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Compte rendu de l’animation de deux ateliers de poésie pour enseignants et apprenants
Par   BOUTOURHRATE ABDELLATIF ()  [msg envoyés : 1le 17-07-11 à 16:16   Lu :660 fois

COMPTE RENDU D’UNE EXPERIENCE

Voici le compte rendu de l’animation de deux ateliers de poésie, l’un pour les Enseignants et l’autre pour les apprenants, dans le cadre de la rencontre du Printemps de la Poésie de Marrakech Intitulé de l'intervention : "La poésie dans une classe de langue"

Le premier atelier, qui a vu l'inscription de plus d'une soixantaine d'enseignants du primaire et du collège, s'est déroulé selon deux axes : un volet théorique où il a été question de soulever, avec les participants, les principes et les fondements d'un tel atelier (document 1 ) et un autre plus pratique où les collègues ont été appelés à s'exprimer sur des matrices et des canevas dont la structure invitait à l'écriture (documents 2 et 3)

Dans un premier temps, nous avons demandé aux participants de se reconnaître dans l'une des raisons de l'écriture (doc1), avant qu'ils ne se lancent eux-mêmes dans l'élaboration d'un tel projet d'écriture avec leurs apprenants.

PREMIER ATELIER :
Document 1

POURQUOI ECRIRE ?
ECRIRE pour obéir au besoin que j’en ai.
ECRIRE pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.
ECRIRE pour ne plus avoir peur.
ECRIRE pour ne pas vivre dans l’ignorance.
ECRIRE pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.
ECRIRE pour me parcourir, me découvrir. Me révéler à moi-même.
ECRIRE pour déraciner la haine de soi. Apprendre à m’aimer.
ECRIRE pour surmonter mes inhibitions, me dégager de mes entraves.
ECRIRE pour déterrer ma voix.
ECRIRE pour me clarifier, me mettre en ordre, m’unifier.
ECRIRE pour épurer mon œil de ce qui conditionnait sa vision.
ECRIRE pour conquérir ce qui m’a été donné.
ECRIRE pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.
ECRIRE pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.
ECRIRE pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.
ECRIRE pour m’employer à devenir meilleur que je ne suis.
ECRIRE pour faire droit à l’instance morale qui m’habite.
ECRIRE pour retrouver – par delà la lucidité conquise – une naïveté, une spontanéité, une transparence.
ECRIRE pour affiner et aiguiser mes perceptions.
ECRIRE pour savourer ce qui m’est offert. Pour tirer le suc de ce que je vis.
ECRIRE pour agrandir mon espace intérieur. M’y mouvoir avec toujours plus de liberté.
ECRIRE pour produire la lumière dont j’ai besoin.
ECRIRE pour m’inventer, me créer, me faire exister.
ECRIRE pour soustraire des instants de vie à l’érosion du temps.
ECRIRE pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.
ECRIRE pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu’elle ne demeure comme un terre en friche.
ECRIRE pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d’une société malade.
ECRIRE pour être moins seul. Pour parler à mon semblable. Pour chercher les mots susceptibles de le rejoindre en sa part la plus intime. Des mots qui auront peut-être la chance de le révéler à lui-même. De l’aider à se connaître et à cheminer.
Charles JULIET

DISCUSSION :

Nous avons procédé ensuite à un échange sur les apports éventuels d'un atelier d'écriture, ses finalités et certaines modalités de sa mise en chantier.

  • Peut-on introduire de la poésie dans les cours de français sans les détourner de leurs objectifs pédagogiques?

  • Est-il possible de travailler la langue française "autrement" et de donner plus de plaisir, d'envie et de motivation aux apprenants, aujourd'hui devant des difficultés énormes voire insurmontables pour écrire ?

  • En d'autres termes, la création poétique peut-elle être un support efficace pour travailler des cours parfois trop "techniques"?

Les différents propos peuvent être résumés comme suit :
  • Parce que l'écriture se pratique plutôt qu'elle ne s'apprend; parce que la rencontre avec des textes littéraires est riche en enseignements sur les outils de travail et d'élaboration d'un texte, un atelier d'écriture a pleinement sa place dans une classe de français;

  • proposer un tel atelier d'écriture comme outil de formation à ses apprenants doit se fixer comme objectif, parmi tant d'autres, de les aider à progresser dans leur maîtrise de l'écrit et de montrer tout ce que l'écriture apporte de plaisir, de confiance en soi et de développement personnel;

  • nos élèves éprouvent d'énormes difficultés devant l'écrit et mettre en place une "activité" pareille en vue de lever ce blocage devant l'écriture serait une solution parmi tant d'autres et non une panacée;

  • conscients de la complexité de l'acte d'écrire et de l'enchevêtrement des compétences nécessaires pour y parvenir et prenant en considération l'importance du sujet écrivant, du sujet apprenant à écrire et la complexité de la langue écrite, de la langue devant être écrite, nous avons choisi de travailler avec nos élèves, pour un premier temps, sur des matrices avec des structures répétitives qui invitent à écrire.

