Comment elles poussent (article de zola sur l'éducation des filles - destinée féminine)

 Par marocagreg  (Admin)  [msg envoyés : 2213le 29-10-10 à 11:05  Lu :1992 fois
     
  
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Zola, comment elles poussent (article)
On s'est beaucoup occupé des filles dans ces derniers temps. J'ai moi-même fait un article, et à ce propos on m'a écrit un grand nombre de lettres. De toutes les questions qu'on m'a posées, il est ressorti pour moi que peu de gens savent dans quel fumier social pousse la fille à Paris. Je risquerai donc, si l'on veut bien me le permettre, une étude d'observateur et de moraliste sur ce chancre de la prostitution parisienne, qui nous dévore.
Il faudrait d'abord consulter les statistiques. Sur les vingt à trente mille filles qui vivent de leur corps - et ce chiffre doit être au dessous de la vérité -, il n'y a pas certes que des Parisiennes. L'étranger - l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie surtout - nous expédie d'assez beaux échantillons de corruption, pour nous prouver qu'il n'a rien à nous envier. La province fournit aussi une large part : filles séduites des petites villes qui viennent cacher leur honte, femmes enlevées et lâchées ensuite par un amant sur nos trottoirs, simple noceuses fuyant les ennuis d'un milieu pauvre, sans compter la foule des paysannes envoyées comme bonnes et que leur beauté ou leurs appétits jettent plus ou moins vite dans le vice. Mais ce sont là les accidents. Je veux m'en tenir à la grande majorité des filles nées à Paris, grandies à paris, corrompues par le sol même de Paris pour la débauche à Paris.
Allez dans un de nos faubourgs, à Charonne, au quartier Saint-Marceau ou au Gros-caillou, et promenez-vous, étudiez les maisons, montez et visitez-les.
ce sont de vastes bâtisses, le plus souvent avec une cour centrale, divisées en une quantité de petits logements, qui s'ouvrent sur des corridors interminables de prison. Les ouvriers, chassés du centre par la cherté des loyers s'y entassent ; je connais une de ces maisons où deux cent soixante et quelques ménages pourrissent en commun.
Beaucoup de logements n'ont qu'une chambre, un cabinet noir où l'on couche les enfants, et un trou pour la cuisine. On mange, on dort, on fait tout dans la chambre. A travers les murs et les planchers minces, à droite, à gauche, en haut, en bas, on sent le grouillement humain, la fermentation de ces hommes et de ces femmes mis en tas. L'été, la puanteur des corridors, empoissonnement de la cour entrent par la porte et par la fenêtre. L'hiver, un poêle ronfle devant la cheminée, décuplant les odeurs de la cuisine, dans une chaleur suffocante. C'est un milieu empesté, sans air et souvent sans lumière, un lazaret du travail où les ménages pauvres sont comme en quarantaine, les uns sur les autres, se gâtant fatalement, dégageant un poison, ravagés par des épidémies de scrofules et de vices.
Maintenant, une fille naît dans cette chambre. Elle pousse sur le carreau nu, dans la poussière des continuels coups de balai, entre le poêle qui lui donne une chair de cire et le plomb du corridor qui l'habitue à toutes les nausées. Les parents couchent la petite dans le cabinet noir ; mais, comme elle se plaint d'y étouffer, ils doivent laisser la porte ouverte. Et voilà cette enfant, lorsqu'elle prend de l'âge, qui s'élève dans la promiscuité de son père et de sa mère. Elle entend et voit tout. Aucune vilenie, dans ces choses ; affaire d'habitude et nécessité du logement, pas d'avantage. Les parent auraient beau être les plus prudents du monde ; ils n'ont pas de place, ils sont obligés de vivre devant leur fille, et ils finissent par y vivre librement, sans scrupule.
Mais parfois, naissent d'autres enfants. ce sont des soeurs, ce sont des frères. Tout ça doit coucher dans le cabinet noir. On met jusqu'à trois mioches sur le même lit. Ils sont si petits, ça ne tire pas à conséquence. Seulement, ils grandissent, et on les oublie ; d'ailleurs où les mettre ? toujours la question de place. Plus tard, on se contente de dédoubler les matelas, un pour les filles, un pour les garçons. Le cabinet est grand comme la main, les matelas se touchent. C'est l'inceste.
Ah ! quelle enfance ! Demandez aux commissaires de police, demandez aux médecins qui entrent parfois dans ces misères abominables. Le crimes inconscients y poussent d'eux-mêmes. Il faudrait de l'espace, de l'air, du soleil. Si vous laissez les misérables en tas, aigris par tous les désirs et toutes les privations, si vous les poussez dans un coin où ils ont besoin d'avoir chaud et de s'aimer, comment voulez-vous que des lèpres ne se déclarent pas et ne les rongent, comme la pourriture se met aux pommes qu'on oublie au fond d'un grenier ?
Et ce n'est pas tout, le ménage souvent tourne à l'ivrognerie et à la paresse. L'homme rentre soûl quatre fois par semaine, la femme se relâche, ne donne même plus un coup de balai. Alors, c'est un enfer dans de l'ordure, des gifles, des jurons, des mots ignobles, toute une école de crapuleuse abjection. Et la gamine est là qui ne perd rien. A huit ans, elle est femme, elle sait ce que les petits bourgeois n'apprennent que plus tard dans les collèges. Elle parle cette langue, elle a déjà le déhanchement canaille. Voilà, pour elle, l'éducation de la famille.
Je n'ai encore parle que de la vie dans l'étroit logement du ménage ; mais il y a la maison, il y a la rue.
Comme la chambre est toujours encombrée, et que la petite tombe à chaque minute dans les jambes de la mère, celle-ci lui crie : "Tu m'embêtes, va jouer sur le carré !" Sur le carré, tous les enfants de la maison grouillent. Du haut en bas, ils emplissent l'escalier d'un charivari assourdissant. Puis, l'escalier ne suffit plus, ils descendent dans la cour, vont dans les coins noirs, se cachent dans les caves.
C'est encore une école détestable. Les petits garçons et les petites filles se mêlent, et il y a des enfants de tous les âges. Je n'insiste pas sur un sujet si délicat, je me contente d'indiquer les raisons nombreuses des précoces débauches. Et ce sont ici des faits que pourraient certifier tous ceux qui, par misère, ont dû habiter dans un de ces grandes bâtisses de nos faubourgs, peuplées d'ouvriers. L'enfance y est livrée à elle-même, sans surveillance aucune, lâchées au milieu des curiosités mauvaises, sollicitée par des corruptions déjà grandes.
Enfin, la rue elle-même prend la gamine. Elle n'a pas six ans, lorsque la mère, trop occupée, l'envoie faire toutes les commissions. Comme on achète les provisions par deux et trois sous, c'est d'un bout de le journée à l'autre un continuel va et vient. "Ah ! j'ai oublié le beurre, va cherche deux sous de beurre. Tiens ! ton père n'a pas de tabac, va chercher trois sous de tabac". Et la petite descend chaque fois, court les rues, s'oublie chez les fournisseurs. Allez dans un quartier pauvre, le matin, à l'heure du déjeuner, et vous verrez sur les trottoirs des petites femmes de sept ou huit ans qui portent dans leurs bras de grand pains, ou qui tiennent, enveloppée de papier gras, de la charcuterie, une saucisse, un côtelette panée, deux sous de fromage d'Italie. La rue en est pleine, elle traînent leurs savates, de l'air déjà éreinté de filles avachies par l'existence.
C'est là que la gamine complète son éducation. Elle s'habitue au ruisseau, aime d'abord à y patauger innocemment, puis en recherche la boue. Tant qu'elle est petite, elle ne court guère que le risque d'être écrasée par les voitures. Mais, quand elle a grandi, que les querelles de ses parents et que les excitations de ses camarades l'ont instruite, la rue achève de la dépraver. Elle s'arrête de plus en plus aux étalages, regarde les images, cause chez la fruitière et le boulanger. Pour aller cherche le beurre ou le tabac, elle reste une heure dehors. Sa mère a beau tempêter, elle répond tranquillement qu'il y avait du monde à servir avant elle. Parfois, on la croit perdue, on descend à sa recherche, et on la trouve plantée devant un chanteur ou très intéressée par une bataille d'ivrognes. Ce sont des commérages dans les coins, des infamies apprises, de sales spectacles regardés, tout ce que le pavé de Paris peut charrier de troublant devant la curiosité éveillée d'une enfant perverse.
La petite a grandi, elle vient d'avoir quinze ans.

  



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