Compte rendu de l’animation de deux ateliers de poésie pour enseignants et apprenants

 Par BOUTOURHRATE ABDELLATIF  (?)  [msg envoyés : 1le 17-07-11 à 16:16  Lu :1999 fois
     
  
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COMPTE RENDU D’UNE EXPERIENCE


Voici le compte rendu de l’animation de deux ateliers de poésie, l’un pour les Enseignants et l’autre pour les apprenants, dans le cadre de la rencontre du Printemps de la Poésie de Marrakech Intitulé de l'intervention : "La poésie dans une classe de langue"

Le premier atelier, qui a vu l'inscription de plus d'une soixantaine d'enseignants du primaire et du collège, s'est déroulé selon deux axes : un volet théorique où il a été question de soulever, avec les participants, les principes et les fondements d'un tel atelier (document 1 ) et un autre plus pratique où les collègues ont été appelés à s'exprimer sur des matrices et des canevas dont la structure invitait à l'écriture (documents 2 et 3)

Dans un premier temps, nous avons demandé aux participants de se reconnaître dans l'une des raisons de l'écriture (doc1), avant qu'ils ne se lancent eux-mêmes dans l'élaboration d'un tel projet d'écriture avec leurs apprenants.


PREMIER ATELIER :
Document 1

POURQUOI ECRIRE ?
ECRIRE pour obéir au besoin que j’en ai.
ECRIRE pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.
ECRIRE pour ne plus avoir peur.
ECRIRE pour ne pas vivre dans l’ignorance.
ECRIRE pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.
ECRIRE pour me parcourir, me découvrir. Me révéler à moi-même.
ECRIRE pour déraciner la haine de soi. Apprendre à m’aimer.
ECRIRE pour surmonter mes inhibitions, me dégager de mes entraves.
ECRIRE pour déterrer ma voix.
ECRIRE pour me clarifier, me mettre en ordre, m’unifier.
ECRIRE pour épurer mon œil de ce qui conditionnait sa vision.
ECRIRE pour conquérir ce qui m’a été donné.
ECRIRE pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.
ECRIRE pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.
ECRIRE pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.
ECRIRE pour m’employer à devenir meilleur que je ne suis.
ECRIRE pour faire droit à l’instance morale qui m’habite.
ECRIRE pour retrouver – par delà la lucidité conquise – une naïveté, une spontanéité, une transparence.
ECRIRE pour affiner et aiguiser mes perceptions.
ECRIRE pour savourer ce qui m’est offert. Pour tirer le suc de ce que je vis.
ECRIRE pour agrandir mon espace intérieur. M’y mouvoir avec toujours plus de liberté.
ECRIRE pour produire la lumière dont j’ai besoin.
ECRIRE pour m’inventer, me créer, me faire exister.
ECRIRE pour soustraire des instants de vie à l’érosion du temps.
ECRIRE pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.
ECRIRE pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu’elle ne demeure comme un terre en friche.
ECRIRE pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d’une société malade.
ECRIRE pour être moins seul. Pour parler à mon semblable. Pour chercher les mots susceptibles de le rejoindre en sa part la plus intime. Des mots qui auront peut-être la chance de le révéler à lui-même. De l’aider à se connaître et à cheminer.
Charles JULIET


DISCUSSION :

Nous avons procédé ensuite à un échange sur les apports éventuels d'un atelier d'écriture, ses finalités et certaines modalités de sa mise en chantier.

  • Peut-on introduire de la poésie dans les cours de français sans les détourner de leurs objectifs pédagogiques?

  • Est-il possible de travailler la langue française "autrement" et de donner plus de plaisir, d'envie et de motivation aux apprenants, aujourd'hui devant des difficultés énormes voire insurmontables pour écrire ?

  • En d'autres termes, la création poétique peut-elle être un support efficace pour travailler des cours parfois trop "techniques"?

Les différents propos peuvent être résumés comme suit :
  • Parce que l'écriture se pratique plutôt qu'elle ne s'apprend; parce que la rencontre avec des textes littéraires est riche en enseignements sur les outils de travail et d'élaboration d'un texte, un atelier d'écriture a pleinement sa place dans une classe de français;

  • proposer un tel atelier d'écriture comme outil de formation à ses apprenants doit se fixer comme objectif, parmi tant d'autres, de les aider à progresser dans leur maîtrise de l'écrit et de montrer tout ce que l'écriture apporte de plaisir, de confiance en soi et de développement personnel;

  • nos élèves éprouvent d'énormes difficultés devant l'écrit et mettre en place une "activité" pareille en vue de lever ce blocage devant l'écriture serait une solution parmi tant d'autres et non une panacée;

  • conscients de la complexité de l'acte d'écrire et de l'enchevêtrement des compétences nécessaires pour y parvenir et prenant en considération l'importance du sujet écrivant, du sujet apprenant à écrire et la complexité de la langue écrite, de la langue devant être écrite, nous avons choisi de travailler avec nos élèves, pour un premier temps, sur des matrices avec des structures répétitives qui invitent à écrire.

