Balzac et les classiques.

 Par Jaafari Ahmed  (Prof)  [msg envoyés : 943le 01-06-13 à 08:32  Lu :1166 fois
     
  
 accueil


BALZAC et les classiques

    Très tôt BALZAC rêvait d’être MOLIERE et sa passion du théâtre allait grandissant. Dès son jeune âge et toute sa vie durant il a connu la hantise du théâtre. Souvenons-nous du récit fortement autobiographique de FÉLIX DE VANDENESSE dans le Lys dans la vallée.

    
« Imaginez ce que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution des prix…En venant les recevoir sur le théâtre , au milieu des acclamations et des fanfares, je n’eus ni mon père ni ma mère pour me fêter alors que le parterre était rempli par les parents de tous mes camarades » ( t. IX, pp. 974-975, Bibl. de la Pléiade , Paris, Gallimard, 1976).
   

    À Vingt ans BALAZAC s’essaie à tous les genres dramatiques de l’opéra comique avec Le Corsaire, au mélodrame avec Le Nègre, en passant par la tragédie avec Cromwell mais sans parvenir au succès tant escompté et qu’il réalise grâce à son œuvre romanesque.

        Très tôt le jeune BALZAC ne veut que de très grands modèles, ceux qu’il veut imiter ou égaler, ce sont les classiques.

        La connaissance des grands écrivains classiques et plus particulièrement CORNEILLE, RACINE ET MOLIÈRE est chez lui beaucoup plus riche ; à force de les fréquenter et de méditer sur leur art, il a pu tirer des enseignements, emprunter un certains nombre de caractères, développer le don de la vérité profonde, rechercher la simplicité et opérer dans sa création par double ; par symétrie attestant une fois de plus son goût classique.

    L’influence des classiques sur BALZAC ne fait aucun doute. « Pénétré de culture classique » et puisant à ses sources, BALZAC a le don de la vérité profonde que l’on découvrait chez Molière ; plus encore il pense en termes de théâtre et construit une œuvre imprégnée du souvenir des dramaturges classiques, visant en même temps à instruire et à plaire.

I) BALZAC, admirateur fervent des maîtres du XVIIe siècle

    Balzac comme Molière voulait s’imposer dans la tragédie : le genre noble. Corneille et Racine furent d’abord ses premiers maîtres, ses premiers modèles, il dit dans une lettre à sa famille :

« Je dévore nos quatre auteurs tragiques : Crébillon me rassure, voltaire m’épouvante, Corneille me transporte, Racine me fait quitter la plume ».

    L’admiration du jeune Honoré pour le vieux Corneille qu’il appelle « mon vieux général », ne cesse donc de grandir quand « l’apprenti en littérature » est passé maître du roman. Il rendra hommage à chaque occasion à travers toute La Comédie humaine à l’homme et à l’œuvre. « Ces deux grands hommes (Corneille et Molière) tout en commettant la faute de substituer la parole à l’action, n’ont jamais manqué de ne faire discourir leurs personnages que sur des intérêts, sur leurs passions, sur des faits et d’une manière si profonde, que d’un seul mot, ils peignaient la passion et couvraient le dénuement d’action sous le pallium du génie »( Les Options littéraires de Balzac , note 1, p. 57 , G. Delaterre, PUF 1961).

    "Racine est plus désespérant encore que Corneille, il est la perfection et Phèdre le sommet de l’art racinien, le plus grand rôle des temps modernes".

Cependant l’admiration pour Molière surpasse de très loin celle des autres auteurs classiques. Tous les balzaciens s’accordent pour reconnaître que Molière est le grand modèle de Balzac. Dans Une heure de ma vie, Balzac cite Molière en première lignée de ceux qui ont travaillé à « cette histoire secrète du genre humain ». Il consacre à Molière une notice biographique dressant un " bref tableau des vices qu’attaqua Molière sans jamais cesser d’être plaisant, naturel et varié" et présente son œuvre comme un raccourci de Comédie humaine avant la lettre. La théorie de la démarche poursuit ma « métamorphose de Molière en créateur balzacien »

    Si donc il existe une filiation de Molière à Balzac c’est dans ses romans seuls qu’elle doit être cherchée. Balzac emprunte à Molière sa touche pour peindre ses personnages dans toute la splendeur de leur vérité humaine. De Molière, Balzac a encore hérité ce goût pour la peinture des types. Dorante dans La Critique de l’école des femmes ne dit-il pas : « Lorsque vous peignez des héros vous faites ce que vous voulez ; ce sont des portraits à plaisir , où l’on ne cherche point de ressemblance…Mais lorsque vous peignez des hommes , il faut des peindre d’après nature ; on veut que ces portraits ressemblent et vous n’avez rien fait si vous n’y faites reconnaître les gens de votre siècle » (Molière , acte unique , Scène VI)n’est-ce pas là le but de Balzac historien , secrétaire, observateur et peintre des hommes et des mœurs du XIX siècles ? N’a-t-il pas « tenu (lui aussi) la plume sous la dictée de son siècle » tout comme Molière, Rabelais, Shakespeare ? Sn rêve était d’égaler Molière qui dès lors excitait son émulation et lui fournissait un « précieux complément d’observations et une réserve intarissable de situations et de caractères » ( M. Bardèche , Balzac romancier, Plon, Paris, 1940, p.473).Comme Molière son but est d’instruire et de plaire en dénonçant les vices qui ravagent les hommes de son temps et en embellissant la vertu.

