Chronique lecturale au kalakhistan

 Par abdeslam slimani  (Prof)  [msg envoyés : 365le 29-02-12 à 15:20  Lu :1013 fois
     
  
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Avertissement : Toute ressemblance avec des personnes, des lieux ou des partis politiques existants ou ayant existé dans cette vie ou dans une autre n’est que le fruit du pur hasard.
Cette année-là, la campagne électorale battait son plein au Kalakhistan.
Le P.P.P.P.P.P (parti poétique populaire pour la paix politique) s’était donné pour mission de créer la sensation et pourquoi pas remporter les élections. Son secret : une technique inédite jamais encore utilisée pour attirer les électeurs .Elle a vu le jour après plusieurs années de fermentation et d’expérimentation dans le fameux C.R.D.P.E (Centre de Recherche et de diagnostic des penchants électoraux). Les conclusions de cette étude très sérieuse (énoncées sous l’appellation Poulpe ou loi Poulpe : programme organique universel latent de poésie émotive) ont démontré l’impact que pouvait avoir la poésie sur les foules. Utiliser un langage poétique ou se contenter de lire des poèmes devant les assemblées serait beaucoup plus efficace que des discours compliqués et alambiqués même si ceux-ci contenaient des réalités tangibles ou des arguments irréfutables .
Puis les meetings commencèrent et à chaque fois, comme le préconise la loi Poulpe, les candidats du parti se contentaient de lire des poèmes (la plupart extraits du parti pris des choses de Francis Ponge le plus adapté selon Poulpe)Ils débitaient « l’orange », « le pain », « l’huître », certains allaient même jusqu’à en inventer d’autres qu’ils écrivaient à la marge des textes du recueil : la tasse, la sous-tasse, la table, la roue …
A la fin de leur lecture, ils brandissaient Paroles de Prévert en format poche avec en première de couverture le célèbre portrait de l’auteur avec sa casquette et sa cigarette au bout du bec. La foule entrait alors comme en transe aidée en cela il faut l’avouer par une musique endiablée de David Guelta.
Au début, les prestations des candidats du parti suscitaient des réactions plutôt « classiques » voire normales selon la loi Poulpe : du dédain, du rire, de la curiosité sans plus. Les vidéos de leurs meetings se propageaient sur les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière.
Puis petit à petit (comme l’avait aussi prévu la loi Poulpe), les gens devenaient plus attentifs, plus méditatifs, plus admiratifs et finissaient même par applaudir ou quitter le meeting tout émus une larme aux yeux.
On commençait alors à entendre les slogans du P6, comme l’ont surnommé certains organes de presse, dans les sit-in devant les ministères et à les lire tagués sur les murs des villes.
Ose les choses
Cueille les roses
Ou encore
Politique de l’Alexandrin
Prenons le bon train
Un vrai phénomène de société avait alors vu le jour. Les jeunes avaient troqué leurs baladeurs contre des recueils de poésie ou des « tablettes poétiques », véritables anthologies poétiques multilingues. Dans les cours des écoles, les élèves s’adonnaient désormais à leurs jeux favoris : les mots à la rime ou « la bataille poétique » qui consistait à disputer des duels poétiques libres ou sur un thème imposé.
Le soir à la télé, et pour répondre aux besoins poétiques grandissants des spectateurs, les dix chaînes de télévision du Kalakhistan s’ingéniaient à trouver des concepts d’émissions qui reposaient tous sur la poésie : La plus classique : Qui a dit (ou écrit) quoi ? ou une variante : complétez le vers ou le poème ; ou la plus populaire : Starpoésie où les candidats devaient composer leurs propres poèmes et notés par un jury et par le public.
La veille du scrutin, le secrétaire éternel du P.P.P.P.P.P. ,quasi sûr de sa victoire, se contenta lors de son passage à la télévision de deux formules :
« Le parti prie pour vous et vous prie de voter pour lui » et « le parti fait partie de la patrie et parie sur vous »
Le lendemain au soir, le P6 n’obtint que deux pour cent des suffrages exprimés : ceux qui votaient à Kalakhistan ne sachant pas la différence entre un recueil de poésie et un livre de recettes de cuisine !

  




 Réponse N°1 17982

Après-propos
  Par   fatih brahim  (Profle 29-02-12 à 20:48



Je serai curieux de savoir vos sources d’inspiration et vos secrets pour rédiger de si beaux textes. Je vous en remercie vivement.