Document 2 :

Quelques schémas de matrices de travail (Structures répétées) :

Le principe est de fournir à l'élève une structure syntaxique ou sémantique qu'il emploiera obligatoirement dans chaque phrase du poème à créer.

a. Le A était de B
le B était de C
le C était de D
etc.

b. Dans un A il y a un B
dans un B il y a un C
dans un C il y a un D
etc
c. Il suffit de A pour B
il suffit de B pour C
il suffit de C pour D
etc


d. Quand proposition A, proposition B
Quand proposition B, proposition C
Quand proposition C, proposition D
etc.

e. Si proposition A, proposition B
Si proposition B proposition C
Si proposition C, proposition D
etc


f. Pourquoi A parce que B
Pourquoi B parce que C
Pourquoi C parce que D
etc.

g. Qu'est-ce que A c'est B
Qu'est-ce que B c'est C
Qu'est-ce que C c'est D
etc

Document 3 : Ecrire à la manière de …


« Ecrire à la manière de… » est un moyen d’inviter les élèves à prolonger, compléter ou transformer un texte littéraire en s’appuyant sur l’écrit d’un auteur reconnu.
Dans cette perspective, nous avons présenté aux participants quelques textes susceptibles d'être exploités en classe et pouvant faire l'objet de reformulations , de réécritures.
En voici quelques exemples :

  1. Ecrire à la manière de Jacques CHARPENTREAU

Qu'est-ce qui fait le tour de la terre ?

De Jacques CHARPENTREAU


C'est le rire de la mer C'est l'été qui sonne clair
C'est l'oiseau qui se libère C'est l'automne c'est l'hiver
C'est un nuage à l'envers C'est aujourd'hui c'est hier
C'est le chant de l'arbre vert C'est demain que j'entrespère
C'est le vent c'est la lumière C'est le soleil qui se perd
C'est la foudre c'est l'éclair Et qui revient par derrière
C'est le printemps qui prend l'air C'est mon cœur et son mystère.


À la manière de Jacques CHARPENTREAU, crée des images poétiques à partir de la question:
" Qu'est-ce qui..." et de la réponse: " C'est..."

Qu'est-ce qui ....?
C'est....
Qu'est-ce qui....?
C'est....

2. Ecrire à la manière de Paul ELUARD

A. "Dans Paris" de Paul ELUARD


Dans Paris il y a une rue;
Dans cette rue il y a une maison;
Dans cette maison il y a un escalier;
Dans cet escalier il y a une chambre;
Dans cette chambre il y a une table;
Sur cette table il y a un tapis;
Sur ce tapis il y a une cage;

Dans cette cage il y a un nid;
Dans ce nid il y a un œuf,
Dans cet œuf il y a un oiseau.

L'oiseau renversa l'œuf;
L'œuf renversa le nid;
Le nid renversa la cage;
La cage renversa le tapis;
Le tapis renversa la table;
La table renversa la chambre;
La chambre renversa l'escalier;
L'escalier renversa la maison;
la maison renversa la rue;
la rue renversa la ville de Paris.

  1. Liberté de Paul ELUARD

Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable de neige
J'écris ton nom

Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes raisons réunies
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attendries
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Paul Eluard
in Poésies et vérités 1942
Ed. de Minuit, 1942


C. Il y a des mots …

De Paul ELUARD

Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et
certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis.



  1. Ecrire à la manière de Jacques PREVERT

A. L'ORGUE DE BARBARIE

NB. Le travail effectué par les élèves n'a été fait que sur l'extrait encadré.

Moi je joue du piano
disait l'un
moi je joue du violon
disait l'autre
moi de la harpe moi du banjo
moi du violoncelle
moi du biniou... moi de la flûte
et moi de la crécelle.
Et les uns et les autres parlaient parlaient
parlaient de ce qu'ils jouaient
On n'entendait pas la musique
tout le monde parlait
parlait parlait
personne ne jouait.

mais dans un coin un homme se taisait:
"Et de quel instrument jouez-vous Monsieur
qui vous taisez et qui ne dites rien?"
lui demandèrent les musiciens
"Moi je joue de l'orgue de Barbarie
et je joue du couteau aussi"
dit l'homme qui jusqu'ici
n'avait absolument rien dit
et puis il s'avança le couteau à la main
et il tua tous les musiciens
et il joua de l'orgue de Barbarie
et sa musique était si vraie
et si vivante et si jolie
que la petite fille du maître de la maison
sortit de dessous le piano
où elle était couchée
endormie par ennui
et elle dit:
"Moi je jouais au cerceau
à la balle au chasseur
je jouais à la marelle
je jouais avec un seau
je jouais avec une pelle
je jouais au papa et à la maman
je jouais à chat perché
je jouais avec mes poupées
je jouais avec une ombrelle
je jouais avec mon petit frère
avec ma petite sœur
je jouais au gendarme
et au voleur
mais c'est fini fini fini
je veux jouer à l'assassin
je veux jouer de l'orgue de Barbarie."
Et l'homme prit la petite fille par la main
et ils s'en allèrent dans les villes
dans les maisons dans les jardins
et puis ils tuèrent le plus de monde possible
après quoi ils se marièrent
et ils eurent beaucoup d'enfants.
Mais
l'aîné apprit le piano
le second le violon
le troisième la harpe
le quatrième la crécelle
le cinquième le violoncelle
et puis ils se mirent à parler parler
parler parler parler
on n'entendit plus la musique
et tout fut à recommencer!

Jacques Prévert (Paroles)

B. Quand la vie est…
Quand la vie est un collier…
chaque jour est une perle
Quand la vie est une cage…
chaque jour est une larme
Quand la vie est une forêt…
chaque jour est un arbre
Quand la vie est un arbre…
chaque jour est une branche
Quand la vie est un branche…
chaque jour est une feuille

Jacques PREVERT



  1. Ecrire à la manière de Philippe SOUPAULT

Anniversaire

Je voudrais te donner
une couronne
constellée de toutes les étoiles
du firmament
Je voudrais te donner
Le chant des rossignols
De toute la terre
Je voudrais te donner
Les silences de l’hiver
Les sourires du printemps
La clarté de l’été
Les flammes de l’automne
Je voudrais te donner
Tout ce que je n’ai pas pu
Pas su
Te donner
Ma vie
Notre éternité
Philippe Soupault


DEUXIEME ATELIER :

Dans le deuxième atelier, où ont été présents des élèves représentant plusieurs établissements scolaires, parfois accompagnés de leurs professeurs et/ou de leurs parents, nous avons utilisé, pour déclencher le processus d'écriture, les mêmes matrices pour inviter ces "écrivants" à "jouer" avec le mot, la phrase et le texte.

Dans les différents exercices que nous avons proposés, dans une telle "gymnastique" à la fois plaisante et ludique, nous nous sommes fixé comme objectifs de développer le potentiel langagier des apprenants, de les aider à débloquer l'expression et de créer chez eux un vrai désir d'écrire, d'inventer, d'imaginer, de créer, de s'exprimer et de produire, pour le PLAISIR, des formes, du sens, des phrases, du discours ou des récits originaux, insolites, cocasses, poétiques.

En effet, lors de cet atelier de 9 heures, les participants, très nombreux, se sont adonnés avec beaucoup de plaisir et loin de toute contrainte, à une écriture créative, plaisante et différente où échanges et efficacité ont été conjugués et où ils ont été appelés à rêver, à créer, à manipuler la langue AUTREMENT et à découvrir leurs propres ressources émotionnelles et expressives.

Pour conduire cette situation d'écriture, nous avons privilégié dans cette création poétique l'écriture "à la manière de…", procédure à laquelle nous avons adaptée le déroulement pédagogique suivant:
Phase I :
Observation du modèle (structuration sonore, images, mise en espace);
Imprégnation poétique;
Mise en évidence du fait d'écriture (tournure syntaxique, emploi d'un temps ou d'une technique d'écriture).
Phase II :
Préparation à l'écriture (collective ou individuelle);
Consignes clairement exprimées (Consignes textuelles, de langue ou thématiques);
Faire appel au vécu ou à l'investissement de l'apprenant.
Phase III :
Evaluation (dynamique et formative et non sommative et normative)
Socialisation (lectures des productions élaborées)

Mise en blog par M.Hakim DAÏGHAM, documentaliste de l’Institut français de Marrakech.

Cette expérience que nous présentons donc ne prétend aucunement être un modèle ; elle n’est qu’un exemple cherchant à susciter la réflexion. D'autres suivront tant que le plaisir est là.

Bien cordialement !

Abdellatif BOUTOURHRATE


Pour le plaisir de lire, je vous enverrai quelques productions des élèves ayant participé à cet atelier. (à suivre)



  



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