Casablanca ou le mythe urbain

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 24-06-13 à 18:55  Lu :915 fois
     
  
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L'histoire de la Critique ne saurait remplacer la critique de l'Histoire.
Introduction

Durant toute la période coloniale , l’État représentant les intérêts de la classe dominante , les grands groupes financiers français comme la bourgeoisie française locale, a toujours mené une politique conforme au développement du capitalisme.
Au niveau de sa politique urbaine , on retrouve , avec autant de force , la prédominance de cette idée.
D'abord la définition et l'organisation de la ville par rapport à l'accumulation capitaliste, qui est passée en particulier , par la construction de nouvelles villes, les médinas servant de cadre à la reproduction de la force de travail, seront conservés.
Ensuite , dans une seconde période , caractérisée notamment par une succession de crises ( de main d’œuvre, économique et politique), c'est une politique urbaine menée en fonction des nouvelles conditions de production et de reproduction de la force du travail. L'exode rural très important, le chômage constant désormais, le niveau de consommation très faible, la multiplication des bidonvilles, autant d'éléments dont les causes reviennent à l'agression capitaliste, mais qui ne gênent nullement l'implantation et l'extension du capitalisme dans le pays.
Par contre , face aux luttes ouvrières (1936) et par rapport à ses propres besoins (main d’œuvre en partie qualifiée , stable, etc.), le Protectorat comme la patronat ne manqueront pas de reculer , en construisant des cités ouvrières , des logements d'entreprise, faisant preuve de beaucoup de paternalisme.
Avec les effets rapides des mécanismes de pénétration et de désagrégation de l'économie traditionnelle, provoqués par le mode de production capitaliste, le processus de « libération » de la force de travail a très vite conduit à la formation et au développement d'une nouvelle classe sociale : le prolétariat.
Cantonné dans les villes qui concentrent le plus le capital comme force de travail, ce prolétariat , en l'absence d'une politique du logement favorable, n'aura d'autre recours que l'habitat précaire ou l'habitat surdensifié (médinas).
Par ailleurs la politique du ''laisser-faire'' a permis, et ce n'est pas une des moindres contradictions, à la spéculation foncière de se développer.
C'est une véritable crise de la croissance urbaine qui s'instaure et qui menace désormais de développement capitaliste surtout à un moment où le Maroc enregistre l'afflux le plus important de capitaux.
Par rapport à ce contexte et à la lumière du développement du nationalisme remettant directement en cause le fait colonial, le Protectorat s'engage dans la dernière période (1946-1956) dans une politique dite « sociale ».
Aménagement de l'espace de la production industrielle , diminution des effets de la spéculation foncière en contradiction avec le capital industriel , une politique de l'habitat du plus grand nombre , tels sont les aspects de la planification urbaine que l’État colonial développera par rapport aux nouveaux besoins du capital.
Cette politique urbaine , dans l'ensemble , et dans sa finalité , a nettement atteint ses objectifs. La situation urbaine au Maroc , en 1956 , un héritage peu enviable pour l’état indépendant est là pour les rappeler : une concentration impressionnante de l'activité économique sur une bande de 130 km pour ne pas dire sur Casablanca, un parc de logements presque entier à renouveler ; un quart de la population urbaine vivant dans les bidonvilles , une pratique spéculative intense,etc.
Il appartenait donc au nouvel État de mener une toute autre politique , en profitant des réserves foncières déjà acquises , de l'équipement infrastructurel non négligeable des villes et d'autres acquis.
Cependant , mener une autre politique , cela veut dire en dehors de l'hypothèse première à savoir en fonction du développement capitaliste.
C'est l'analyse de l'évolution des rapports sociaux de production , des nouvelles contradictions sociales dont le reflet apparaît au niveau urbain ; de même celle de la nature du nouvel État et de la structure du pouvoir, qui peuvent en définitive nous aider à cerner cette question.
