d'esprit.

Les différentes théories de l'histoire ne pourraient, en fin de compte, faire l'objet d'une adoption passive de la part du récepteur. En effet, elles ne peuvent engager que leurs propres concepteurs. C'est dans ce sens que K. Popper peut avoir raison, en référence au contexte historique où il lance son propos, que le passé «ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire». A cet égard, la mise à distance de l'historicisme est dictée par la manipulation de l'héritage des grandes nations par le totalitarisme politique dans l'Europe des années trente du XXème siècle. La théorie réductrice de K. Marx, qui voit dans la lutte des classes l'unique moteur de l'histoire, ne saurait séduire tout récepteur qui se voudrait averti d'une tentation d'endoctrinement et l'enfermerait ainsi dans une «poésie» utopique faisant abstraction de tout rétroviseur. Ce qu'on peut dire de Marx on pourrait le dire également de la franche démarcation de Popper et de toutes les autres théories qui, à l'image de leur objet, ne peuvent être que relatives, donc contestables. Et la bonne manière de montrer leurs limites respectives n'est que leur étude approfondie et scientifique.

Celui qui veut donc étudier l'histoire doit d'abord réunir certaines conditions nécessaires. Sans cette exigence, la vérité qui peut se cacher entre les lignes des faits ou des récits ne peut que le fuir davantage. C'est dans ce sens que l'on peut voir dans le propos de Popper une invitation à une réception critique du passé. Si la mémoire collective est impossible à revivre, elle demeure néanmoins ouverte à une lecture bénéfique. Mais ses leçons peuvent juste nous indiquer le chemin, comme le bon pédagogue, sans nous obliger en rien. Par sa manière particulière et originale d'agir sur les faits, le récepteur apporte sa pierre à l'édifice et se montre ainsi reconnaissant à l'égard du passé en le continuant par d'autres moyens.

L'étude de la thématique «penser l'histoire» dans les oeuvres en question a donc montré, comme le souligne K. Popper, que le présent ne peut tomber dans des enchaînements liés à l'image que nous nous faisons du passé. L'intérêt, la conviction politique, l'idéologie ou encore le souci de postérité sont tous des mobiles qui peuvent orienter aussi bien l'action que l'écriture de l'histoire. Le récepteur ne devrait donc pas faire les frais de tels choix. Seule la distance et la démarcation peuvent lui épargner une telle situation. Mais, comme on ne peut jamais avancer sans prendre du recul, l'idée de rétroviseur pourrait bien aider le lecteur à bien se resituer avant tout saut en avant. C'est la mission des leçons de l'histoire de lui servir de tremplin dans ce sens. Et si le processus historique est par nature en mouvement continuel, les cours d'histoire devraient l'être aussi sur la voie de la relecture.


  



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