    Après la Physiologie du mariage, immédiatement après, je fis pour développer mes pensées et les jeter dans les âmes jeunes par de frappants tableaux : les Scènes de la vie privée. Dans cet ouvrage tout de morale et de sages conseils, rien n’est détruit, rien n’est attaqué, je respecte les croyances auxquelles je n’ai pas foi. Je suis historien et jamais la vertu ne sera plus préconisée que dans ces scènes » (Balzac, Correspondance, t. I, Lettre du 5 octobre 1831, à la Marquise de Castries, p. 591- Garnier Frères 1960).

       L’œuvre de Balzac s’est nourrie de celle de Molière car du théâtre de Molière Balzac a puisé les contenus et une irremplaçable leçon de vérité humaine qui ont inspiré cette réflexion : » Qu’est-ce que donc Molière, sinon le poète qui peint avec le plus de vérité la société du XVIIe siècle ? Qu’est-ce donc que Monsieur de Balzac, sinon le moraliste, le philosophe qui a le mieux compris, le plus fidèlement peint le XIX siècle ? Si M. De Balzac avait vécu sous Louis XIV, il eût fait Les Femmes Savantes, Tartuffe, G. Dandin, Le Misanthrope ; si Molière vivait à nos jours, il écrirait La Comédie humaine » (Avant-propos de l’éditeur au « Provincial à Paris » (1847), t. VII, p. 1714).

      Balzac pouvait ainsi reconnaitre chez Molière une idée voisine de celle qui dominait toute son œuvre. Il pouvait trouver dans Les Femmes Savantes, L’école des maris, Tartuffe , L’avare, toutes les formes de vice et le trouble qu’il sème dans les familles, la mésalliance et le fruit des mariages mal-assortis. Balzac s’est tellement inspiré de Molière qu’il croit être Molière du XIX siècle.


II) Les sources classiques de La Comédie Humaine

     Balzac prend son bien là où il le trouve et c’est précisément chez les classiques qu’il le trouve souvent. Balzac devait comme Molière composer une « ample comédie à cet actes divers ».

   
Les sources classiques de la Comédie Humaine sont innombrables et reflètent le goût de Balzac pour les auteurs du XVIIe siècle. L’utilisation de certains personnages de Molière ou de Racine comme point de départ de son invention est un procédé courant chez Balzac. Dans les Mémoires de deux jeunes mariés Balzac s’extasie devant le personnage de Célimène dans le Misanthrope de Molière ! « C’est la femme du monde du temps de Louis XIV et de notre temps et la femme de u monde de toutes les époques » ? Ce que Balzac admire également chez Molière c’est son jugement sain, ne dit-il pas dans Modeste Mignon : Molière a raison dans ses personnages de vieillards et dans ceux de ses jeunes gens, et Molière avait certes le jugement sain, c’est aussi sa manière de toujours présenter les deux côtés d’un même problème : Tout est double même la vertu dit-il dans Les Parents pauvres. À ce propos du Cousin Pons et de La Cousine Bette, il atteste lui-même : « Mes deux nouvelles sont donc mises en pendant, comme deux jumeaux de sexes différents »( Dédicace des Parents pauvres, Paris, août-septembre 1846, Bibl. de La Pléiade , Paris, Gallimard, 1976, p. 54).Et c’est justement de cette dualité que jaillissent le comique et la vérité. Balzac opère dans sa création par double et symétrie et dans Illusions perdues, Il fait dire à Blondet : « Mon petit, en littérature, chaque idée a son envers et son endroit…les idées sont binaires. Ce qui met Molière et Racine hors de pair, n’est-ce pas la faculté de faire dire oui à Alceste et non à Philinte , à Octave et à Cinna ? »