La pénétration impérialiste du Maroc
Introduction
Le Maroc fut en 1912 , l'un des derniers pays de l'Afrique à être colonisé ce n'est point un hasard , car tout au long de son histoire et malgré les déchirements du pouvoir central, le Maroc restait profondément uni dès que sa souveraineté était menacée. À tel point que l'on traitait la population marocaine de xénophobe.
Avec le développement de l'industrie européenne à la fin du XIXe siècle , ses besoins en matières premières d'une part , et les besoins de fructification du capital commercial d'autre part, la domination économique et politique d'autres pays « s'imposait ».
Le Maroc n'échappera pas aux convoitises des puissances impérialistes dans le cadre du partage du Monde qu'elles ont « décrété ».
Dès les années 1840 , le capital commercial s'introduit par le biais de négociants européens , en établissant des comptoirs commerciaux dans les villes portuaires du Maroc.
La politique d'endettement menée par les puissances impérialistes dès 1860 devait rapidement donner ses fruits. Le Makhzen ( = L'état chérifien = le pouvoir central) de plus en plus asphyxié financièrement , accordait d'importantes concessions , commerciales, foncières, voire juridiques , car le pouvoirs des Consuls s'étendait.
La crise politique et financière qui secoua le pouvoir central en 1906 , sera prise comme prétexte pour consacrer les « droits et devoirs » des puissances impérialistes au Maroc. C'est la conclusion de l'Acte d'Algésiras en 1906, qui tout en reconnaissant certains privilèges à la France , ouvrait le marché marocain à la libre concurrence entre les nations (C'est aussi après cet acte , le début de domination du capital financier :emprunt de 1910 de 200 millions auprès des banques françaises).
Mais très tôt la population devait se soulever contre l'aliénation de la souveraineté nationale , conte la dépendance économique et financière du pays.
En Mai 1911 , des tribus insurgées assiègent Fès et le Sultan régnant incapable de résister fit appel à la France.
Cette dernière imposa la signature du traité de Fès établissant le Protectorat Français sur le Maroc, le 30 Mars 1912 .
La pénétration commerciale : 1840-1900
« Tout était en place au Maghreb au XIXe siècle pour que la pression européenne eût le maximum d'effets ; les liens organiques de plus en plus étroits entre État et commerce étranger fournissaient les moyens d'une politique dont le résultat à long terme devait être l'isolement de cet État et sa transformation en serviteur docile des intérêts étrangers » écrit A. LAROUI.( A. LAROUI, « Histoire du Maghreb », Textes à l'appui Maspéro , Paris 1970, p. 275).
En effet, après cette période d'échanges commerciaux très limités, les bénéfices procurés par le négoce avec l'Europe (En plus des droits de douane, le Sultan avait des intérêts liés au commerce international) allaient ouvrir le Maroc au commercial international.
Les pays européens en pleine révolution industrielle, cherchaient à la fois, la conquête de nouveaux marchés pour leurs produits manufacturés , et l'importation des matières premières pour les besoins de leur industrie. Ainsi le Maroc fournissait principalement des céréales et des laines, et importait surtout des cotonnades ( La France a importé du Maroc en 1930 pour 352 000 francs contre 825 000 en valeur des marchandises , selon J.L. MIEGE).
Ce commerce, principalement le fait des négociants européens , permettra en même temps le développement de nouveaux ports , de nouveaux axes commerciaux.
Afin de limiter les prérogatives du Sultan marocain , au niveau des modalités , des échanges, les puissances impérialistes imposèrent des traités de commerce inégaux , assortis le plus souvent de privilèges énormes aux marchands étrangers. À ce sujet le traité le plus important fut celui de 1956 entre le Maroc et l'Angleterre . Outre la clause « de la nation la plus favorisé » , ce traité établissait une liberté absolue des échanges, abolissait les monopoles du Sultan (sauf le tabac et les armes) et, surtout élargissait le pouvoir des Consuls : désormais tout conflit entre sujets britanniques et marocains relevait de leur compétence (plus tard cette « immunité » sera pratiquée même pour les Marocains : Le système de la « protection » qui concédait un certain pouvoir aux consuls étrangers fut largement pratiqué , le plus souvent abusivement).