 Réponse N°2 17988

inspiration
  Par   abdeslam slimani  (Profle 29-02-12 à 22:12

M. Fatih, mon dernier récit m'a été inspiré par un texte que j'ai lu et beaucoup apprécié il y a de ça bien longtemps.Il y était question d'une machine qui produisait des discours de campagne électorale. d'ailleurs, j'ai cherché le manuel sans succès, c'est le fameux obadia jaune qu'on programmait en cours de lexicologie à la fac. Les vieux de ma génération s'en souviendront...

M. El Omari merci pour tes mots également poétiques. Ne dit-on pas que c'est le printemps des poètes, alors poésie toute!




 Réponse N°3 17993

Nostalgie
  Par   fatih brahim  (Profle 29-02-12 à 22:49



« Des techniciens ont mis au point un appareil, le Littératron.C’est une machine à fabriquer des mots. Mériadec Le Guern décide de s’en servir pour faire une compagne électorale à Pédouillac, petite ville imaginaire de quinze mille habitants située à cinquante kilomètre de Brive(Corrèze). Depuis longtemps, 80% des Pédouillacais votent à gauche pour la famille Bugne. « L’Opération Narcisse » va constituer à faire élire Joseph Blédur, un candidat de la majorité. »

….

« La politique, plus ça change, plus c’est la même chose. C’est tout copain, fripouille et compagnie. Si on en pendait quelques-uns ça irait mieux. Les plus intelligents, c’est bien les plus bêtes. Les petits trinquent et les gros échappent. Ce qu’il faut, c’est un homme à poigne... »





 Réponse N°4 18008

re
  Par   abdeslam slimani  (Profle 01-03-12 à 06:56



Merci à vous deux, c'est le texte en question, et le livre était plutôt orange comme vous le disiez M. EL Omari. Mon projet ce matin: le retrouver!





 Réponse N°5 18081

Pour vous M.Slimani
  Par   fatih brahim  (Profle 02-03-12 à 20:25



Des techniciens ont mis au point un appareil, le Littératron.C’est une machine à fabriquer des mots. Mériadec Le Guern décide de s’en servir pour faire une compagne électorale à Pédouillac, petite ville imaginaire de quinze mille habitants située à cinquante kilomètre de Brive(Corrèze). Depuis longtemps, 80% des Pédouillacais votent à gauche pour la famille Bugne. « L’Opération Narcisse » va constituer à faire élire Joseph Blédur, un candidat de la majorité.

Il était convenu que le matériel livré par le Littérattron et représentant la quintessence de la pensée politique Pédouillacaise, se présenterait sous la forme d’une affiche, d’un discours et d’un article à diffuser dans la presse.

Les trois feuilles contenaient un texte identique. Cela commencerait par : la politique, plus ça change, plus c’est la même chose. C’est tout copain, fripouille et compagnie. Si on en pendait quelques-uns, ça irait mieux. Les plus intelligents, c’est les plus bêtes. Les petits trinquent et les gros échappent. Ce qu’il faut, c’est un homme à poigne… Il y en avait ainsi vingt cinq lignes jusqu’à la dernière phrase : Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer.

Je levai les yeux.

«C’est une blague ? »

-Non, dit Boussingot, c’est le résultat d’une enquête qui a mobilisé trois cent douze personnes pendant quinze jours et coûté huit millions d’anciens francs.

- Ce n’est pas possible. Les appareils sont détraqués.

- Nous avons tout vérifié et tout recommencé trois fois. Et chaque fois, pour le discours, pour l’affiche et pour l’article, c’est ce torchon qui est sorti.

-Tout de même, les Pédouillacais ne sont pas bêtes à ce point ! Sur les bandes que nous avons enregistrées, ils disaient bien d’autres choses que ces âneries !

-Peut-être, mais c’est ça l’essentiel de ce qu’ils voulaient dire, c’est le fond de leur pensées…ou alors c’est la littérattronique qui est une ânerie. A vous de décider. »

Il avait raison. On est beau joueur ou on ne l’est pas. Je fermai les yeux une seconde et pris ma décision.

« Messieurs, l’expérience continue. Boussingot, faites-moi taper plusieurs copies de ce texte. Je vais voir le ministre. »

Cromlech m’accueillait froidement. Gédéon Denier devait l’avoir prévenu contre moi, mais j’avais la témérité du désespoir. Je lui exposai mon projet d’élection-test et, à ma grande surprise, il parut vivement intéressé.

« Cette vieille canaille de Phalempin que j’ai bien connu au début de ma carrière, parlait souvent d’une machine à élection. Si vous l’avez découverte, c’est l’invention du siècle. »

Il ne sourcilla pas en lisant la feuille que je lui tendis d’une main faussement assurée. Il la lut deux fois pensif.

« Savez-vous que c’est excellent, dit-il enfin. Avec un texte de ce genre trois fois par jour au Journal Télévisé, je supprime l’opposition en moins d’un mois. Si le président voulait seulement me croire… »

Il soupira.

« Puis-je espérer, Monsieur le Ministre…

-Je pense que vous pouvez réussir. Nous allons vous trouver un candidat. »

On le trouva en la personne de M. Joseph Blédur, propriétaire dans le canton de Pédouillac. C’était un homme massif au visage rustique et marmoréen.il avait le menton noble, le nez d’aigle et l’œil vide. On ne lui avait jamais connu d’opinions, ni mêmes d’idées, mais comme il avait marié sa fille au neveu d’un sous-secrétaire d’Etat, il avait jugé élégant de prendre la carte de l’U.N.R.

Un autre mérite de Joseph Blédur était sa voix, qu’il avait chaude, vibrante et chargée d’une conviction naturelle. On aimait l’inviter aux mariages et aux enterrements, car il n’avait pas son pareil pour faire couler entre fromage et armagnac ces larmes d’attendrissement qui soulage sans effort intellectuel excessif les esprits alourdis par le vin et la bonne bière.

C’est un couillon, disait Léopold Pouliche, mais il cause bien. »

Léopold Pouliche était cantonnier–chef de Pédouillac et il vouait à la famille Bugne une haine ancienne pour d’obscures raisons d’avancement. Il avait accepté d’être le suppléant de Joseph Blédur. Le suppléant du docteur Stéphane Bugne se trouva être un de mes anciens camarades de lycée.

« Tu es fou de t’être lancé dans cette aventure, me dit-il tandis que nous prenons l’apéritif à la terrasse du Café Commercial. Bugne est adoré dans le pays. Les démocrates chrétiens n’ont même pas jugé bon de présenter un candidat contre lui. Blédur va se ridiculiser. Il est vrai que c’est déjà fait. C’est un pantin. Votre expérience est faussée à la base. »

Je n’étais pas loin de partager son opinion et, n’eût été le petit vin blanc local, le célèbre bouziguette de Pédouillac, j’aurais probablement cédé au découragement. Il faut dire d’ailleurs que, si dénué d’intelligence qu’il fût, notre candidat avait assez d’esprit pour se montrer rétif.

« Non ! S’écria-t-il quand il eut parcouru le document préparé par le Littératton, vous ne pouvez pas me demander de déclamer en public pareilles sornettes !

-Nous vous garantissons le succès, lui dis-je, loin d’éprouver la confiance que je manifestais.

-J’ai ma dignité, tout de même !

-Monsieur Blédur, il ne s’agit pas seulement de vous, mais des intérêts supérieurs du pays et de la science.

-Alors, laissez-moi modifier quelques mots, ajouter quelque chose…

-Non, non ! Cela fausserait les données. Contentez –vous de répéter ce texte. »

La situation s’aggrava le dimanche précédant l’ouverture de la compagne électorale. Alors que jusque-là le clergé pédouillacais avait soutenu, comme il était naturel, les démocrates-chrétiens, le curé de la paroisse Saint-Cyprien, la plus importante, prit implicitement position en chaire pour le docteur Bugne. C’était un jeune prêtre d’idées avancées et il ne mâcha pas ses mots.

« L’intelligence de l’homme, s’écria-t-il, est aussi l’œuvre de Dieu. En votant pour un candidat qui ajoute à ce don la générosité du cœur, un électeur chrétien ne peut pas se tromper. »

C’est seulement le lendemain, jour de marché, que j’aperçus la première lueur d’espoir. Nous avions convenu de publier le texte de littératronique sans y changer une virgule tous les jours dans la presse régionale et locale, avec le simple titre : Candidature Joseph Blédur. Profession de foi. D’un bout à l’autre du foirail, ce fut un immense éclat de rire. Pourtant, comme je me rendais à la permanence de mon candidat par des ruelles écartées, je tombai sur un vieux cordonnier et sur un jeune mitron, chacun sur le pas de sa porte, ruminaient leur journal. Ils lisaient précisément la profession de Joseph Blédur. C’est alors que je surpris sur leurs visages une expression que je devais par la suite retrouver bien des fois et qui porte maintenant le nom d’effet narcisse. C’est un mélange de satisfaction intime et de surprise. Les neurologues ont montré qu’il s’agit d’un phénomène de résonance comparable à l’effet Larsen en électro-acoustique. Les propres pensées profondes du sujet lui étant réinjectées provoquent dans les neurones des centres supérieurs le déclenchement d’oscillations hypnogéniques et euphorisantes. En un mot, sans avoir conscience de se reconnaître dans ce qu’on lit ou ce qu’on entend, on se trouve plongé dans un état de béatitude réceptive qui élimine provisoirement le sens critique.