      Cette admiration pour Molière et son ar se double d’un désir de rivaliser avec lui. Dans les Petits Bourgeois, il compose le « Tartuffe de (son) temps » et s’évertue à croire que Splendeurs et misères des courtisans « est une comédie de Molière écrite en roman, et le plus spirité de (ses) tableaux, sans en exclure ni la force des situations, ni la vérité ». Dans une lettre à Mme Hanska , le désir devient réalité lorsque à propos des Paysans, il s’écrie : « On a crié au Molière et au Montesquieu ! On m’a salué roi !».
Si Molière est cité quelques fois, ses personnages font presque partie intégrante de l’œuvre de Balzac , « Tout se passe comme si Balzac arrivait à être tellement familier avec l’œuvre de Molière que les personnages de celui-ci vivent de leur propre existence et se mêlent constamment avec ces autres créatures douées d’une existence autonome, les personnages balzaciens ». Certaines associations sont presque automatiques dans l’esprit de Balzac . Ici, ce sont les séductions à la Dorine, là une « moue digne de tartuffe », les yeux ardents de Tartuffe. La ruse et l’insolence suggèrent les Mascarille, Sganarelle et Scapin.Le baron de Nucigen amoureux de la courtisane Esther est « le Géronte moderne, le vieillard de Molière moqué , dupé , batu content , vilipendé, dans le costume et avec les moyens modernes. Mme Firmiani à l’aplomb de Célimène raillant Le Misanthrope.

    Ainsi Alceste , Philinte, Harpagon, Tartuffe, Mascarille, Sganarelle, Orgon, Géronte, Dorine, Célimène, Agnès éclairent toujours un personnage balzacien et le campent dans son rôle de misanthrope, de raisonneur, d’avare , de coquette, ou d’autre. Dans Les Employés, Mme Rabourdin est surnommée par sa rivale Mme de Colleville : »La Célimène de la rue Duthot ». M. Hochon , personnage de La Rabouilleuse coupant lui-même pour chacun des tranches de pain, rappelle en tout l’Harpagon de Molière. Cependant l’image la plus caractéristique de l’avare reste bien celle du Père Grandet dans Eugénie Grandet, rationnant le pain , le sucre et jusqu’à l’affection qu’il éprouve pour sa fille. Dans une lettre à Mme Hanska , Balzac se vante d’avoir dépassé Molière qui a fait « L’avarice dans Harpagon », au moment où il a fait « un avare avec le père Grandet ». Cérizet dans Illusions Perdues est le « Dom Juan des petites ouvrières qu’il gouvernait en les opposant les unes aux autres ». le Problème de l’éducation des filles est posé en termes moliéresques : faut-il les éclairer ou les empêcher de penser au risque d’arriver à la subite « explosion si bien peinte dans le personnage d’Agnès par Molière ? D’Hauteville comme Montriveau tentant d’arracher à son couvent la femme aimée ne rappellent-ils pas Dom-Juan « forçant dans sa passion l’obstacle sacré d’un couvent pour mettre Done-Elvire en sa puissance ». Les servantes de Balzac comme celle de Molière ont la même audace, la même séduction, la même effronterie et le même bon-sens populaire. Asie dans Splendeurs et misères des courtisanes, « venue pour une démarche urgente en faveur de Lucien « est tout comme Dorine la suivante de Marianne dans Tartuffe « active dans l’intrigue et forte en gueule ». Valérie éprouvant le besoin d’avoir auprès d’elle , à l‘instar de sa mère , une amie dévouée à qui l’on confie ce qu’on doit cacher à une femme de chambre, et qui peut agir , aller, venir, penser pour nous, une âme damnée enfin, consentant à un partage inégal de la vie, est une autre Phèdre entre les mains d’Oenone, sa confidente , sa mauvaise conscience , sa force noire.

   
Les procédés et les situations les plus conventionnels du théâtre se retrouvent fréquemment dan l’œuvre balzacienne. L’exemple de l’amoureux sous la fenêtre de sa bien-aimée que nous retrouvons dans La Maison du chat-qui-pelote et dans Une double famille, n’est-il pas celui de L’École des femmes de Molière ? L’opposition des parents, les mariages mal-assortis illustrent aussi bien La Vendetta, Eugénie Grandet, La Maison du chat-qui-pelote, le Lys dans la vallée que l’Avare de Molière.

    Ainsi donc est présente à travers toute l’œuvre de Balzac, l’influence des classiques. Cependant si les situations et les procédés sont ceux du théâtre, Balzac sait si bien les remodeler qu’ils paraissent siens et tout-à-fait originaux. Et de la sorte, nous assistons à un genre nouveau qui contient à la fois les qualités du théâtre et celles du roman, sui se caractérise par une unité profonde, un genre à la mesure de l’ambition de son créateur  :


     « Quatre hommes auront eu une vie immense :
Napoléon , Cuvier, O’Conne II. Je veux être la quatrième. Le premier a vécu de la vie de l’Europe : il s’est inoculé des armées. Le second a épousé le globe. Le troisième s’est incarné un peuple. Moi, j’aurais porté une société entière dans ma tête… » (Lettre à Mme Hanska le 6 Fév. 1844./ Balzac cité par Paul Bourget , l’Art du roman chez Balzac , revue littéraire, p. 934).

Amina LAHLOU,
Université Hassan II, casablanca, Aïn Chok


  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  Djc: chapitre xiii!
  Mettre la production écrite à l'esprit du temps
  Tous les messages de Jaafari Ahmed

InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +