Du
bon usage de l'histoire.
- LYCEE MOULAY
YOUSSEF-RABAT
-
CPGE-
MPSI
(Sup)
2007-2008.
Proposé par: Ali
NAJI
-Entraînement
à la dissertation-
- «Penser
l'histoire»
-
- Sujet:
-
«L'histoire
ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire»
-
Consigne:
-
Dans
quelle mesure ce propos du penseur autrichien Karl POPPER peut-il
correspondre à votre lecture du thème «Penser l'histoire»
dans les oeuvres au programme?
Corrigé:
Pour
choisir ses actes ou les justifier l'homme pense toujours Ã
l'histoire. Il y a donc risque de le voir réduit à juste essayer
de reproduire le passé par le sacrifice de toute forme
d'indépendance et d'initiative individuelle. Cette tendance
semble ne pas remporter le soutien de K. Popper qui affirme que «
l'histoire ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire». Un
tel ton catégorique met en garde et invite à prendre notre
distance vis-à -vis de la mémoire collective. Comment donc l'homme
peut-il rompre avec une partie de son identité? l'histoire
n'est-elle pas digne de confiance même avec toutes ses leçons
pouvant inspirer ses acteurs? notre réception du passé
est-elle une adhésion totale ou aussi une lecture critique? on
verra donc comment, au niveau de Horace de Corneille,
les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand et le
18 Brumaire de Louis Bonaparte de K. Marx, le récepteur
de la mémoire collective peut-il marquer sa fidélité à son égard
tout en affirmant son indépendance et sa liberté. On verra d'abord
les contraintes qui pourraient dicter notre démarcation vis-à -vis
de la vérité historique. On essaiera ensuite de montrer que les
leçons de l'histoire peuvent malgré tout être un point de
jonction possible entre nous et les prédécesseurs.
On
ne peut jamais étudier le passé sans penser aux risques objectifs
ou subjectifs de mystification. Il s'agit là de contraintes qui ne
peuvent nous prendre en otage et nous «indiquer ce qu'il
faut faire». L'action historique semble être avant tout une
réponse immédiate à ses propres circonstances. Le sujet n'agit
que pour répondre à ses intérêts propres ou à ceux de sa
communauté.
En effet,
l'urgence de la situation peut être parfois le moteur de
l'histoire. Le reniement des liens du sang et de l'amitié par
Horace se fait dans l'ivresse de la gloire et dans une ambiance où
le destin de la cité est en jeu. Il y va de l'efficacité du héros
qui se mesure par sa capacité à agir en vue de détourner le moment
historique à son profit. Cette même logique est reproduite avec
Chateaubriand dont le retour en catastrophe de l'Amérique est
dicté par la pressante menace qui pèse sur le double sort de la
monarchie et de l'aristocratie. Comment donc peut-on se permettre
l'emprunt de mobiles ou de circonstances révolus, donc plus
valables?
Si la même
époque connaît des intérêts politiques antinomiques, il est de
même pour les différentes phases historiques. Chez Corneille, la
raison d'Etat, incarnée par le détournement et la récupération
sans condition de l'héroïsme par l'autorité, ne serait qu'un
contre poids visant à apprivoiser la fronde aristocratique et le
fanatisme religieux pour favoriser ainsi la naissance de la version
centralisée et moderne de l'Etat. Ce même schéma se trouve
terriblement inversé avec Chateaubriand. En effet, les
révolutionnaires de 1789 procèdent, dans ce qui ressemble à un
acte de vandalisme généralisé, à la dislocation du pouvoir royal
pour instaurer une république qui met en place la Terreur au nom de
la volonté populaire. Le lecteur bien avisé ne peut ainsi prendre
pour modèle d'action des soucis purement étatiques ou l'image
d‘un «fleuve» révolutionnaire en débordement moral
et politique.
En plus de cet
intérêt collectif, les circonstances de l'action peuvent relever
uniquement du désir du moi d'inscrire son nom dans l'histoire
par tous les moyens. Louis Bonaparte tente la porte des élections
après avoir échoué par le coup de force. Il n'hésite pas Ã
marcher sur la Constitution qui l'apporte au pouvoir pour juste
reproduire l'héritage glorieux de son oncle. Il s'agit là de la
reproduction d'un précédent historique jugé comme référence,
donc comme modèle, et que Horace, à l'image de Romulus, pousse
jusqu'au fratricide. Mais le héros cornélien se limite juste Ã
s'imposer comme l'unique sauveur de la cité et accepte de se
réduire au statut du simple instrument tandis que le premier va
jusqu'au bout de son projet où la cuisante défaite de Sedan fait
correspondance à la débâcle de Waterloo. L'intérêt individuel
ne peut ici servir d'inspiration pour le récepteur de l'histoire;
surtout si ce dernier est aussi un acteur censé agir au profit de sa
communauté.
Il est donc
légitime d'adhérer au propos de K. Popper car une action qui
répond juste à ses circonstances ne peut faire l'objet de
transposition ou de projection sur le présent. C'est manquer de
sens pratique et faire preuve d'inefficacité politique que d'aller
à l'encontre d'un tel constat. Si l'histoire comme action «ne
peut» nous servir de modèle, est-il possible qu'elle le
soit comme vérité réinventée sous forme de récit
L'histoire n'est que le produit des humains parfois impliqués
dans les faits relatés d'où l'exclusion de toute impartialité
absolue. De ce fait, la nature relative de la vérité historique
nous invite automatiquement à la prendre en distance.
Comme version
personnelle des événements, l'histoire peut ne pas être digne de
foi. Chateaubriand, tout comme K. Popper, nous invite à la
vigilance. «Prenons garde à l'histoire» lance le
premier. Une telle conception découle en fait de cette rencontre
ambiguë entre le destin collectif et le moi. Chez Marx, l'historien
est aussi habité par l'activiste et l'idéologue communiste. De
ce fait, le moi amplifié ou l'idéologie défendue risquent de
voiler la vérité. Le présent ne peut donc se construire en se
référant à une fausse monnaiesous peine de délit de
falsification.
En
plus de cette donnée subjective, le processus historique est
l'espace de l'imprévisibilité. En effet, tout indique au seuil
du dénouement qu'Horace fera l'objet d'une consécration sans
précédent quand tombe, contre toute attente, le fratricide. Mais,
là encore, ce rebondissement relève juste du dramatique car la
faute joue ici de prologue à l'absolution et à la bénédiction
finale où le héros entre en harmonie définitive avec l'ordre.
Cette part d'imprédictible prend l'allure, chez Chateaubriand,
d'une conscience à base de décalage entre le vouloir et le faire.
A ce niveau, on peut noter le fossé existant chez les aristocrates
entre la grande volonté de restaurer l'Ancien Régime et leur
action mitigée devant Thionville. La victoire électorale inattendue
de Louis Bonaparte et son coup de force de 1851, le pouvoir qui tombe
dans «la bouche» des républicains purs consacrent
encore l'ironie de l'histoire comme autre forme d'imprévu
dans le processus historique. L'action inattendue et fortuite
pourrait-elle aspirer à figurer comme pilier fondateur du présent
ou encore moins de l'avenir?
Cette nature
imprévisible du fait historique fonde par la même occasion sa
dimension sélective. A ce titre, la symbolique du dénouement chez
Corneille est révélatrice. Le roi Tulle invite en effet les
rescapés de l'action tragique que sont Horace, Valère et Sabine Ã
une harmonie et une réconciliation nationale où l'oubli
l'emporte sur la mémoire. Un tel choix semble nous mettre devant
une histoire de dépassement qui cache plus qu'elle ne montre la
douleur; mais dans le but de regarder ensemble vers l'avenir.
Chez Chateaubriand, le choix des faits est certes guidé par son ton
pamphlétaire; mais la visée est de mettre les parties en
conflit devant leur responsabilité historique en vue de ne plus
reproduire les mêmes erreurs. L'oubli, comme une forme de non
histoire, permet paradoxalement de relancer le processus historique.
Ce qui paraît être ici un trou de mémoire, donc un obstacle
d'inspiration, pourrait en fait servir de modèle aux acteurs de
l'histoire.
La
nature relative de la vérité historique dépend ainsi de données
subjectives et objectives. Notre «faire» serait la
capacité de bien délimiter les frontières entre un passé révolu,
et souvent manipulé, et un présent en évolution qui ne peut nous
répondre positivement que si on le voit en face en dehors de toute
lecture à base de projection passéiste. On voit donc que des
contraintes majeures se dressent devant la tentation de voir dans le
présent une simple reproduction du passé. Comme action et comme
narration, la mémoire collective se refuse d'elle-même à jouer
le rôle de substitut à notre effort de lire notre temps par rapport
à nos propres circonstances et nos attentes. Mais les leçons de
l'histoire ne peuvent-elle pas nous compenser de la nature relative
et des zones d'ombre de la vérité historique?
Si
certaines contraintes, notamment celle de la distance temporelle,
s'érigent en obstacle infranchissable entre nous et le passé,
l'historien semble faire l'effort de passer outre ce mur pour
nous présenter des leçons capables de nous servir de référentiel.
Quelles seraient donc nos chances de rencontre avec la mémoire
collective par cette issue? Le récepteur de l'histoire,
quelle que soit son identité, est appelé à bien comprendre le
passé pour en dégager les leçons pratiques. Une telle attitude
critique peut sûrement lui faire éviter les débordements de ce
dernier.
La
distance temporelle semble être, en premier lieu, la base d'une
bonne lecture de l'histoire. Sans ce facteur essentiel,
Chateaubriand ne saurait avoir eu le courage de s'exposer à une
forme d‘autocritique érigée en règle de conduite adressée à la
Restauration. Par l'invocation du modèle politique anglais, il
lance une invitation à revoir le destin national à la lumière
d'une histoire en progrès. Il définit ainsi l'avenir par la
remise en question du présent. A ses yeux, le premier n'allait
être ni le despotisme d'un individu ni la Terreur de la masse. Par
contre, ce manque de recul chez Marx le pousse à voir dans le fin
politicien qu'est Louis Bonaparte un simple «médiocre»
objet d'une diatribe virulente. En fait, l'opposition entre les
deux historiens fait que le bon lecteur est celui qui jouit d'une
marge de méditation au lieu de la simple réaction à chaud.
Le bon
récepteur de l'histoire est également celui qui sait choisir les
leçons convenables et applicables à son temps. Aux yeux de
Chateaubriand, et vu la Terreur qu'ils ont installée, les
révolutionnaires de 1789 se révèlent de mauvais lecteurs de
l'histoire. En effet, ils ne font que reproduire ce qu'ils sont
censés combattre à savoir la violence en histoire au nom de la
légitimité politique ou de la foi. Cette mauvaise lecture du passé
donne lieu à une régression historique vers la décadence romaine
et les guerres de religion. De plus, les «républicains purs»
de 1848 semblent hériter les mêmes défauts. Ils font évincer les
vrais acteurs de la révolution au profit de la dictature de
Cavaignac. Les leçons applicables et convenables ne sont-elles pas
celles qui font éviter les agissements de la décadence dans le
temps du progrès?
La
bonne lecture de l'histoire est enfin celle aussi qui choisit les
bonnes solutions. A ce titre, Corneille se pose en défenseur d'un
rappel pragmatique du passé. Comme il est déjà signalé, la
naissance de Rome n'est qu'un prétexte pour avancer l'Etat
centralisé comme une réponse efficace aux guerres de religion et Ã
la fronde aristocratique. Au coeur de la crise historique,
Chateaubriand, lui, fait preuve de sagesse et marque ses distances
vis-à -vis du principe du droit naturel. Le passé, incarné surtout
par le recours de la jeune révolution américaine au soutien
militaire de la France, se trouve rejeté, car jugé inadéquat. Au
lieu de faire appel à l'étranger les uns contre les autres, les
Français sont de cette façon invités à s'entendre. Par
conséquent, le mémorialiste écarte le précédent historique mais
l'instrumentalise positivement dans le but de restaurer l'harmonie
de la nation et chercher à la renforcer.
Le bon rapport
à l'histoire dépend donc de la qualité de sa lecture. S'il a
la bonne intention, son lecteur ne peut qu'y trouver quelques
éléments de réponse aux différentes questions de son temps. Mais
peut-on définir quelques traits distinctifs d'une réception
critique des leçons de l'histoire? Avant de pouvoir s'ériger
en lecteur mûr du passé, quelques précautions semblent s'imposer.
Pour que l'histoire ne puisse pas nous imposer ce que nous avons Ã
«faire», on devrait l'apprivoiser par des méthodes
d'approche rigoureuses.
La question du
point de vue de l'historien est à ce niveau très déterminante.
Corneille prend le soin de déléguer sa voix à la scène
dramatique pour déclamer à sa place la raison d'Etat. C'est,
semble t-il, dire son adhésion par une apparente neutralité. Par
contre, Chateaubriand et Marxfont montre d'une forte
implication. Avec eux, «l'analyse» de l'histoire
touche à la diatribe. Si le juge d'instruction, censé rendre la
vérité telle qu'elle est, se double de procureur général, le
récepteur ne peut que prendre du recul sous risque d'induction en
erreur. Mais l'étude des implications de tout bord, qu'elles
soient modérées neutres ou tranchées, serait la seule capable de
nous aider à voir clair dans le processus historique.
La perspective
comparatiste est, en plus, nécessaire pour la validation de nos
conclusions historiques. Il ne suffirait pas de comparer la manière
de «penser l'histoire» chez des auteurs appartenant
aux époques ancienne, moderne ou même post moderne; mais
aussi à voir les différentes attitudes de deux historiens Ã
l'égard d'un même événement. En effet, la Révolution, étant
parmi les grands événements des temps modernes, est loin de
remporter l'adhésion de tous. Un Hugo ou un Michelet ne sauraient
être un E. Burke ou en encore un Chateaubriand. Le récepteur est
ainsi appelé à non s'aligner sur une position au détriment d'une
autre; mais à faire preuve d'indépendance d'esprit.
Les
différentes théories de l'histoire ne pourraient, en fin de
compte, faire l'objet d'une adoption passive de la part du
récepteur. En effet, elles ne peuvent engager que leurs propres
concepteurs. C'est dans ce sens que K. Popper peut avoir raison, en
référence au contexte historique où il lance son propos, que le
passé «ne peut nous indiquer ce qu'il faut faire». A
cet égard, la mise à distance de l'historicisme est dictée par
la manipulation de l'héritage des grandes nations par le
totalitarisme politique dans l'Europe des années trente du XXème
siècle. La théorie réductrice de K. Marx, qui voit dans la lutte
des classes l'unique moteur de l'histoire, ne saurait séduire
tout récepteur qui se voudrait averti d'une tentation
d'endoctrinement et l'enfermerait ainsi dans une «poésie»
utopique faisant abstraction de tout rétroviseur. Ce qu'on peut
dire de Marx on pourrait le dire également de la franche démarcation
de Popper et de toutes les autres théories qui, à l'image de leur
objet, ne peuvent être que relatives, donc contestables. Et la bonne
manière de montrer leurs limites respectives n'est que leur étude
approfondie et scientifique.
Celui
qui veut donc étudier l'histoire doit d'abord réunir certaines
conditions nécessaires. Sans cette exigence, la vérité qui peut se
cacher entre les lignes des faits ou des récits ne peut que le fuir
davantage. C'est dans ce sens que l'on peut voir dans le propos
de Popper une invitation à une réception critique du passé. Si la
mémoire collective est impossible à revivre, elle demeure néanmoins
ouverte à une lecture bénéfique. Mais ses leçons peuvent juste
nous indiquer le chemin, comme le bon pédagogue, sans nous obliger
en rien. Par sa manière particulière et originale d'agir sur les
faits, le récepteur apporte sa pierre à l'édifice et se montre
ainsi reconnaissant à l'égard du passé en le continuant par
d'autres moyens.
L'étude
de la thématique «penser l'histoire» dans les oeuvres
en question a donc montré, comme le souligne K. Popper, que le
présent ne peut tomber dans des enchaînements liés à l'image
que nous nous faisons du passé. L'intérêt, la conviction
politique, l'idéologie ou encore le souci de postérité sont
tous des mobiles qui peuvent orienter aussi bien l'action que
l'écriture de l'histoire. Le récepteur ne devrait donc pas
faire les frais de tels choix. Seule la distance et la démarcation
peuvent lui épargner une telle situation. Mais, comme on ne peut
jamais avancer sans prendre du recul, l'idée de rétroviseur
pourrait bien aider le lecteur à bien se resituer avant tout saut en
avant. C'est la mission des leçons de l'histoire de lui servir
de tremplin dans ce sens. Et si le processus historique est par
nature en mouvement continuel, les cours d'histoire devraient
l'être aussi sur la voie de la relecture.