Nous eûmes rapidement d’autres exemples de l’effet narcisse. La compagne devant durer une semaine, Joseph Blédur prononçait chaque soir un discours dans chacun des quartiers de la ville. La séance commençait par un exposé de Pouliche, car il fallait bien occuper le temps et il eût été indécent de déranger les électeurs pour quelques minutes. Pouliche était grossier et peu éloquent. Le premier soir, il se rassit sous les huées et les quolibets. Le silence n’était revenu quand Blédur se leva et, comme convenu, se mit à débiter son morceau de bravoure :

« Citoyens, citoyennes ! La politique, plus ça change, plus c’est la même chose… »

Un rire énorme souleva la salle. Visiblement gêné, mais courageux tout de même, Blédur enchaîna :

« C’est tout copain, fripouille et compagnie !... »

On rit encore, mais moins fort, et quelqu’un cria : « Bravo ! »

« Si on en pendait quelques uns, ça irait mieux ! »

Les rires maintenant étaient minoritaires, et des « Chuts » énergiques les réduisirent au silence.

« Les plus intelligents, c’est bien les plus bêtes… »

Se sentant soutenu, Blédur avait pris de l’assurance. Il débita sa tirade jusqu’ au bout avec brio. Sa dernière phrase fut saluée par quelques applaudissements encore timides, mais ne songeait plus à rire, sauf une poignée de jeunes qui, manifestement, n’avaient pas écouté. A la sortie, la plupart des assistants avaient l’air lointain et ravi des gens en proie en résonances neuroniques.

Le lendemain, les applaudissements furent plus nourris. Le surlendemain, ce fut une ovation. L’épreuve était concluante. Mais contrairement à ce qu’on aurait pu espérer, Joseph Blédur, loin d’attribuer ce succès au Littératron, en réclamait pour son propre talent tout le mérite. En moins d’une semaine, il devint un parfait cabotin. Le dernier jour, il refusa fermement de lire le texte préparé pour lui.

« il est temps que je vous montre, dit-il, ce qu’un véritable orateur sait faire. »

A cette ultime réunion, il parla, et fort bien, pendant une heure. Il se fait huer. Ce revirement ne laissait pas de m’inquiéter. La veille du scrutin, je parcourus la ville avec Cromlech qui était venu assister incognito à la dernière phase de l’opération Narcisse. Sur la place de l’Horloge, une vingtaine de personnes riaient ferme devant une affiche de Joseph Blédur. Ces affiches qui contenaient toujours le même texte avaient été imprimées en noir et rouge sur un jaune de chrome spécialement étudié par les spécialistes du ministère de la Persuasion.

« Voilà qui n’est guère encourageant, dis-je à Cromlech.

-Au contraire, répondit-il. Considérez ces rieurs. A la pauvreté de leurs vêtements et à la finesse de leur expression, il est aisé de reconnaître des membres de l’enseignement. Leurs réactions doivent donc être considérées comme aberrantes et, dans un régime comme le nôtre, contraires par nature à celles de la majorité. Les membres de l’enseignement représentent à Pédouillac deux pour cent du corps électoral.

Il avait raison. M. Joseph Blédur fut élu avec 85% des suffrages exprimés. Dans la plupart des bureaux de vote, la proportion dépassait 90% et c’était seulement dans le quartier où il avait tenté son effort oratoire qu’elle descendait au dessous de 50%.

(R.Escarpit,Le Littératron, Flammarion)





 Réponse N°6 18084

merci
  Par   abdeslam slimani  (Profle 02-03-12 à 20:53



Merci cher collègue pour l'effort. Robert Escarpit a su allier humour et sérieux: universitaire, il est l'un des premiers à avoir jeté les bases des sciences de l'information et de la communication notamment dans son célèbre ouvrage: Théorie générale de l'information et de la communication.





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