Cpge-justice - textes et groupements pour les colles (polycolles)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 06-10-11 à 11:31  Lu :8529 fois
     
  
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Nous espérons faire de cette page un espace d’échange de travaux. L’objectif est de parvenir à une collaboration qui ne peut qu’être bénéfique à tout le monde : imaginez le temps et les efforts économisés si nous parvenons à mettre en commun nos forces. Commençons par les polycolles … Comme au temps des anciens avec l'inspecteur Vivet, les groupements étaient envoyés via la poste.
Par cette initiative, nous ne prétendons à aucune supériorité intellectuelle ; nous partons d’un souci pédagogique : il nous arrive, comme à tout le monde, de « sécher » quand il s’agit de proposer un polycolle, considérons cette page comme un « anti-sèche ». Les documents proposés peuvent être utilisés tels quels ou intégrés à d’autres groupements, ils appartiennent à tout le monde à partir du moment de leur mise en ligne.

  




 Réponse N°1 14505

Polycolle 1 - justice - introduction
  Par   ZINEDDINE Mohamed  (Profle 06-10-11 à 11:39

CPGE de MeknèsTHEME: LA JUSTICE (2011-2012) Polycolle

n °1 : La justice – Introduction


Document n° 1 Evangile selon St Matthieu, XX, 1-16

Le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit dès le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. [2] Il convint avec eux d'un denier par jour, et il les envoya à sa vigne. [3] Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire. [4] Il leur dit: Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera raisonnable. (20-5) Et ils y allèrent. [ 5] Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième, et il fit de même. [6] Étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d'autres qui étaient sur la place, et il leur dit: Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire? [7] Ils lui répondirent: C'est que personne ne nous a loués. Allez aussi à ma vigne, leur dit-il. [8] Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant: Appelle les ouvriers, et paie leur le salaire, en allant des derniers aux premiers. [9] Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent chacun un denier. [10] Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage; mais ils reçurent aussi chacun un denier. [11] En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison, [12] et dirent: Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur. [13] Il répondit à l'un d'eux: Mon ami, je ne te fais pas tort; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier? [14] Prends ce qui te revient, et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. [15] Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux? Ou vois-tu de mauvais oeil que je sois bon? - [16] Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.



Document n° 2 PLATON, République, livre II, 359 b-360 d.

Que ceux qui pratiquent la justice le fassent contre leur gré et par impuissance à commettre l'injustice, nous le saisirons très bien si nous nous représentons en pensée la situation suivante. [359c] Accordons à l'homme juste et à l'homme injuste un même pouvoir de faire ce qu'ils souhaitent; ensuite, accompagnons les et regardons où le désir de chacun va les guider. Nous trouverons l'homme juste s'engageant à découvert sur le même chemin que l'homme injuste, mû par son appétit du gain, cela même que toute la nature poursuit naturellement comme un bien, mais qui se voit ramené par la force de la loi au respect de l'équité. Pour que le pouvoir dont je parle soit porté à sa limite, il faudrait leur donner à tous les deux les capacités qui autrefois, selon ce qu'on rapporte, étaient échues [359d] à l'ancêtre de Gygès le Lydien. Celui-ci était un berger au service de celui qui régnait alors sur la Lydie. Après un gros orage et un tremblement de terre, le sol s'était fissuré et une crevasse s'était formée à l'endroit où il faisait paître son troupeau. Cette vue l'émerveilla et il y descendit pour voir, entre autres merveilles qu'on rapporte, un cheval d'airain creux, percé de petites ouvertures à travers lesquelles, ayant glissé la tête, il aperçut un cadavre, qui était apparemment celui d'un géant. Ce mort n'avait rien sur lui, [359e] si ce n'est un anneau d'or à la main, qu'il prit avant de remonter. À l'occasion de la réunion coutumière des bergers, au cours de laquelle ils communiquaient au roi ce qui concernait le troupeau pour le mois courant, notre berger se présenta portant au doigt son anneau. Ayant pris place avec les autres, il tourna par hasard le chaton de l'anneau vers la paume de sa main. Cela s'était à peine produit qu'il devint [360a] invisible aux yeux de ceux qui étaient rassemblés autour de lui et qui se mirent à parler de lui, comme s'il avait quitté l'assemblée. Il en fut stupéfait et, manipulant l'anneau en sens inverse, il tourna le chaton vers l'extérieur : ce faisant, il redevint aussitôt visible. Prenant conscience de ce phénomène, il essaya de nouveau de manier l'anneau pour vérifier qu'il avait bien ce pouvoir, et la chose se répéta de la même manière : s'il tournait le chaton vers l'intérieur, il devenait invisible ; s'il le tournait vers l'extérieur, il devenait visible. Fort de cette observation, il s'arrangea aussitôt pour faire partie des messagers délégués auprès du roi [360b] et parvenu au palais, il séduisit la reine. Avec sa complicité, il tua le roi et s'empara ce faisant du pouvoir. Supposons à présent qu'il existe deux anneaux de ce genre, l'un au doigt du juste, l'autre au doigt de l'injuste : il n'y aurait personne, semble-t-il, d'assez résistant pour se maintenir dans la justice et avoir la force de ne pas attenter aux biens d'autrui et de ne pas y toucher, alors qu'il aurait le pouvoir de prendre impunément au marché ce dont il aurait envie, de pénétrer dans [360c] les maisons pour s'unir à qui lui plairait, et de tuer les uns, libérer les autres de leurs chaînes selon son gré, et d'accomplir ainsi dans la société humaine tout ce qu'il voudrait, à l'égal d'un dieu. S'il se comportait de la sorte, il ne ferait rien de différent de l'autre, et de fait les deux tendraient au même but. On pourrait alors affirmer qu'on tient là une preuve de poids que personne n'est juste de son plein gré, mais en y étant contraint, compte tenu du fait qu'on ne l'est pas personnellement en vue d'un bien : partout, en effet, où chacun croit possible pour lui de commettre l'injustice, il le fait. Car tout homme croit que l'injustice lui est [360d] beaucoup plus avantageuse individuellement que la justice, et c'est à juste titre que chacun le pense, comme le soutiendra celui qui expose un argument de ce genre. Si quelqu'un s'était approprié un tel pouvoir et qu'il ne consentît jamais à commettre l'injustice ni à toucher aux biens d'autrui, on le considérerait, parmi ceux qui en seraient avisés, comme le plus malheureux et le plus insensé des hommes. Ils n'en feraient pas moins son éloge en présence les uns des autres, se dupant mutuellement dans la crainte de subir eux-mêmes une injustice. Voilà comment se présentent les choses.



Document n° 3 P.-J. PROUDHON, De la Justice dans la révolution et dans l'Église, 1858; 2e étude : Les personnes, chap.VII, art.XXXIV, Marcel Rivière, 1930, t. I, pp. 423-426.

Nous pouvons maintenant donner la définition de la Justice; plus tard nous en constaterons la RÉALITÉ.

1. L'homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne, de s'affirmer tout à la fois comme individu et comme espèce.

2. La JUSTICE est le produit de cette faculté : c'est le respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise, et à quelque risque que nous impose sa défense.

3. Ce respect est au plus bas degré chez le barbare, qui y supplée par la religion; il se fortifie et se développe chez le civilisé, qui pratique la Justice pour elle-même, et s'affranchit incessamment de tout intérêt personnel et de toute considération divine.

4. Ainsi conçue, la Justice, rendant toutes les conditions équivalentes et solidaires, identifiant l'homme et l'humanité, est virtuellement adéquate à la béatitude, principe et fin de la destinée de l'homme.

5. De la définition de la Justice se déduit celle du droit et du devoir. Le droit est pour chacun la faculté d'exiger des autres le respect de la dignité humaine dans sa personne;

le devoir, l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui. Au fond, droit et devoir sont termes identiques, puisqu'ils sont toujours l'expression du respect, exigible ou dû; exigible parce qu'il est dû, dû parce qu'il est exigible : ils ne diffèrent que par le sujet : moi ou toi, en qui la dignité est compromise.

6. De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du sentiment de respect qui les porte à maintenir à tout prix leur dignité naturelle, résulte l'égalité devant la Justice (...).

Quelques observations sur cette définition

Elle est nécessaire, et sa négation implique contradiction : si la Justice n'est pas innée à l'humanité, la société humaine n'a pas de mœurs; l'état social est un état contre nature, la civilisation une dépravation, la parole, les sciences et les arts des effets de la déraison et de l'immoralité, toutes propositions que dément le sens commun.

Elle énonce un fait, savoir : que s'il y a aussi souvent opposition que solidarité d'intérêts entre les hommes, il y a toujours et essentiellement communauté de dignité, chose supérieure à l'intérêt.

Elle est pure de tout élément mystique ou physiologique. A la place de la religion des dieux, c'est le respect de nous-mêmes; au lieu d'une affection animale, d'une sorte de magnétisme organique, le sentiment exalté, impersonnel, que nous avons de la dignité de notre espèce, dignité que nous ne séparons pas de notre liberté.

Elle est supérieure à l'intérêt. Je dois respecter et faire respecter mon prochain comme moi-même: telle est la loi de ma conscience. En considération de quoi lui dois-je ce respect ? En considération de sa force, de son talent, de sa richesse? Non, ce que donne le hasard n'est pas ce qui rend la personne humaine respectable. En considération du respect qu'il me rend à son tour? Non, la Justice suppose la réciprocité du respect, mais ne l'attend pas. Elle affirme, elle veut le respect de la dignité humaine, même chez l'ennemi, c'est ce qui fait qu'il y a un droit de la guerre; même chez l'assassin que nous tuons comme déchu de sa qualité d'homme, c'est ce qui fait qu'il y a un droit pénal.





 Réponse N°2 14509

Merci!!
  Par   ZINEDDINE Mohamed  (Profle 06-10-11 à 22:43



Merci Semlali, vous nous rendez un service immense en mettant à notre disposition cette page. Je tiens seulement à préciser que le document publié est le fruit d'un travail collectif des collègues des cpge de Meknès. En demandant à Marocagrég de le mettre en ligne, j'ai découvert qu'il était "justement en train de mettre en place un espace d'échange pour les supports de colles". Voilà, la plate-forme est opérationnelle, à nous de l'enrichir par nos contributions! Merci encore Marocagrég!!





 Réponse N°3 14511

Polycolle n ° 2 : L'EXIGENCE de justice
  Par   aziz bouachma  (CSle 07-10-11 à 09:10



CPGE de Meknès

THEME : LA JUSTICE (2011-2012)

Polycolle n ° 2 : L'EXIGENCE de justice

Document n° 1
LA BIBLE. Premier livre des rois, III, 16-28 : le jugement de Salomon
Alors deux femmes de mauvaise vie vinrent vers le roi et se tinrent devant lui. 17L'une des femmes dit: «De grâce, mon seigneur! Cette femme et moi, nous demeurions dans la même maison, et j'ai mis au monde un enfant près d'elle dans la maison. 18 Trois jours après que j'avais mis au monde mon enfant, cette femme a mis aussi au monde un enfant. Nous étions ensemble; aucun étranger n'était avec nous dans la maison, il n'y avait que nous deux dans la maison. 19Le fils de cette femme mourut pendant la nuit, parce qu'elle s'était couchée sur lui. 20Elle se leva au milieu de la nuit, elle prit mon fils à mes côtés tandis que la servante dormait, et elle le coucha dans son sein, et son fils qui était mort, elle le coucha dans mon sein. 21Lorsque je me suis levée le matin pour allaiter mon fils, voici qu'il était mort; mais, l'ayant considéré attentivement le matin, je m'aperçus que ce n'était pas mon fils que j'avais enfanté.» 22L'autre femme dit: «Non! C'est mon fils qui est vivant, et c'est ton fils qui est mort.» Mais la première répliqua: «Nullement, c'est ton fils qui est mort, et c'est mon fils qui est vivant.» Et elles se disputaient devant le roi. 23Le roi dit: «L'une dit: C'est mon fils qui est vivant, et c'est ton fils qui est mort; et l'autre dit: Nullement, c'est ton fils qui est mort, et c'est mon fils qui est vivant.» 24Et le roi dit: «Apportez-moi une épée.» On apporta l'épée devant le roi. 25Et ler roi dit: «Partagez en deux l'enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l'une et la moitié à l'autre.» 26Alors la femme dont le fils était vivant dit au roi, car elle sentait ses entrailles s'émouvoir pour son fils: «Ah! Mon seigneur, donnez-lui l'enfant qui vit, et qu'on ne le tue pas!» Et l'autre disait: «Qu'il ne soit ni à moi ni à toi; partagez-le.» 27Et le roi répondit et dit: «Donnez à la première l'enfant qui vit, et qu'on ne le tue pas; c'est elle qui est sa mère.» 28Tout Israël apprit le jugement que le roi avait prononcé, et l'on craignit le roi, en voyant qu'il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.


Document n°2 F. VILLON (1431-1463 ?), La Ballade des pendus
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pièça1 dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoi que fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis ;
Excusez nous puis que sommes transis2,
envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie3,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués4 et lavés,
Et le soleil desséchés et noirci ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis ça, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous as maîtrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre5.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
«Epithaphe Villon», dite «La Ballade des pendus».


Notes :

1- Pièça : depuis longtemps.

2- Transis : morts.

3- Harie : moleste.

4- Débués : lessivés.

5- Soudre : payer.

Document n° 3 ROUSSEAU Confessions, I
J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les peignes de Mlle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s'en trouva un dont tout un côté de dents était brisé, A qui s'en prendre de ce dégât ? personne autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge ; je nie d'avoir touché le peigne. M. et Mlle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent, me menacent ; je persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction était trop forte, elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace à mentir. La chose fut prise au sérieux ; elle méritait de l'être. La méchanceté, le mensonge, l'obstination parurent également dignes de punition ; (…)
On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'état le plus affreux, je fus inébranlable. J'aurais souffert la mort et j'y étais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant ; car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur d'être aujourd'hui puni derechef pour le même fait. Hé bien ! je déclare à la face du ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé ni touché le peigne, que je n'avais pas approché de la plaque, et que je n'y avais pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit ; je l'ignore, et ne puis le comprendre ; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.
Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions ; un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance ; qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible, de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus. Quel renversement d'idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral ! Je dis, qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible ; car pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.
(…)

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion ; et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon coeur s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage, à poursuivre à la course ou à coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que j'en voyais tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus fort. Ce mouvement peut m'être naturel, et je crois qu'il l'est ; mais le souvenir profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.







 Réponse N°4 14524

support colle
  Par   Rhaoulati Chouaib  (CSle 08-10-11 à 18:16



Ce qu’il y a de plus insensé, c’est de croire que tout ce qui est réglé par les institutions ou les lois des peuples est juste. Quoi ! Même les lois des tyrans ? Si les Trente avaient voulu imposer aux Athéniens des lois et si tous les Athéniens avaient aimé ces lois dictées par des tyrans, devrait-on les tenir pour justes ? (…) Mais si la justice est l’obéissance aux lois écrites et aux institutions des peuples et si, comme le disent ceux qui le soutiennent, l’utilité est la mesure de toutes choses, il méprisera et enfreindra les lois, celui qui croira y voir son avantage. Ainsi plus de justice, s’il n’y a pas une nature ouvrière de justice ; si c’est sur l’utilité qu’on la fonde, une autre utilité la renverse. Si donc le droit ne repose pas sur la nature, toutes les vertus disparaissent. Que deviennent en effet la libéralité, l’amour de la patrie, le respect des choses qui doivent nous être sacrées, la volonté de rendre service à autrui, celle de reconnaître le service rendu ? Toutes ces vertus naissent du penchant que nous avons à aimer les hommes, qui est le fondement du droit (…).

Si la volonté des peuples, les décrets des chefs, les sentences des juges faisaient le droit, pour créer le droit au brigandage, à l’adultère, à la falsification des testaments, il suffirait que ces façons d’agir eussent le suffrage et l’approbation de la multitude. Si les opinions et les votes des insensés ont une puissance telle qu’ils puissent changer la nature des choses, pourquoi ne décideraient-ils pas que ce qui est mauvais et pernicieux sera désormais tenu pour bon et salutaire ? Ou pourquoi la loi qui de l’injuste peut faire le droit, ne convertirait-elle pas le bien en mal ? C’est que, pour distinguer une bonne loi d’une mauvaise, nous n’avons d’autre règle que la nature. Et non seulement la nature nous fait distinguer le droit de l’injustice, mais, d’une manière générale les choses moralement belles de celles qui sont laides, car une sorte d’intelligence partout répandue nous les fait connaître et incline nos âmes à identifier les premières aux vertus, les secondes aux vices. Or croire que ces distinctions sont de pure convention et non fondées en nature, c’est de la folie.

Cicéron, Des lois, Livre II, trad. Appuhn, Éd. Garnier, 1954, p. 255.





 Réponse N°5 14529

Textes pour les colles par Hanane OUSAOUD
  Par   OUSAOUD Hanane  (CSle 08-10-11 à 23:53



Hanane OUSAOUD

Salut,

Voici deux fables de La Fontaine traitant le thème de l'injustice.

Le loup et l’agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

"Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

-Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vais désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

-Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?

Reprit l'agneau ; je tette encor ma mère

-Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point. -C'est donc quelqu'un des tiens :

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge."

Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l'emporte et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

La Fontaine, Fables, Livre I, Fable X

Les animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés:

On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie;

Nul mets n'excitait leur envie,

Ni loups ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie;

Les tourterelles se fuyaient:

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil, et dit: «Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux;

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements:

Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence

L'état de notre conscience

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait? Nulle offense;

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut: mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi:

Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.

- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien! Manger moutons, canaille, sotte espèce.

Est-ce un pêché? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,

En les croquant, beaucoup d'honneur;

Et quant au berger, l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,

Etant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.»

Ainsi dit le renard; et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir

Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances

Les moins pardonnables offenses:

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.»

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui! Quel crime abominable!

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait: on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Fables de La Fontaine, Livre premier





 Réponse N°6 14585

Quel est le meilleur système pénitentiaire ?
  Par   marocagreg  (Adminle 12-10-11 à 12:24



Référence du texte :

Thomas MORE (1516), L’Utopie

Maintenant, j'arrive à la solution de ce problème tant agité : Quel est le meilleur système pénitentiaire ?

A mon avis, le meilleur était beaucoup plus facile à trouver que le pire. D'abord, vous connaissez tous la pénalité adoptée par les Romains, ce peuple si avancé dans la science du gouvernement. Ils condamnaient les grands criminels à l'esclavage perpétuel, aux travaux forcés dans les carrières ou dans les mines. Ce mode de répression me parait concilier la justice avec l'utilité publique, Cependant, pour vous dire là-dessus ma façon de penser, je ne sache rien de comparable à ce que j'ai vu chez les Polylèrites, nation dépendante de la Perse.

Le pays des Polylèrites est assez peuplé, et leurs institutions ne manquent pas de sagesse. A part le tribut annuel qu'ils payent au roi de Perse, ils jouissent de leur liberté et se gouvernent par leurs propres lois. Loin de la mer, entourés de montagnes, ils se contentent des productions d'un sol heureux et fertile ; rarement ils vont chez les autres, rarement les autres viennent chez eux. Fidèles aux principes et aux coutumes de leurs ancêtres, ils ne cherchent point à étendre leurs frontières et n'ont rien à craindre du dehors. Leurs montagnes, et le tribut qu'ils payent annuellement au monarque, les mettent à l'abri d'une invasion. Ils vivent commodément, dans la paix et l'abondance, sans armée et sans noblesse, occupés de leur bonheur et peu soucieux d'une vaine renommée ; car leur nom est inconnu au reste de la terre, si ce n'est à leurs voisins.

Lorsque chez ce peuple un individu est convaincu de larcin, on lui fait d'abord restituer l'objet volé, au propriétaire, et non au prince, comme cela se pratique ailleurs. Les Polylèrites estiment en effet que le prince n'a pas plus de droits sur l'objet volé que le voleur lui-même. Si l'objet est dégradé ou perdu, on en prend la valeur sur les biens du coupable, et on laisse le reste à sa femme et à ses enfants. Lui, on le condamne aux travaux publics ; et, si le vol n'est pas accompagné de circonstances aggravantes, on ne met le condamné ni au cachot ni aux fers ; il travaille le corps libre et sans entraves.

Pour forcer les paresseux et les mutins, on emploie les coups préférablement à la chaîne. Ceux qui remplissent bien leur devoir ne subissent aucun mauvais traitement. Le soir, on fait l'appel nominal des condamnés et on les enferme dans des cabanons où ils passent la nuit. Du reste, la seule peine qu'ils aient à souffrir, c'est la continuité du travail ; car on leur fournit toutes les nécessités de la vie ; comme ils travaillent pour la société, c'est la société qui les entretient.

Les coutumes à cet égard, varient suivant les localités. Dans certaines provinces, l'on affecte aux condamnés le produit des aumônes et des collectes ; cette ressource, précaire par elle-même, est la plus féconde en réalité, à cause de l'humanité des habitants. Ailleurs, on destine à cet effet une portion des revenus publics ou bien une imposition particulière et personnelle.

Il y a même des contrées où les condamnés ne sont pas attachés aux travaux publics. Tout individu qui a besoin d'ouvriers ou de manœuvres vient les louer sur place pour la journée, moyennant un salaire qui est un peu moindre que celui d'un homme libre. La loi donne au maître le droit de battre les paresseux. De la sorte, les condamnés ne manquent jamais d'ouvrage ; ils gagnent leurs vêtements et leur nourriture, et apportent chaque jour quelque chose au Trésor.

On les reconnaît facilement à la couleur de leur habit, qui est la même pour tous et qui appartient exclusivement à eux seuls. Leur tête n'est pas rasée, excepté un peu au-dessus des oreilles, dont une est mutilée. Leurs amis peuvent leur donner à boire, à manger, et un habit de couleur voulue. Mais un cadeau d'argent entraîne la mort de celui qui donne et de celui qui reçoit. Un homme libre ne peut, sous aucun prétexte, recevoir de l'argent d'un esclave (c'est ainsi qu'on nomme les condamnés). L'esclave ne peut toucher des armes ; ces deux derniers crimes sont punis de mort.

Chaque province marque ses esclaves d'un signe particulier et distinctif. Le faire disparaître est pour eux un crime capital, ainsi que franchir la frontière et parler avec les esclaves d'une autre province. Le simple projet de fuir n'est pas moins dangereux que la fuite elle-même. Pour avoir trempé dans un pareil complot, l'esclave perd la vie, l'homme libre, la liberté. Bien plus, la loi décerne des récompenses au dénoncia­teur ; elle lui accorde de l'argent, s'il est libre ; la liberté, s'il est esclave ; l'impunité, s'il était complice, afin que le malfaiteur ne trouve pas plus de sûreté à persévérer dans un mauvais dessein qu'à s'en repentir.

Telle est la pénalité du vol chez les Polylèrites. Il est facile d'y apercevoir une grande humanité jointe à une grande utilité. Si la loi frappe, c'est pour tuer le crime en conservant l'homme. Elle traite le condamné avec tant de douceur et de raison, qu'elle le force à devenir honnête et à réparer, pendant le reste de sa vie, tout le mal qu'il avait fait à la société.

Aussi est-il excessivement rare que les condamnés reviennent à leurs anciennes habitudes. Les habitants n'en ont pas la moindre peur, et même ceux d'entre eux qui entreprennent quelque voyage, choisissent leurs guides parmi ces esclaves, qu'ils changent d'une province à l'autre. En effet, qu'y a-t-il à craindre ? La loi ôte à l'esclave la possibilité et jusqu'à la pensée du vol ; ses mains sont désarmées ; l'argent est pour lui la preuve d'un crime capital ; s'il est pris, la mort est toute prête et la fuite impossible. Comment voulez-vous qu'un homme vêtu autrement que les autres puisse cacher sa fuite? Serait-ce en allant tout nu? Mais encore son oreille à demi coupée le trahirait.

Il est également impossible que les esclaves puissent ourdir un complot contre l'État. Afin d'assurer à la révolte quelque chance de succès, les meneurs auraient besoin de solliciter et d'entraîner dans leur parti les esclaves de plusieurs provinces. Or, la chose est impraticable. Une conspiration n'est pas facile à des gens qui, sous peine de mort, ne peuvent se réunir, se parler, donner ou rendre un salut. Oseraient-ils même confier leur projet à leurs camarades, qui connaissent le danger du silence et l'immense avantage de la dénonciation ? D'un autre côté, tous ont l'espoir, en se montrant soumis et résignés, en donnant par leur bonne conduite des garanties pour l'avenir, de recouvrer un jour la liberté ; car il ne se passe pas d'année qu'un grand nombre d'esclaves, devenus excellents sujets, ne soient réhabilités et affranchis.

Pourquoi, ajoutai-je alors, n'établirait-on pas en Angleterre une pénalité semblable ? Cela vaudrait infiniment mieux que cette justice qui exalte si fort l'enthousiasme de mon savant antagoniste.





 Réponse N°7 14627

texte pour colle : Alain (Émile Chartier) Éléments de philosophie (1916) Livre 6 : De la justice
  Par   Boumeshouli Brahim  (CSle 15-10-11 à 08:51



Brahim Boumeshouli, CPGE-Salé

Alain (Émile Chartier) Éléments de philosophie (1916) Livre 6 : De la justice, Des vertus, Chapitre IV

On dit « un esprit juste », et cette expression embrasse beaucoup plus que les égards qu'on doit aux autres. Le mot droit présente la même admirable ambiguïté. Utile avertissement au premier regard sur ce vaste objet ; car ce qui est droit, c'est déjà une idée. Mais l’esprit juste est encore quelque chose de plus que l’esprit qui forme une idée et qui s'y tient ferme, ne voulant point que sa définition soit courbée par aucun essai d'expérience. L'esprit juste, il me semble, est celui qui ne met point trop d'importance aux petites choses ni aux petits malheurs, ni aux flatteries, ni au tumulte humain, ni à la plainte, ni même au mépris, ce que l'esprit droit ne sait pas toujours faire. C'est pourquoi Platon, homme divin, voulut considérer dans la justice l'harmonie intérieure seulement, et le bon gouvernement de soi, ce qui fait que sa République est un traité de l'âme juste principalement et de la société juste par épisode. À cet exemple, je me garderai de considérer jamais la justice comme quelque chose d'existant qu'il faut accepter ; car la justice est une chose qu'il faut faire et refaire, sans aucun secours étranger, par soi seul, et aussi bien à l'égard d'un homme qu'on ne connaît point, qu'on n'a jamais vu.

La force semble être l'injustice même ; mais on parlerait mieux en disant que la force est étrangère à la justice ; car on ne dit pas qu'un loup est injuste. Toutefois le loup raisonneur de la fable est injuste, car il veut être approuvé ; ici se montre l'injustice, qui serait donc une prétention d'esprit. Le loup voudrait que le mouton n'ait rien à répondre, ou tout au moins qu'un arbitre permette ; et l'arbitre, c'est le loup lui-même. Ici les mots nous avertissent assez ; il est clair que la justice relève du jugement, et que le succès n'y fait rien. Plaider, c'est argumenter. Rendre justice, c'est juger. Peser des raisons, non des forces. La première justice est donc une investigation d'esprit et un examen des raisons. Le parti pris est par lui-même injustice ; et même celui qui se trouve favorisé, et qui de plus croit avoir raison, ne croira jamais qu'on lui a rendu bonne justice à lui tant qu'on n'a pas fait justice à l'autre, en examinant aussi ses raisons de bonne foi ; de benne foi, j'entends en leur cherchant toute la force possible, ce que l'institution des avocats réalise passablement. On trouve des plaideurs qui sont assez contents lorsque leur avocat a bien dit tout ce qu'il y avait à dire. Et beaucoup ne voudraient point gagner si leur tort était mis en lumière en même temps. Aussi veulent-ils que l'adversaire ait toute permission d'argumenter ; sans quoi le possesseur non troublé garderait toujours une espèce d'inquiétude. Et la fureur de posséder est une fureur d'esprit, qui craint plus une objection qu'un voleur. L'injustice est humaine comme la justice, et grande comme la justice, en un sens.

D'après cela, la persécution serait l'injustice même ; entendez, non pas toute violence, mais la violence qui a pour fin d'empocher la revendication. Et le triomphe de l'injuste c'est bien d'être approuvé et loué. C'est pourquoi la révolte est d'abord dans la parole, et ne passe aux actions que pour sauver la parole. On ne sait pas quelle condition on ne ferait accepter aux hommes, s'ils gardaient le droit de remontrance ; mais aussi il y a une faute plus sévèrement réprimée que toutes les autres, c'est d'avoir raison contre le tyran. Retenons que la justice suppose certainement un état de nos relations avec nos semblables qui ait leur libre et franche approbation, et la nôtre.

Cette idée si simple trouve déjà son application dans les échanges et dans tous les contrats. D'abord il n'y faut rien d'ambigu, sans quoi ils pourraient approuver tous deux, sans approuver la même chose. Il n'y faut non plus aucun mensonge ni tromperie ; ainsi la pleine justice exige que j'instruise mon acheteur de tout ce que je sais de la chose que je lui vends ; mais, pareille­ment, il doit m'instruire de ce qu'il sait sur les pièces de monnaie qu'il me donne en échange. J'ai connu des hommes qui jugeaient assez innocent de passer une pièce suspecte qu'eux-mêmes avaient reçue sans y faire attention ; mais ce n'est pas juste, tant qu'on n'est pas assuré de la libre approbation de celui à qui on la donne. Et la règle est celle-ci, que l'autre contractant n'ait jamais occasion de dire : «Si j'avais su. » Ou bien contentez-vous d'être riche ; n'essayez pas d'être juste encore avec. Car il n'y a point de subtilité ici ; tout est clair, du moment que l'approbation de l'autre vous manque, et surtout quand vous reconnaissez vous-même qu'il ne se trompe point. Erreur n'est pas compte. Et il importe peu que vous-même ayez ignoré la chose à ce moment-là, je dis ignoré de bonne foi, c'est-à-dire sans moyen de vous en instruire. J'ai acheté une vieille gravure avec son cadre ; je n'ai point acheté ces billets de banque que j'y trouve cachés ; il n'est pas toujours facile de savoir à qui ils sont, mais il est parfaitement clair qu'ils ne sont pas à moi. On voit ici à plein, il me semble, sur quoi l'esprit porte son regard jugeur ; c'est sur l'idée même de la chose, idée commune aux deux ; une vente ne peut pas être en même temps seulement d'une chose, et encore d'une autre. L'arbitre ne s'y trompe jamais.

Il est vrai qu'il y a des cas aussi où l'autre approuve sans bien savoir ; aussi des cas où il consent par un autre désir, ou par un pressant besoin, comme un prodigue qui vend à vil prix ou bien qui cesse d'aimer dès qu'il possède. De là d'autres bénéfices que beaucoup gardent sans scrupules. Mais comme l'approbation de l'autre n'est alors ni libre, ni durable, et que vous-même le jugez fou d'avoir consenti, je dis encore une fois : contentez-vous d'être riches et renoncez à être justes. Ici c'est votre propre jugement qui vous condamne. D'où la règle d'or, assez connue : « Dans tout contrat et dans tout échange, mets-toi à la place de l'autre, mais avec tout ce que tu sais, et, te supposant aussi libre des nécessités qu'un homme peut l'être, vois si, à sa place, tu approuverais cet échange ou ce contrat. » La vie est pleine de ces heureux échanges ; on n'y fait point seulement attention. Mais il est clair que la richesse vient toujours de ce qu'on a acheté une chose dont l'autre ne savait pas la valeur, ou de ce que l'on a profité de ses passions ou de sa misère. Je reviens à mon refrain : Contente-toi d'être riche.





 Réponse N°8 15125

Belle poésie de justice
  Par   charaoui brahim  (Profle 16-11-11 à 02:36



BONNE JUSTICE de PAUL ELUARD

C'est la chaude loi des hommes

Du raisin ils font du vin

Du charbon ils font du feu

Des baisers ils font des hommes

C’est la dure loi des hommes Se garder intact malgré

Les guerres et la misère Malgré les dangers de mort

C’est la douce loi des hommes

De changer l'eau en lumière

Le rêve en réalité

Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle

Qui va se perfectionnant

Du fond du cœur de l'enfant

Jusqu’à la raison suprême

Envoyée par CHARAOUI BRAHIM





 Réponse N°9 15160

La justice est –elle vraiment une valeur en soi ?
  Par   fatih brahim  (Profle 17-11-11 à 23:26



« …Gygès le Lydien était un berger au service du prince qui régnait jadis en Lydie. Un jour, à la suite d’un violent orage, la terre se fendit et un gouffre se creusa sur les lieux de son pacage .Stupéfait, Gygès y descendit et entre autres merveilles, que les mythes racontent, il vit un cheval de bronze, creux, avec des fenêtres par lesquelles il aperçut un cadavre d’une c d’une taille plus grande qu’un homme, qui ne portait sur lui qu’une bague d’or. Gygès s’en empara et remonta à la surface. Chaque mois les bergers tenaient une assemblée pour faire un rapport au roi sur l’état de ses troupeaux. Gygès se rendit à cette réunion portant cette bague au doigt. S’étant assis au milieu des autres il lui arriva par hasard de tourner le chaton de la bague à l’intérieur de sa main. Aussitôt il devint invisible pour ses voisins qui parlèrent de lui comme s’il était parti. Surpris il recommença de manier la bague avec précaution, tourna le chaton en dehors, et l’ayant fait, redevint visible. Ayant pris conscience de ce prodige, il répéta l’expérience pour vérifier si la bague avait bien ce pouvoir ; le même effet se reproduisit : en le tournant à l’intérieur il devenait invisible, en le tournant à l’extérieur visible. Dès qu’il fut assuré que l’effet était infaillible il s’arrangea pour faire partie de la délégation qui se rendrait auprès du roi .Arrivé au palais il séduisit la reine, s’assura de sa complicité, tua le roi et prit le pouvoir.

Si donc il existait deux bagues de ce genre ,que le juste se passe l’une au doigt ,l’injuste l’autre ,personne peut-on penser ,n’aurait une âme de diamant assez pur pour persévérer dans la justice, pour avoir le courage de ne pas toucher au bien d’autrui alors qu’il pourrait voler comme il voudrait au marché ,entrer dans les maisons pour s’unir à qui lui plairait ,tuer ou libérer n’importe qui bref tout faire, devenu l’égal d’un dieu parmi les hommes… »

(Platon, République, Livre II)





 Réponse N°10 15228

POLYCOLLE N ° 4 : Justice naturelle et justice positive
  Par   ZINEDDINE Mohamed  (Profle 21-11-11 à 14:44



CPGE de Meknès

THEME : LA JUSTICE (2011-2012)

POLYCOLLE N ° 4 : Justice naturelle et justice positive

Aristote, Rhétorique, I, ch. XIII, La loi naturelle et la loi écrite. - Des gens équitables.

I-Établissons, maintenant, des divisions parmi les actes injustes et les actes justes, en partant de ce point que la définition du juste et de l'injuste se rapporte à deux sortes de lois et que leur application à ceux qu'elles concernent a lieu de deux manières.

II-Je veux parler de la loi particulière et de la loi commune. La loi particulière est celle que chaque collection d'hommes détermine par rapport à ses membres, et ces sortes de lois se déterminent en : loi non écrite et loi écrite. La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, et que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu'il n'y a aucune communication, ni convention mutuelle. C'est ainsi que l'on voit l'Antigone de Sophocle déclarer qu'il est juste d'ensevelir Polynice, dont l'inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature. "Ce devoir ne date pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d'où il vient". Pareillement Empédocle, dans les vers suivants, s'explique sur ce point qu'il ne faut pas tuer l'être animé; car ce meurtre ne peut être juste pour certains et injuste pour d'autres : "mais cette loi générale s'étend par tout le vaste éther et aussi par la terre immense."

III-Par rapport aux personnes, la détermination de la loi se fait de deux manières ; car c'est tantôt par rapport à la communauté, tantôt par rapport à un de ses membres que se produisent les choses qu'il faut faire ou ne pas faire. C'est pourquoi il y a deux manières de commettre des injustices et d'accomplir des actes de justice, soit par rapport à un certain individu, soit par rapport à la communauté. En effet, celui qui commet un adultère, et celui qui se livre à des voies de fait, cause un préjudice à certain individu, tandis que celui qui se soustrait au service militaire nuit à la communauté.

Kant, Doctrine du droit, Appendice à l'introduction, Du droit équivoque, I- L'équité.

L’équité (objectivement considérée) n’est aucunement un principe qui permet d’exiger d‘autrui d’accomplir simplement son devoir moral (d’être bienveillant et bienfaisant), mais celui qui exige quelque chose en se référant à ce principe s'appuie sur son droit, avec simplement cette précision que lui manquent les conditions dont a besoin le juge pour pouvoir déterminer dans quelle mesure ou de quelle manière on pourrait donner satisfaction à sa prétention. Celui qui, dans une société commerciale établie sur la base de l'égalité des profits, en a pourtant fait plus que ses partenaires, mais a connu cependant davantage de pertes lors d'épisodes malheureux, peut selon l'équité exiger de la société plus qu'une répartition à parts égales avec les autres membres. Simplement, d'après le droit proprement dit (strict), dans la mesure où, si l'on se représente un juge intervenant dans son cas, celui-ci ne dispose pas de données précises pour définir la part qui lui revient en fonction du contrat, il verrait sa demande déboutée. Un employé domestique auquel son salaire est versé au terme de l’année avec une monnaie qui s’est dévaluée pendant ce même temps et qui ne peut dès lors se procurer ce qu’il se proposait d’acquérir lors de la conclusion du contrat, ne peut en présence d’une même somme monétaire mais d’une inégale valeur financière en appeler à son droit pour être dédommagé, il ne lui est possible au fond que de réclamer l'équité (une divinité muette qui ne peut être entendue devant aucun tribunal) : la raison en est que rien n'était défini à cet égard dans le contrat, et qu'un juge ne peut se prononcer selon des conditions indéterminées.

Il en résulte aussi qu'un tribunal de l'équité (dans un conflit avec d'autres personnes au sujet de leurs droits) contient en lui une contradiction. Ce n’est que s’il s’agit des droits propres du juge et que s’il peut disposer pour sa personne qu’il peut et doit écouter l’équité. C’est le cas par exemple si la Couronne prend sur son compte les dommages que d’autres ont subis en la servant, bien qu’elle puisse suivant le droit strict repousser cette demande, alléguant que les quémandeurs avaient accepté la charge de semblable services à leurs risques et périls.

La devise (dictum) de l'équité est donc assurément : "le droit le plus strict est la plus grande injustice" (summum ius summa injurria), mais on ne peut remédier à ce mal par la voie du droit, bien que ce qui est ici en jeu soit une exigence du droit, parce que celle-ci relève uniquement du tribunal de la conscience (forum poli), alors que toute question de droit doit être portée devant le tribunal civil (forum soli).

Georges COURTELINE, « L’ARTICLE 330» (Paris 1900) [ Extrait ]

Faits :

Ayant loué en 1898 un appartement du premier étage avenue de La Motte-Picquet, un sieur La Brige a vu installer un Trottoir Roulant reliant le Champ-de-Mars aux Invalides lors de l’Exposition universelle de 1900. Du fait que ce trottoir était surélevé, ceux qui l’empruntaient pouvaient plonger leurs regards jusqu’au fond du logis de son habitant.

Par mesure de rétorsion, La Brige s’habille en écossais, tourne le dos à la fenêtre, se penche et fait longuement semblant de chercher quelque chose sur le sol.

Des voyageurs ont porté plainte pour outrage public aux bonnes mœurs (art. 330 de l’ancien Code pénal). Après avoir entendu le Substitut et la Défense, le Président prononce un jugement que Courteline a conçu comme une charge sur l’opposition entre la loi naturelle et le droit positif.

*

LE PRÉSIDENT :

Le Tribunal, après en avoir délibéré ;

Attendu qu’il résulte du constat de Legruyère, huissier, et de plaintes au nombre imposant de treize mille six cent quatre-vingt-sept, que La Brige, au mépris des lois sur la décence, a découvert, mis à jour et publiquement révélé une partie de son individu destinée à demeurer secrète ;

Attendu que le prévenu, tout en reconnaissant l’exactitude des faits qui font l’objet de la poursuite, objecte du droit absolu, dévolu à tout locataire, d’user à sa convenance d’un logis qui est le sien, et, notamment, de s’y dépouiller dé tout voile si le caprice lui en vient, à condition, bien entendu, de n’être une cause de scandale pour les voisins ni les passants, ce qui est précisément son cas ;

Attendu que La Brige, contraint et forcé, par les exigences de l’été, de tenir ses fenêtres ouvertes, donc de livrer sa vie privée au contrôle d’une foule indiscrète et goguenarde, prétend que son domicile est devenu l’objet d’une violation de tous les instants : argument d’autant plus sérieux que si le premier venu est en droit de plonger chez les particuliers et de regarder ce qui s’y passe du haut d’un trottoir surélevé, il peut procéder logiquement à l’accomplissement de la même opération au moyen d’une échelle, d’une perche, d’une corde à nœuds ou de tout autre appareil gymnastique, et que, dès lors, l’intimité du chez-soi devient un-mot vide de sens...

Attendu qu’il n’est rien au monde de plus complètement sacré, de plus parfaitement inviolable, que la maison du prochain ; que Cicéron promulgue cette vérité première et qu’il y a lieu de tenir compte du sentiment de ce jurisconsulte...

- Mais d’autre part :

Considérant que la Loi, en dépit de ses lâchetés, traîtrises, perfidies, infamies, et autres imperfections, n’est cependant pas faite pour que le justiciable en démontre l’absurdité, attendu que s’il en est, lui, personnellement dégoûté, ce n’est pas une raison suffisante pour qu’il en dégoûte les autres; Considérant qu’a priori un gredin qui tourne la Loi est moins à craindre en son action qu’un homme de bien qui la discute avec sagesse et clairvoyance ;

Considérant qu’en France, comme, d’ailleurs, dans tous les pays où sévit le bienfait de la civilisation, il y a, en effet, deux espèces de « droit », le bon droit et le droit légal, et que ce modus vivendi oblige les magistrats à avoir deux consciences, l’une au service de leur devoir, l’autre au service de leurs fonctions ;

Considérant, enfin, que si les juges se mettent à donner gain de cause à tous les gens qui ont raison, on ne sait plus où l’on va, si ce n’est à la dislocation d’une société qui tient debout parce qu’elle en a pris l’habitude ;

Pour ces motifs :

Déclare La Brige bien fondé en son système de défense... l’en déboute cependant... et, lui faisant application de l’article 330 du Code pénal et du principe « tout cela durera bien autant que nous », le condamne à treize mois d’emprisonnement, à 25 francs d’amende et aux frais.

*

(Les juges se lèvent, tandis que, l’œil au ciel, et de la voix de Daubenton au dernier acte du Courrier de Lyon, LA BRIGE s’écrie) :

— J’en appelle à la postérité !

Document annexe :

DISTINCTION DU DROIT POSITIF ET DU DROIT NATUREL

Par Marcel PLANIOL

(Traité élémentaire de droit civil, éd. 1904)

Définition du droit positif

On appelle « droit positif » les règles juridiques en vigueur dans un État, quel que soit d'ailleurs leur caractère particulier, constitutions, lois, décrets, ordonnances, coutumes, jurisprudence.

Ces règles sont « positives » en ce sens qu'elles forment un objet d'étude concret et certain ; on les connaît ; elles ont un texte, une formule arrêtée et précise ; elles résultent d'un ensemble de faits et de notions qui peuvent être mis hors de contestation et qui ne dépendent pas des opinions individuelles.

Il existe cependant d'innombrables controverses sur les solutions du droit positif, ce qui fait que quelquefois son nom peut sembler une dérision ; mais il faut se rendre compte des causes de ces incertitudes. Il y en a deux : 1° quand il s'agit d'un point de droit ancien, les documents peuvent nous faire défaut pour trancher une question historique ; 2° quand il s'agit d'un point de droit nouveau, la solution définitive peut n'être pas encore donnée, et c'est pour l'établir qu'on discute. Au premier cas, la règle juridique a existé, mais elle a cessé d'être connue ; au second cas, elle existera, mais elle n'est pas encore faite. Des incertitudes dues à de pareilles causes n'enlèvent pas aux législations leur caractère positif : la certitude existe sur une foule de points, pour lesquels la controverse est déjà vidée et dont la solution n'est pas oubliée.

Fausse conception du droit naturel

Autant la notion du droit positif est claire et sûre, autant celle du droit naturel est nuageuse. Bien souvent ceux qui discutent sur le droit naturel en parlent sans se comprendre.

En général on entend par droit naturel le droit idéal. C'est la définition qu'en donnait Oudot: « Le droit naturel... est l'ensemble des règles qu'il est souhaitable de voir transformer en lois positives » (Oudot, Premiers essais de philosophie du droit, p. 67). Il serait difficile d'en donner une idée plus fausse. Supposer qu'il existe, à côté de chaque loi humaine, une loi idéale, concevable par l'intelligence et qui en serait le modèle, c'est réduire le droit naturel au sort de tout idéal, c'est-à-dire, sinon au néant, du moins à l'état de conceptions individuelles indéfiniment variées. Si chacun de nous, en étudiant une loi quelconque et en concevant une autre loi qui serait meilleure selon ses idées personnelles, concourt ainsi à la formation du droit naturel, celui-ci ne représentera qu'une collection hétérogène d'opinions dissemblables. Toute conception est vaine qui réduit le droit naturel à l'état d'idéal (1).

En quoi consiste le droit naturel

Le droit naturel existe, heureusement pour l'humanité, mais il est tout autre chose. Il se compose d'un petit nombre de maximes, fondées sur l'équité et le bon sens, qui s'imposent au législateur lui-même, et d'après lesquelles l'oeuvre législative pourra être appréciée, louée ou critiquée. Le droit naturel n'est ni la loi ni l'idéal de la loi ; il est la règle suprême de la législation. Si le législateur s'en écarte, il fait une loi injuste ou mauvaise. Je dirais volontiers, en prenant le contre-pied de la définition d'Oudot, que le droit naturel se compose de principes supérieurs à la loi, qu'il serait, par suite, inutile de formuler en articles de droit positif :

Les principes du droit naturel sont en très petit nombre ; ils se réduisent à quelques notions élémentaires. Quand on a dit que le législateur doit assurer la vie et la liberté des hommes, protéger leur travail et leurs biens, réprimer les écarts dangereux pour l'ordre social et moral, reconnaître aux époux et aux parents des droits et des devoirs réciproques, on est encore loin d'avoir fondé une législation ; on est bien près d'avoir épuisé les préceptes de la loi naturelle. Le Décalogue n'est pas long, et il est permis de trouver qu’il contient des dispositions inutiles, ou ayant une utilité purement locale et contingente.

Unité et simplicité du droit naturel

Ainsi le droit naturel est tout à la fois réduit dans son objet et supérieur dans sa position, relativement aux législations humaines qu'il inspire et qu'il domine. C'est ce qui explique un phénomène remarquable : les législations positives, bien que très différentes les unes des autres, sont en général conformes au droit naturel. C'est ce qui fait encore que le droit naturel, au milieu de cette diversité des législations, possède l'unité :il est simple et immuable (2). Depuis que la philosophie a commencé à étudier ces grands problèmes, les hommes se sont mis peu à peu d'accord sur les principes essentiels, pour l'éternel honneur de la raison.





 Réponse N°11 15537

le conte de la justice
  Par   charaoui brahim  (Profle 09-12-11 à 00:39



Tout nu devant la justice

Gorgias 523a-524a

Le philosophe Socrate nous invite à écouter une belle histoire, un conte dans lequel, nous dit-il, il peut bien y avoir du vrai…

C’est dans des temps très anciens que les dieux décidèrent qu’il serait bon que les hommes qui ont fait le bien et fait effort pour être justes soient récompensés pour cela après leur mort, tandis que ceux dont l’âme aurait été noircie par l’injustice toute leur vie durant seraient envoyés pour leur malheur dans le pays où l’on expie, le sinistre Tartare…

Ainsi les dieux mirent-ils en place des tribunaux pour que les hommes puissent être jugés le jour de leur mort. Mais cette bonne règle fut bien mal appliquée dans les commencements. En effet, d’une part les morts savaient quand ils allaient mourir et pouvaient donc changer leur conduite au dernier moment, rachetant ainsi toutes les fautes commises le reste de leur existence, d’autre part ils apparaissaient devant leurs juges vêtus et dans leur apparence corporelle. Sachant qu’il était temps pour eux de mourir, les plus riches d’eux revêtaient donc leurs plus beaux habits, se paraient de leurs plus beaux bijoux, de même que les plus beaux parmi les hommes savaient choisir les vêtements capables de mettre en valeur leurs harmonieuses proportions. Et les juges, qui étaient eux-même des hommes, étaient sensibles à l’apparence de ces morts, et avaient tendance à être influencés dans leur jugement. Ainsi, ils n’osaient pas envoyer au Tartare des hommes qui les avaient impressionnés par leur beauté, par leur luxueux atours et pae le crédit que ceux-ci n’avait pas manqué de leur valoir auprès de nombreux mortels qui venaient en masse les soutenir le jour de leur jugement. Inversement ; ils étaient parfois excessivement sévères envers ceux qui se présentaient à leur jugement sous une apparence pitoyable. Le faste et la beauté les éblouissaient, tandis que la mauvaise tenue des plus pauvres les rebutait.

C’est ainsi qu’on trouvait au Tartare des hommes qui ne devaient pas y être, et inversement séjournait su l’île des Bienheureux des hommes qui ne le méritaient pas.

Le grand dieu Zeus décida alors de mettre fin à une situation aussi injuste. Et c’est depuis ce temps que les hommes ne savent plus quand ils vont mourir, qu’ils se tenir prèts à tut moment à rendre compte de leur existence. De même, ils ne sont plus jugés le jour ouu ils doivent mourir mais après leur mort. Ils sont donc tout seuls devant leur juge, et n’ont plus la possibilité de se montrer sous leurs plus belles parures : c’est tout nu qu’ils se présentent devant leur juge, sans habit et même sans corps, pour que leur âme soit jugée pour ce qu’elle est vraiment. Le juge, lui-même, est soumis à cette règle : lui aussi est nu, pour que rien ne gène sa vision, pour que le face à face soit total : d’âme à âme, c’est aussi aujourd’hui que les hommes doivent présenter leur vie, une fois que la mort les a emportés.

Adaptation B.Jay





 Réponse N°12 15645

Justice
  Par   fatih brahim  (Profle 16-12-11 à 22:59



« […] La justice n’est pas la vengeance, elle sert essentiellement et fondamentalement à rattraper les torts, à obliger ceux qui ont commis des crimes à demander pardon. Pour certains crimes odieux, il faut passer par la justice, mais dans la quasi-totalité des cas, on peut, à partir du moment où les gens reconnaissent leurs torts et demandent pardon, passer l’éponge. »Répond Moncef Marzouki, nouveau président de la République de Tunisie, à la question d’un journaliste : Jusqu’où doit aller la justice pour poursuivre les complices de Ben Ali ?





 Réponse N°13 17329

Sommes-nous obligés d’obéir à une loi injuste ?
  Par   fatih brahim  (Profle 13-02-12 à 20:30



La question est de savoir dans quels cas et jusqu’à quel point nous sommes obligés d’obéir à un système injuste. On dit parfois qu’il n’est jamais nécessaire d’obéir dans de telles conditions. Mais ceci est une erreur. L’injustice d’une loi n’est pas, en général, une raison suffisante pour ne pas y obéir, pas plus que la validité légale d’une législation (définie par la constitution en vigueur) n’est une raison suffisante que se conformer à la loi. Quand la structure de base d’une société est suffisamment juste, dans les limites du contexte prévalant, nous devons reconnaître comme obligatoire des lois injustes, à condition qu’elles ne dépassent pas un certain degré d’injustice. En essayant de discerner ces limites, nous nous rapprochons du problème plus profond de l’obligation et du devoir politiques. La difficulté vient ici, en partie, de ce qu’il y a un conflit de principes dans ces cas. Certains principes conseillent l’obéissance, tandis que d’autres nous indiquent le contraire. Ainsi les revendications du devoir et de l’obligation politiques doivent être confrontées à une conception des priorités adéquates.

John Rawls, Théorie sur la justice(1971), trad.C.Audard,

coll. La Couleur des idées, Éd.du Seuil, 1993, pp.391-392.





 Réponse N°14 17370

La justice et l’injustice
  Par   fatih brahim  (Profle 14-02-12 à 20:20



La justice est une disposition d’après laquelle l’homme juste se définit celui qui est apte à accomplir, par choix délibéré, ce qui est juste, celui qui, dans une répartition à effectuer entre lui-même et un autre, soit entre deux personnes, n’est pas homme à s’attribuer à lui-même , dans le bien désiré, une part forte et à son voisin une parte faible(ou l’inverse, s’il s’agit d’un dommage à partager), mais donne à chacun la part proportionnellement égale qui lui revient, et qui agit de la même façon quant la répartition se fait entre des tiers. L’injustice, en sens opposé, a pareillement rapport à ce qui est injuste, et qui consiste dans un excès ou un défaut disproportionné de ce qui avantageux ou dommageable. C’est pourquoi l’injustice est un excès et un défaut en ce sens qu’elle est génératrice d’excès et de défauts :quand on est soi-même partie à la distribution, elle aboutit à un excès de ce qui est avantageux en soi et un défaut de ce qui est dommageable ; s’agit-il d’une distribution entre des tiers, le résultat dans son ensemble est bien le même que dans le précédent, mais la production peut être dépassée indifféremment dans un sens ou dans l’autre. Et l’acte injuste a deux faces : du côté du trop peu, il y a injustice subie, et du côté du trop, injustice commise.

Aristote (384-322 av.J.-C.), Éthique à Nicomaque, 1134, trad.J.Tricot, Éd.Vrin, 1983, p.246.





 Réponse N°15 17401

La justice idéale
  Par   fatih brahim  (Profle 16-02-12 à 21:05



La République de Platon est devenue proverbiale comme exemple prétendument éclatant de perfection imaginaire qui ne peut prendre naissance que dans le cerveau d’un penseur oisif, et Brucker trouve ridicule cette assertion du philosophe que jamais un prince ne gouverne bien s’il ne participe pas aux idées. Mais il vaudrait mieux s’attacher davantage à cette pensée et (là où cet homme éminent nous laisse sans secours) faire de nouveaux efforts pour la mettre en lumière, que de la rejeter comme inutile, sous ce très misérable et pernicieux prétexte qu’il est impraticable. Une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine d’après des lois qui permettraient à la liberté de chacun de pouvoir subsister de concert avec celle des autres (je ne parle pas du plus grand bonheur possible, car il découlera de lui-même), c’est là une idée nécessaire qui doit servir de fondement non seulement aux premiers plans que l’on esquisse d’une constitution politique, mais encore à toutes les lois, et dans laquelle on doit faire dès l’abord abstraction de toutes les obstacles présents, lesquels résultent peut-être bien moins inévitablement de la nature humaine que du mépris des idées véritables en matière de législation. En effet il ne peut rien y avoir de plus préjudiciable et de plus indigne d’un philosophe que d’en appeler, comme on fait vulgairement, à une expérience prétendument contraire, car cette expérience n’aurait jamais existé si l’on avait pris des dispositions en se conformant aux idées, en temps opportun, et si à leur place des concepts grossiers, justement parce qu’ils sont puisés dans l’expérience, n’avaient pas fait échec à tout bon dessein. Plus la législation et le gouvernement seraient en accord avec cette idée, plus les peines seraient rares et il est tout à fait raisonnable d’affirmer comme Platon que dans un agencement parfait de la législation et du gouvernement elles ne seraient plus du tout nécessaires. Or, quoique cette chose ne puisse jamais se réaliser, ce n’en est pas moins une idée entièrement juste que celle qui pose ce maximum comme le modèle que l’on doit avoir en vue pour approcher, en s’y conformant toujours davantage, la constitution légale des hommes de la perfection la plus haute. En effet, le degré le plus élevé où doit s’arrêter l’humanité, non plus que la distance infranchissable qui sépare nécessairement l’idée de sa réalisation, personne ne peut ni ne doit les déterminer, car là il s’agit de la liberté qui peut toujours franchir toute limité assignée.

Emmanuel Kant, « Dialectique transcendantale », Critique de la raison pure (1781)





 Réponse N°16 17562

La nature de la justice
  Par   fatih brahim  (Profle 20-02-12 à 19:08



C’est la faiblesse de l’homme qui le rend sociable : ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité, nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas des hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songerait guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même nait notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire : Dieu seul jouit d’un bonheur absolu ; mais qui de nous en l’idée ? Si quelque être imparfait pouvait se suffire à lui-même, de quoi jouirait-il, selon nous ? Il serait seul, il serait misérable. Je ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n’aime rien puisse être heureux.

Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie ; on l’accuserait volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif, et l’amour-propre souffre encore, en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s’il n’en coutait qu’un souhait pour cela ?

Jean-Jacques Rousseau, Émile





 Réponse N°17 17777

Justice distributive et justice corrective
  Par   fatih brahim  (Profle 24-02-12 à 20:57



De la justice particulière et du juste qui y correspond, une première espèce est celle qui intervient dans la distribution des honneurs, ou des richesses, ou des autres avantages qui se répartissent entre les membres de la communauté politique( car dans ces avantages il est possible que l’un des membres ait une part ou inégale ou égale à celle d’un autre), et une seconde espèce est celle qui réalise la rectitude dans les transactions privées. Cette justice corrective comprend elle-même deux parties : les transactions privées , en effet, sont les unes volontaires et les autres involontaires : sont volontaires les actes tels qu’une vente, un achat, un prêt de consommation , une caution, un prêt à usage, un dépôt , une location( ces actes sont dits volontaires parce que le fait qui est à l’origine de ces transactions est volontaire) ; des actes involontaires, à leur tour, les uns sont clandestins, tels que le vol, adultère, empoisonnement, prostitution, corruption d’esclave, assassinat par ruse, faux témoignages ; les autres sont violents, tels que voies de fait, séquestration, meurtres, vol à main armée, mutilation, diffamation, outrage.

Aristote, Ethique à Nicomaque





 Réponse N°18 18206

Polycolle n° 9 : La Justice, voix des sans voix.
  Par   ZINEDDINE Mohamed  (Profle 04-03-12 à 20:53



C.P.G.E de Meknès

Thème : LA JUSTICE (2011-2012) :

Polycolle n° 9 : La Justice, voix des sans voix.

Document n° 1 : VOLTAIRE, Traité sur la tolérance, chap. 1 (1763)

Le Traité sur la tolérance est inspiré par l'affaire Calas : en 1761, Marc-Antoine Calas, un jeune protestant prêt à se convertir au catholicisme, est retrouvé mort chez son père. Celui-ci est aussitôt accusé d'avoir assassiné son fils pour des raisons religieuses, et condamné par le parlement de Toulouse. Il est torturé et exécuté - sans preuve - après une enquête précipitée, dans une ville hostile aux protestants. Voltaire, averti, se dépense sans compter, en relançant l'affaire en justice et en ébranlant l'opinion publique. Il obtiendra la réhabilitation de Calas et de sa famille.

Il semble que quand il s'agit d'un parricide(1) et de livrer un père de famille au plus affreux supplice, le jugement devrait être unanime, parce que les preuves d'un crime si inouï devraient être d'une évidence sensible à tout le monde : le moindre doute dans un cas pareil doit suffire pour faire trembler un juge qui va signer un arrêt de mort. La faiblesse de notre raison et l'insuffisance de nos lois se font sentir tous les jours ; mais dans quelle occasion en découvre-t-on mieux la misère que quand la prépondérance d'une seule voix fait rouer un citoyen ? Il fallait, dans Athènes, cinquante voix au-delà de la moitié pour oser prononcer un jugement de mort. Qu'en résulte-t-il ? Ce que nous savons très inutilement, que les Grecs étaient plus sages et plus humains que nous.

Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire ; il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse, et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre : car comment une servante zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle pour le punir d'aimer la religion de cette servante ? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue ? Comment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ?

Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment ; il était évident qu'ils ne l'étaient pas ; il était évident que le père seul ne pouvait l'être ; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.

Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments(2), et qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.

1. Parricide : au XVIIIe siècle, désigne tout meurtre commis à l'intérieur d'une famille (ici, sur le fils).

2. Tourments : la torture, qui faisait partie de la procédure judiciaire à cette époque.

Document n° 2 : Victor Hugo (1802-1885)Recueil : Les quatre vents de l'esprit (1881).

L'échafaud.

— Œil pour œil ! Dent pour dent ! Tête pour tête ! A mort !

Justice ! L'échafaud vaut mieux que le remord.

Talion ! talion !

[…]

Qu'il frappe au nom du peuple ou venge au nom du roi.

Justice ! dites-vous. — Qu'appelez-vous justice ?

Qu'on s'entr'aide, qu'on soit des frères, qu'on vêtisse

Ceux qui sont nus, qu'on donne à tous le pain sacré.

Qu'on brise l'affreux bagne où le pauvre est muré,

Mais qu'on ne touche point à la balance sombre !

Le sépulcre où, pensif, l'homme naufrage et sombre.

Au delà d'aujourd'hui, de demain, des saisons.

Des jours, du flamboiement de nos vains horizons,

Et des chimères, proie et fruit de notre étude,

A son ciel plein d'aurore et fait de certitude ;

La justice en est l'astre immuable et lointain.

Notre justice à nous, comme notre destin.

Est tâtonnement, trouble, erreur, nuage, doute ;

Martyr, je m'applaudis ; juge, je me redoute ;

L'infaillible, est-ce moi, dis ? est-ce toi ? réponds.

Vous criez : — Nos douleurs sont notre droit. Frappons.

Nous sommes trop en butte au sort qui nous accable.

Nous sommes trop frappés d'un mal inexplicable.

Nous avons trop de deuils, trop de jougs, trop d'hivers.

Nous sommes trop souffrants, dans nos destins divers.

Tous, les grands, les petits, les obscurs, les célèbres.

Pour ne pas condamner quelqu'un dans nos ténèbres. —

Puisque vous ne voyez rien de clair dans le sort.

Ne vous hâtez pas trop d'en conclure la mort.

Fût-ce la mort d'un roi, d'un maître et d'un despote ;

Dans la brume insondable où tout saigne et sanglote,

Ne vous hâtez pas trop de prendre vos malheurs.

Vos jours sans feu, vos jours sans pain, vos cris, vos pleurs.

Et ce deuil qui sur vous et votre race tombe.

Pour les faire servir à construire une tombe.

Quel pas aurez-vous fait pour avoir ajouté

A votre obscur destin, ombre et fatalité.

Cette autre obscurité que vous nommez justice ?

Faire de l'échafaud, menaçante bâtisse.

Un autel à bénir le progrès nouveau-né,

Ô vivants, c'est démence ; et qu'aurez-vous gagné

Quand, d'un culte de mort lamentables ministres.

Vous aurez marié ces infirmes sinistres,

La justice boiteuse et l'aveugle anankè ?

Le glaive toujours cherche un but toujours manqué ;

La palme, cette flamme aux fleurs étincelantes,

Faite d'azur, frémit devant des mains sanglantes.

Et recule et s'enfuit, sensitive des cieux !

La colère assouvie a le front soucieux.

Quant à moi, tu le sais, nuit calme où je respire,

J'aurais là, sous mes pieds, mon ennemi, le pire,

Caïn juge, Judas pontife, Satan roi.

Que j'ouvrirais ma porte et dirais : Sauve-toi !

Document n° 3 : CAMUS, Réflexions sur la guillotine (1958)

Nous définissons encore la justice selon les règles d'une arithmétique grossière. Peut-on dire du moins que cette arithmétique est exacte et que la justice, même élémentaire, même limitée à la vengeance légale, est sauvegardée par la peine de mort ? Il faut répondre que non.

Laissons de côté le fait que la loi du talion est inapplicable et qu'il paraîtrait aussi excessif de punir l'incendiaire en mettant le feu à sa maison qu'insuffisant de châtier le voleur en prélevant sur son compte en banque une somme équivalente à son vol. Admettons qu'il soit juste et nécessaire de compenser le meurtre de la victime par la mort du meurtrier. Mais l'exécution capitale n'est pas simplement la mort. Elle est aussi différente, en son essence, de la privation de vie, que le camp de concentration l'est de la prison. Elle est un meurtre, sans doute, et qui paye arithmétiquement le meurtre commis. Mais elle ajoute à la mort un règlement, une préméditation publique et connue de la future victime, une organisation, enfin, qui est par elle-même une source de souffrances morales plus terribles que la mort. Il n'y a donc pas équivalence. Beaucoup de législations considèrent comme plus grave le crime prémédité que le crime de pure violence. Mais qu'est-ce donc que l'exécution capitale, sinon le plus prémédité des meurtres auquel aucun forfait de criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé ? Pour qu'il y ait équivalence, il faudrait que la peine de mort châtiât un criminel qui aurait averti sa victime de l'époque où il lui donnerait une mort horrible et qui, à partir de cet instant, l'aurait séquestrée à merci pendant des mois. Un tel monstre ne se rencontre pas dans le privé.

© Éditions Gallimard.





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