Entre 1848 et 1900 , la valeur des échanges quintuplera : 15 millions de francs en 1848, 85 millions en 1900 (principalement avec l'Angleterre).
Ce traité fondamental, est en fait celui qui consacre vingt années de pénétration commerciale très lente.
La formation de puissantes entreprises commerciales liées à des métropoles , va désormais conditionner l'essor de l'économie marocaine ; de même que sa subordination aux intérêts étrangers.
J.L. MIEGE écrit à ce propos :  « l'extraordinaire profit réalité par les douanes de Makhzen , propre à le convaincre des vertus du libéralisme économique , n'était point la seule conséquence de la nouvelle pression économique due aux événements d'Orient . Dans le commerce marocain interviennent les grandes entreprises françaises possédant de fortes relations , et capables d'obtenir l'appui énergique du Gouvernement »(J.L.MIEGE, Le Maroc et l'Europe , quatre tomes, Paris , P.U.F., T.II , 1963, pp. 306 et 307).
Bien d'autre traités seront signés et qui favorisent de plus en plus la pénétration européenne , et celle d'une économie d'échange structurée ( les moyens monétaires réduits, le crédit sera introdut et prendra rapidement de l'importance : les taux d'intérêt en période de crise atteindront jusqu'à 200 % . Les prêts seront gagés sur les récoltes ou les terres. Ce qui à ce jeu, favorisera les transferts de propriétés dans les périodes de crise).
Parallèlement aux intérêts commerciaux. Des étrangers , une classes de gros marchands fassis ( de Fès) se développera rapidement . Elle étendra ses activités commerciales à l'intérieur comme à l'extérieur du pays (comptoirs établis à Marseille , Manchester, etc.).
Hostile au départ à la pénétration étrangère, y voyant le symbole de la concurrence , cette classe prendra conscience de ses intérêts à long terme, s'attachera à l'élargissement de sa base économique en s'associant aux européens :  « ce capitalisme qui s'affirme par les moyens les plus divers, protection, sous-protection, association agricole..., joue sur les plans marocains et européens. Les négociants marocains investissent ainsi leurs capitaux dans des sociétés par action fondées en Europe (Cie Paquet,etc...)... aux forces sociales et politiques , qui, naguère , ruinaient les puissants à moins que leur richesse ne fût d'origine religieuse, s'oppose désormais victorieusement , la concentration économique protégée par l'étranger. Les « dynasties bourgeoisies «  du Maroc d'aujourd'hui , socialement et politiquement , si importantes, sont nées au XIX siècle » 5J.L. MIEGE , Le Maroc et l'Europe, op.cit. 33 et s.).
J.I.MIEGE ajoute plus loin « Dans la ville un sentiment de solidarité unit commerçants européens ou marocains liés d'affaires parfois et aux intérêts semblables ».
Cette politique commerciale , menée par les différentes métropoles européennes avait des liens étroits avec leur politique d'endettement du Makhzen.
En effet, tous les avantages et privilèges , accordés par le Sultan, étaient négociés.
Aussi c'est en endettant le Makhzen , en devenant aussi son créancier , que telle puissance, par le pouvoir de négociation, réussissait à signer des accords commerciaux avantageux.
L'action des Monopoles
Les monopoles et groupes financiers commencèrent à s'intéresser au Maroc dès 1848 (J.L.MIEGE,OP. Cit.). Mais il a fallu attendre la grave crise de « surproduction » et la chute des prix qui affectaient les économies capitalistes , à la fin du XIXe siècle en Europe , pour que les gouvernements se lancent à la conquête de nouveaux pays et assurent des débouchés à leurs produits.
La france qui occupait déjà l'Algérie et la Tunisie , s'implantait peu à peu au Maroc, encourageant les banques françaises à investir , en particulier aux emprunts du Makhzen.
En 1898, un groupe d'hommes d'affaires , de financiers, de compagnies de navigation, etc... constitua un comité appelé à « mettre en valeur » le pays (A. AYACHE rapporte que Eugène ETIENNE , chef de file de ce comité , déclarait en 1898 : » La France a au Maroc des droits et des devoirs supérieurs à ceux de toute autre puissance . La cause première de nos droits c'est l'Algérie . L'Algérie nous a conduit en Tunisie. Elle doit...nous conduire au Maroc. Mais ce serait méconnaître l'histoire que de ne pas se tenir prêt à soutenir pas la force la légitime action pacifique que notre situation nous donne le droit d'exercer au Maroc », op. Cit. pp. 60-66.).
La tactique de ces groupes consistait à s'implanter partout , 'finançant les dettes , entreprenant des travaux publics , etc...) , afin de faire prévaloir par la suite la défense des intérêts français . Ce qui peut aussi , à l'occasion , justifier une occupation militaire.
Dès le 3O Mai 1902 , la « Compagnie Marocaine » , société financière et commerciale , était créée par le groupe Shneider (français) . Elle multiplia le nombre de ses agences au Maroc et doubla son capital en deux années.
Afin d'échapper à toute juridiction makhzenienne , elle s'associera avec plusieurs marocains, et constitua ainsi un domaine foncier impressionnant (« 4000 hectares d'un seul tenant à 25 km de Casablanca, 3000 hectares dans la Chaouia , 4000 hectares dans le Gharb, etc... » « Le Monde des Affaires en France », cité par A. AYACHE , op. Cit. p. 67).
Dès 1907, elle commença les travaux du port de Casablanca ( ce qui occasionna de violents heurts , les tribus des plaines marchèrent sur Casablanca qui sera bombardée.
Dans la même année , la Banque d’État du Maroc s'associe à la Banque de l'Union Parisienne et porte son capital à dix millions de francs.
Un mois avant la signature du Traité du Protectorat (Février 1912) , toutes les banques du consortium , la Banque de Paris et des Pays Bas se présentant comme le chef de file , fondaient « La Compagnie Générale du Maroc » pour la « mise en valeur du pays (A.AYACHE, op.cit. p.69). La Banque de Paris et des Pays Bas ayant déjà en 1911 fondé la « Régie des Tabacs au Maroc », dont elle exploite le monopole de fabrication et de vente.
Les investissements du capitalisme étranger
Dans la période qui nous intéresse (1912-1928) , l'investissement étranger principalement français , sera surtout public et orienté vers l'infrastructure . C'est ainsi que de 1914 à 1925 , le montant des dépenses d'investissements ont été de 131 milliards de francs, principalement dans « l'équipement des communications » (après de 50% du total). L'investissement dans l'équipement social ( instruction , santé publique , etc...) représentera au moins 10 %.
Cet investissement public de 131 milliards sera financé de moitié par des ressources extérieures 'essentiellement des emprunts à long terme émis sur le marché français) et des ressources budgétaires procurés par l'ampleur de la fiscalité indirecte , affectant la population dans son ensemble).
Quant à l'investissement privé , fort important par son montant (200 milliards durant cette période ), il se destinera principalement aux secteurs d'activité commerciaux , agricoles et immobiliers , peu dans l'industrie.
Il sera surtout financé par les capitaux des grands groupes financiers français (80 % selon A. AYACHE).
Ce qu'on peut retenir d'essentiel , durant cette période , à travers l'examen des investissements effectués au Maroc, c'est en premier lieu, la destination de ces investissements et d'autre part les motivations profondes qui président à cette orientation.
Investissements Publics et semi-publics
L'essentiel des investissement de cette nature a té consacré aux grands travaux d'équipement.
Aux raisons militaires évidentes qui justifient cette orientation. Des investissements , (construction des ports et des routes pour la circulation des troupes), la création des conditions de l'exploitation des richesses u pays colonisé, reste déterminante.
Le schéma colonial d'exploitation , désormais classique , reposait essentiellement sur les secteurs d'activité tournés vers l'exportation.
L'exportation de matières premières agricoles vers la métropole , justifiait la construction d'un réseau routier au voisinage des centres à arrière pays riche ( Casablanca, Kénitra, Fès et Meknès).
De même le réseau ferroviaire, sera créé essentiellement pour permettre l'évacuation des matières premières (phosphate, fer, manganèse...) vers la côte atlantique (les ports).
Le commerce extérieur du pays s'effectuant presque exclusivement par voie maritime , le réseau portuaire sera élargi. D'autant plus qu'il fallait relier le Maroc aux autres colonies maghrébines de la France, avec lesquelles les échanges avaient de l'importance.
On peut , dès lors , comprendre aisément , pourquoi l'équipement socio-culturel dans cette période ; n'a représenté qu'une faible part (8 à 10%) du total des investissements d'équipement. C'était surtout les conditions de reproduction de la force de travail étrangère qui étaient prises en compte. Les hôpitaux comme les écoles n'étaient pas destinés aux marocains dans cette période (un programme de lutte contre les épidémies existaient toutefois pour les marocains).
Toutes les conditions étaient ainsi réunies , pour que le développement du capitalisme ait le maximum d'effet.L'économie traditionnelle , dont la décomposition était déjà entamée par l'action d'autres mécanisme , devenait fragile en passe de se désagréger complètement au profit d'une économie d'échange.
Les grands groupes financiers français ont réussi ,non seulement, à « obliger » l’État colonial à faire ces dépenses d'investissement dans leurs intérêts à long terme, mais encore , et sans que leurs investissements propres soient importants, ils ont réussi à se rendre maîtres de toutes les concessions. Tous les grands travaux (tels les ports, chemins de fer, etc...) seront dirigés par eux (La Compagnie Générale du Maroc , consortium dirigé par la Banque de paris et des Pays Bas, va contrôler directement toutes les sociétés qui «  régentent » les secteurs clés de l'économie ( chemins de fer du Maroc -1922-, Cie des tramways et autobus de Casablanca (T.A.C.) -1919-, l’Énergie électrique du Maroc -1924-, la société marocaine de distribution d'eau et d'électricité (S.M.D.) - 1922, la société chérifienne d'industrie ferroviaire etc...).
Il faudrait attendre l'achèvement ces premiers travaux d’infrastructure, une conjoncture internationale favorable , pour que le capitalisme privé s'oriente vers l'industrie ( des biens de consommation). Sans que pour autant il abandonne les secteurs financiers (crédit et transaction).
Les activités industrielles furent surtout le fait des grands groupes financiers français , notamment leurs créations : La Compagnie marocaine (Schneider et Banque de l'Union Parisienne ) et la Compagnie Générale du Maroc (dirigée par la Banque de Paris et des Pays Bas).
Dans cette période , néanmoins seules quelques industries légères seront créées (moulins du Maroc , Compagnie Sucrière , Société de chaux et Ciments, etc...). Il faut surtout mettre à « l'actif » du capitalisme privé , par l'importation massive des produits manufacturés , la contribution au processus de désagrégation de l'artisanat.
Désagrégation de l'artisanat
Avec la naissance de la manufactures , plus tard celle de la gande industrie, qui vont lancr dans le marché , des produits jusqu'alors fournis par l'artisanat , la plupart des artisans , ruinés, vont vendre leur force de travail quémandée dans les usines. C'était alors le développement du capitalisme en Europe.
Peut-on dire qu'il en est de même au Maroc ?
Il est bien difficile de de soutenir que la désagrégation de l'artisanat avait pour finalité de libérer la force de travail nécessaire à l'industrie. Car, d'une part, l'industrie était faible au Maroc, durant cette période, d'autre part lorsque l'activité industrielle (après 1936) connaîtra un certain essor , le chômage sera prépondérant , compte tenu du fait que l'expropriation , sous diverses formes, jettera sur le marché de l'emploi, un grand nombre de paysans.
Par ailleurs, la crise de la main d’œuvre qui sévissait jusqu'en 1931, ne coïncide nullement avec la ruine des artisans. L'artisanat ne connaîtra une véritable crise qu'en 1937.
Malgré l'agression du mode de production capitaliste , et la chute de la demande globale , l'artisanat continuait à fournir un certain nombre de produits.
Dès lors l'explication de sa désagrégation , qui peut retenir notre attention est surtout la concurrence des produits manufacturés importés dans les intérêts du capitalisme en général.
Cette concurrence était d'autant plus forte , que l'artisanat au Maroc était caractérisé par une faible productivité du travail.
D'autre part, l’État Colonial a favorisé cette chute , à peine entamée par les échanges commerciaux du XIXe siècle , contrairement à d'autres pays africains. D'abord industriellement , en renforçant les pouvoirs du Pacha , au détriment du Mohtassib. Ce dernier avait alors pour tâche de contrôler les corporations , au niveau de la qualité des produits, en particulier.
Le contrôle s'étant relâché , la qualité baissait rapidement ; en même temps l'organisation corporative faiblissait.
Après l'Acte d'Algésiras (1906), la liberté absolue de tous les pays impérialistes d'exporter vers le Maroc leurs produits va contribuer à cette désagrégation . Les produits japonais , français et autres vont investir le marché marocain.
L’État colonial se préoccupera fort peu de la reconversion ou réorganisation de l'Artisanat. Malgré la confection d'un grand nombre de projets prévoyant la création d'ateliers-pilotes où la productivité du travail serait augmentée. Seuls en fait, et durant tout le Protectorat , quelques ateliers réduits verront le jour et ne contribueront en rien à la sauvegarde de l'Artisanat( En 1948, d'après une enquête sur les corporations , il semble qu'il y ait plus de 200 000 artisans faisant vivre un million de personnes).
Par ailleurs , le capitalisme privé (étranger et autochtone ) en investissant dans les années 1930 et 1940 dans les secteurs de biens de consommation destinés en grande partie au marché intérieur (textile , cuirs, etc...) , sans prendre tout à fait le relais de l'importation de produits manufacturés , ceux-ci continuaient à pénétrer au Maroc , et contribuaient à cette désagrégation.
Ces artisans ruinés ne se destinaient pas tous à la prolétarisation , compte tenu de la faiblesse de la production industrielle , mais beaucoup plus au secteur du « tertiaire inférieur » (regroupant toutes les activités parasitaires tels les vendeurs ambulants , la multiplication des intermédiaires dans le commerce et les transports, etc...) rejoignant plus les rangs d'un lumpen-prolétariat en formation dès les années 1930.
Car ce que l'histoire peut nous révéler c'est que dans le modèle central (développement du capitalisme en Europe) il existait une alternative pour les artisans ruinés, celle de vendre leur force de travail. Ce qui n'est guère le cas dans le modèle colonial. Aucune véritable alternative d'ensemble n'a existé, les artisans ruinés ne peuvent aller pas dans l'industrie , encore moins dans l'agriculture, seul le « tertiaire inférieur » peut les accueillir.
En fait, ils iront comme la plupart des paysans déracinés , rejoindre les rangs de l'armée (industrielle) de réserve (Nous voulons surtout parler de cette réserve de main douve qui n'existe pas forcément par rapport à l'industrie , mais par rapport à tous les secteurs d'activité), en formation rapide après 1931 ; les mécanismes de développement capitaliste ayant tendance à reproduire cette armée.
La Politique Urbaine
La politique urbaine , dans cette première période , n'est nullement isolées des autres politiques économiques, sociales, etc.... Elle concourt dans le même esprit , à la réunion des conditions de domination coloniale-capitaliste.
Que ce soit au niveau de l’aménagent du territoire , la construction des villes nouvelles ou à d'autres niveaux, le souci restait celui de l'organisation de l'espace pour fournir , entre autres, au capitalisme une des conditions de son développement.
L'Aménagement du territoire
Il n'est pas dans notre intention de développer cette question ; par elle même elle pourrait faire l'objet d'une recherche ; nous nous contenterons pour la cohérence du texte qui suit de restituer les grandes décisions qui ont prévalu à ce sujet par l’État colonial .
La thèse du « Maroc Utile »
C'est Lyautey , le Premier Résidant français au Maroc , qui semble en être le défenseur, probablement pas l'auteur.
Le « Maroc utile » représentait le triangle : Fès-Casablanca-Marrakech. C'est une nouvelle hiérarchie des villes, fondée sur les relations de dépendance avec la Métropole, c'est le choix d'une part : Casablanca qui concentrera toutes les activités économiques et dont les rapports avec la Métropole seront plus étroits qu'avec la région de cette « métropole nationale ». D'autre part, ce choix s'explique par la richesse agricole et minière de l'arrière-pays de ces villes.
Le « Maroc inutile » est alors le reste du territoire , où les modes de production précapitaliste prévalent, où la « civilisation » occidentale n'a pas encore pénétré (en fait la région pauvre du Maroc).
Si effectivement , l'action de Lyautey a été importante , dans la formation de cet axe urbain, sut la côte Atlantique , dans les intérêts de développement capitaliste, il nous faudra toutefois remonter à la deuxième moitié du XIXe siècle pour savoir que le déplacement du centre de gravité du Maroc vers sa périphérie , est antérieur aux décisions coloniales.
J.L. Miège est très explicite à ce sujet lorsqu'il écrit :  « ces villes du littoral avec leur noyau de commerçants européens , juifs et fassis pèsent de plus en plus sur la vie économique. Elle font comme basculer le Maroc sur sa frange atlantique. Vers elle s'infléchissent les routes commerciales... À ce rôle s'ajoutent les liaisons rapides qu'elles entretiennent avec l'Europe...la torsion des axes traditionnels des échanges bouleverse cette constante de l'histoire de l'Afrique du Nord : l'association des régions économiquement opposées mais complémentaires suivant l'axe méridien. Elle s'accompagne d'une rupture complète de certains courants à longues portée par l'anémie du commerce transsaharien . Aussi se trouvent ruinés les ensembles régionaux traditionnels au profits de nouvelles entités formés à partir des nouvelles villes » (J.L. MIEGE , La Maroc et l'Europe, Op.cit. 72) (souligné par nous).
Le développement de Casablanca , sera considérable , dès les premiers échanges commerciaux , par la situation géographique (l'existence du port) et un proche arrière-pays agricole très riche : « Un essor puissant et régulier affirme chaque année d'avantage que ses fonctions (celles de Casablanca) dépassent désormais le cadre régional et le seul embarquement des produits des riches plaines voisines » (J.L ; MIEGE, op.cit).
En commençant les travaux d'infrastructure , portuaires notamment, les groupes financiers français , dès 1907, marquaient leur choix de développer Casablanca et son prolongement sur la côte Atlantique. Pour les besoins immédiats et futurs d'exportation de matières et d'importation des produits manufacturés.
La thèse du « Maroc Utile » avancée par Lyautey n'est en définitive, que le prolongement de la stratégie des grands groupes financiers.
En orientant les investissements dans les travaux d’infrastructure, notamment les supports des transports (réseau routier et ferroviaire), précisément les réseaux du Maroc « utile », l’état colonial favorisait cette future concentration.
Une nouvelle armature urbaine est née favorable à la concentration des capitaux comme celle de la force de travail. Bientôt Casablanca concentrera la production industrielle comme la plupart des services.
Lyautey déclarait :  « Je crois également indispensable d'être à proximité de Casablanca , qui par la forces des choses (la « force des choses » ce sont les travaux d'infrastructure , concernant principalement les liaisons avec Casablanca) , sera la métropole commerciale et le plus grand centre européen du Maroc... » (Maréchal LYAUTEY , « Lyautey l'Africain » , textes et lettres, vol. I, 1912-1913. Plan 1953, « Rabat capitale », pp. 145 et 146).
L'origine des déséquilibre régionaux n'est plus , dès lors à rechercher.
Nouvelle attribution des villes
« … Fès est une erreur géographique comme capitale. Historiquement et politiquement , elle peut s'expliquer. Économiquement, elle subira le sort des grandes cités moyenâgeuses situées à l'intérieur des terres et que la civilisation européenne vient bouleverser » (cf. T. EL KHAYARI, « Développement régional au Maroc », Grenoble , 1972, mémoire de D.E.S., citation de Lyautey).
Lyautey justifiait ainsi le transfert de la capitale à Rabat : » Point de départ de sept grandes voies naturelles qui s'épanouissent en éventail dans toutes les directions , Rabat est admirablement placée comme capitale administrative » (Citations de Lyautey rapportées par LA VEDAU , « Histoire de l'urbanisme « , éd. Fréal, Paris, 1957). En fat, cette justification « géographique » n'est pas la plus importante.
Outre le fait que rabat se situe à peine à 90 kilomètres de Casablanca, et qu'elle fait partie de cet axe littoral où toutes les activités économiques sont concentrées. De même , la proximité de kénitra et son arrière-pays , le Gharb , zone agricole des plus riches au Maroc, Il faut voir dans cette décision coloniale , la volonté de s'éloigner des zones de résistance à l'occupation . En effet, c'est sur cette ville (Fès) que marchent traditionnellement les tribus insurgées.
Lyautey échappait ainsi à un certain isolement géographique . À Rabat, il est plus proche des zones de débarquement des troupes militaires.
Par ailleurs , les opérations militaires de « pacification » n'étaient que mieux organisées , en partant de Rabat, par la situation stratégique favorable de cette ville.
Enfin, cette décision unilatérale du pouvoir colonial , le renforçait au détriment du pouvoir et du prestige du Sultan et de son gouvernement.
Rabat est devenue ainsi la capitale politique et administrative du pays. Casablanca la capitale économique , (Lyautey entreprendra dès les premières années des travaux d'extension du port). Pour compléter cet axe , à Mohamadia , à trente Kilomètre de Casablanca, le port est aménagé , prêt à décharger une partie du trafic concentré sur Casablanca. De même Lyautey crée la ville de Kénitra (ex-port Lyautey) à l'embouchure du Sebou (important fleuve), à proximité de l'Atlantique et à peine distante de quarante kilomètre au Nord de Rabat.
Différente raisons peuvent être avancées pour expliquer cette décision.
En premier lieu, la situation géographique idéale de cette future cité, très proche des terres les plus fertiles du Maroc (Gharb) . Son port aménagé , permettra , à moindre coûts , l'évacuation des matières premières agricoles et accessoirement minières. La colonisation européenne s'appropriera presque toutes les terres de cette région ( plus tard, certaines industrie de conditionnement et de transformation des produits agricoles s'y installeront).
D'autre part, avec l'écran douanier au Nord du Maroc, occupé par l'Espagne, Kénitra devait très vite , au détriment de Larache et de Tanger (port du Bord) , détourner les importations de Fès et de Meknès , ainsi que celles des villes de l'Oriental , telle Oujda.
En dernier Lieu , Kénitra représentait aussi le pouvoir colonial , un des points de départ des opérations militaires. De tous temps, cette ville sera une véritable caserne (Dès 1920, les militaires français occupent plus du quart de la zone urbaine . L'armée américaine installera par la suite une base aérienne, 1948).
Cette nouvelle distribution des villes , accompagnée d'une concentration urbaine sans précédent , était conforme au type de développement capitaliste , que les grands groupes financiers exigeaient.
Désormais au système traditionnel des régions et de capitales, va substituer un nouvel ordre « moderne » composé d'une capitale administrative , d'une capitale économique et de divers satellites.
Professeur Saâd BENZAKOUR


  



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