Document 2 :

Quelques schémas de matrices de travail (Structures répétées) :

Le principe est de fournir à l'élève une structure syntaxique ou sémantique qu'il emploiera obligatoirement dans chaque phrase du poème à créer.

a. Le A était de B
le B était de C
le C était de D
etc.

b. Dans un A il y a un B
dans un B il y a un C
dans un C il y a un D
etc
c. Il suffit de A pour B
il suffit de B pour C
il suffit de C pour D
etc

d. Quand proposition A, proposition B
Quand proposition B, proposition C
Quand proposition C, proposition D
etc.

e. Si proposition A, proposition B
Si proposition B proposition C
Si proposition C, proposition D
etc

f. Pourquoi A parce que B
Pourquoi B parce que C
Pourquoi C parce que D
etc.

g. Qu'est-ce que A c'est B
Qu'est-ce que B c'est C
Qu'est-ce que C c'est D
etc

Document 3 : Ecrire à la manière de …

« Ecrire à la manière de… » est un moyen d’inviter les élèves à prolonger, compléter ou transformer un texte littéraire en s’appuyant sur l’écrit d’un auteur reconnu.
Dans cette perspective, nous avons présenté aux participants quelques textes susceptibles d'être exploités en classe et pouvant faire l'objet de reformulations , de réécritures.
En voici quelques exemples :

  1. Ecrire à la manière de Jacques CHARPENTREAU

Qu'est-ce qui fait le tour de la terre ?

De Jacques CHARPENTREAU

C'est le rire de la mer C'est l'été qui sonne clair
C'est l'oiseau qui se libère C'est l'automne c'est l'hiver
C'est un nuage à l'envers C'est aujourd'hui c'est hier
C'est le chant de l'arbre vert C'est demain que j'entrespère
C'est le vent c'est la lumière C'est le soleil qui se perd
C'est la foudre c'est l'éclair Et qui revient par derrière
C'est le printemps qui prend l'air C'est mon cœur et son mystère.

À la manière de Jacques CHARPENTREAU, crée des images poétiques à partir de la question:
" Qu'est-ce qui..." et de la réponse: " C'est..."

Qu'est-ce qui ....?
C'est....
Qu'est-ce qui....?
C'est....

2. Ecrire à la manière de Paul ELUARD

A. "Dans Paris" de Paul ELUARD

Dans Paris il y a une rue;

Dans cette rue il y a une maison;

Dans cette maison il y a un escalier;

Dans cet escalier il y a une chambre;

Dans cette chambre il y a une table;

Sur cette table il y a un tapis;

Sur ce tapis il y a une cage;

Dans cette cage il y a un nid;

Dans ce nid il y a un œuf,

Dans cet œuf il y a un oiseau.

L'oiseau renversa l'œuf;

L'œuf renversa le nid;

Le nid renversa la cage;

La cage renversa le tapis;

Le tapis renversa la table;

La table renversa la chambre;

La chambre renversa l'escalier;

L'escalier renversa la maison;

la maison renversa la rue;

la rue renversa la ville de Paris.

  1. Liberté de Paul ELUARD

Sur mes cahiers d'écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable de neige

J'écris ton nom

Sur les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J'écris ton nom

Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l'écho de mon enfance

J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur

Sur l'étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore

Sur la mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l'orage

Sur la pluie épaisse et fade

J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume

Sur la lampe qui s'éteint

Sur mes raisons réunies

J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J'écris ton nom

Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attendries

Bien au-dessus du silence

J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J'écris ton nom

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l'espoir sans souvenir

J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Paul Eluard

in Poésies et vérités 1942

Ed. de Minuit, 1942

C. Il y a des mots …

De Paul ELUARD

Il y a des mots qui font vivre

Et ce sont des mots innocents

Le mot chaleur le mot confiance

Amour justice et le mot liberté

Le mot enfant et le mot gentillesse

Et certains noms de fleurs et

certains noms de fruits

Le mot courage et le mot découvrir

Et le mot frère et le mot camarade

Et certains noms de pays de villages

Et certains noms de femmes et d'amis.

  1. Ecrire à la manière de Jacques PREVERT

A. L'ORGUE DE BARBARIE

NB. Le travail effectué par les élèves n'a été fait que sur l'extrait encadré.

Moi je joue du piano

disait l'un

moi je joue du violon

disait l'autre

moi de la harpe moi du banjo

moi du violoncelle

moi du biniou... moi de la flûte

et moi de la crécelle.

Et les uns et les autres parlaient parlaient

parlaient de ce qu'ils jouaient

On n'entendait pas la musique

tout le monde parlait

parlait parlait

personne ne jouait.

mais dans un coin un homme se taisait:

"Et de quel instrument jouez-vous Monsieur

qui vous taisez et qui ne dites rien?"

lui demandèrent les musiciens

"Moi je joue de l'orgue de Barbarie

et je joue du couteau aussi"

dit l'homme qui jusqu'ici

n'avait absolument rien dit

et puis il s'avança le couteau à la main

et il tua tous les musiciens

et il joua de l'orgue de Barbarie

et sa musique était si vraie

et si vivante et si jolie

que la petite fille du maître de la maison

sortit de dessous le piano

où elle était couchée

endormie par ennui

et elle dit:

"Moi je jouais au cerceau

à la balle au chasseur

je jouais à la marelle

je jouais avec un seau

je jouais avec une pelle

je jouais au papa et à la maman

je jouais à chat perché

je jouais avec mes poupées

je jouais avec une ombrelle

je jouais avec mon petit frère

avec ma petite sœur

je jouais au gendarme

et au voleur

mais c'est fini fini fini

je veux jouer à l'assassin

je veux jouer de l'orgue de Barbarie."

Et l'homme prit la petite fille par la main

et ils s'en allèrent dans les villes

dans les maisons dans les jardins

et puis ils tuèrent le plus de monde possible

après quoi ils se marièrent

et ils eurent beaucoup d'enfants.

Mais

l'aîné apprit le piano

le second le violon

le troisième la harpe

le quatrième la crécelle

le cinquième le violoncelle

et puis ils se mirent à parler parler

parler parler parler

on n'entendit plus la musique

et tout fut à recommencer!

Jacques Prévert (Paroles)

B. Quand la vie est…
Quand la vie est un collier…
chaque jour est une perle
Quand la vie est une cage…
chaque jour est une larme
Quand la vie est une forêt…
chaque jour est un arbre
Quand la vie est un arbre…
chaque jour est une branche
Quand la vie est un branche…
chaque jour est une feuille

Jacques PREVERT

  1. Ecrire à la manière de Philippe SOUPAULT

Anniversaire

Je voudrais te donner

une couronne

constellée de toutes les étoiles

du firmament

Je voudrais te donner

Le chant des rossignols

De toute la terre

Je voudrais te donner

Les silences de l’hiver

Les sourires du printemps

La clarté de l’été

Les flammes de l’automne

Je voudrais te donner

Tout ce que je n’ai pas pu

Pas su

Te donner

Ma vie

Notre éternité

Philippe Soupault

DEUXIEME ATELIER :

Dans le deuxième atelier, où ont été présents des élèves représentant plusieurs établissements scolaires, parfois accompagnés de leurs professeurs et/ou de leurs parents, nous avons utilisé, pour déclencher le processus d'écriture, les mêmes matrices pour inviter ces "écrivants" à "jouer" avec le mot, la phrase et le texte.

Dans les différents exercices que nous avons proposés, dans une telle "gymnastique" à la fois plaisante et ludique, nous nous sommes fixé comme objectifs de développer le potentiel langagier des apprenants, de les aider à débloquer l'expression et de créer chez eux un vrai désir d'écrire, d'inventer, d'imaginer, de créer, de s'exprimer et de produire, pour le PLAISIR, des formes, du sens, des phrases, du discours ou des récits originaux, insolites, cocasses, poétiques.

En effet, lors de cet atelier de 9 heures, les participants, très nombreux, se sont adonnés avec beaucoup de plaisir et loin de toute contrainte, à une écriture créative, plaisante et différente où échanges et efficacité ont été conjugués et où ils ont été appelés à rêver, à créer, à manipuler la langue AUTREMENT et à découvrir leurs propres ressources émotionnelles et expressives.

Pour conduire cette situation d'écriture, nous avons privilégié dans cette création poétique l'écriture "à la manière de…", procédure à laquelle nous avons adaptée le déroulement pédagogique suivant:
Phase I :
Observation du modèle (structuration sonore, images, mise en espace);
Imprégnation poétique;
Mise en évidence du fait d'écriture (tournure syntaxique, emploi d'un temps ou d'une technique d'écriture).
Phase II :
Préparation à l'écriture (collective ou individuelle);
Consignes clairement exprimées (Consignes textuelles, de langue ou thématiques);
Faire appel au vécu ou à l'investissement de l'apprenant.
Phase III :
Evaluation (dynamique et formative et non sommative et normative)
Socialisation (lectures des productions élaborées)

Mise en blog par M.Hakim DAÏGHAM, documentaliste de l’Institut français de Marrakech.

Cette expérience que nous présentons donc ne prétend aucunement être un modèle ; elle n’est qu’un exemple cherchant à susciter la réflexion. D'autres suivront tant que le plaisir est là.

Bien cordialement !

Abdellatif BOUTOURHRATE

Pour le plaisir de lire, je vous enverrai quelques productions des élèves ayant participé à cet atelier. (à suivre)





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