Adaptation de ''enfance'' de nathalie sarraute

 Par jabrane mohammed  (Prof)  [msg envoyés : 2le 02-01-11 à 13:04  Lu :2873 fois
     
  
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Professeur encadrant : M. Ali Fertahi
L'étudiant : Jabrane Mohammed
Année universitaire : 2006-2007
1-Introduction
Nathalie Sarraute commence à écrire Enfance[1] en 1980. Elle met trois ans dans l’élaboration de cet ouvrage qui, de son propre aveu, lui donne plus de peine qu'un autre parce que précisément, elle doit sans cesse y lutter contre les clichés.
Les chapitres sont écrits dans l'ordre et sans montage postérieur. C'est une expérience totalement singulière car elle interroge les mots qui, à force d’être usités quotidiennement, deviennent usés. Sans doute est-ce la raison pour laquelle le récit proprement dit s'ouvre sur des mots allemands, ceux que prononce la gouvernante chargée de s'occuper de Tachok, qui séjourne avec son père dans un hôtel suisse. Le but n'est pas ici d'évoquer une scène de transgression à travers l'analyse d'un tropisme, une analyse semblable à celle qui meut Sarraute au moment où elle désire entreprendre son récit d'enfance.
Lors de notre lecture de Enfance, nous sentons la présence du passé dans le présent, immédiatement convoquée par la similitude de la réaction intime. Le rythme des mots épouse celui même du surgissement ressenti et ressaisi : "Les voici de nouveau, ces paroles, elles se sont ranimées, aussi vivantes, aussi actives qu'à ce moment, il y a si longtemps, où elles sont pénétrées en moi, elles appuient, elles pèsent de toute leur puissance, de tout leur énorme poids…" Op. Cit. Page 10.
Dans Enfance, il existe des rapports de force entre la conscience de l'autre et la conscience de soi. Peu importe qui est cet autre, représenté en effet par des silhouettes presque anonymes, par une ________________________________________
[1] NATHALIE Sarraute, Enfance, Paris, Gallimard, 1983.
forme, une présence, celle d'une femme au fond d'un fauteuil dans un salon d'hôtel. Une autre voix narrative ajoute qu'elle distingue mal ce qu'elle observe. Cependant, on reconnaît l'espace où se joue le récit de Sarraute. La personne dans Enfance n'a pas d'identité : loin de se présenter sous forme de personnages, elle n’est qu’une simple voix.
Pour procéder à une adaptation de cet ouvrage en une pièce de théâtre, toutes les silhouettes du récit doivent être ranimées pour qu'elles puissent se prêter efficacement aux enjeux de la dramaturgie.
2-Les personnages
La pièce est composée de deux actes et comporte six personnages : Tachok, Michka et Armand en sont les figures principales. On ne saurait pourtant négliger monsieur et madame Tcherniak, Eva et l'employé dont le rôle reste secondaire.
Dans un salon à la gare, les personnages se découvrent progressivement.
Tachok
Quand Nathalie Sarraute était petite, son père l'appelait Tachok ou Natacha. Ce personnage est l'auteur de Enfance. C'est un livre écrit sous la forme d'un dialogue entre l'auteur et son double qui, par ses mises en gardes, ses scrupules, ses interrogations, son insistance, l'aide à faire surgir quelques mouvements encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs ouatées qui se défont et disparaissent avec l'enfance. Il s’agit d’une enfance passée entre Paris et Ivanovo, en Suisse et de nouveau à Paris. Le personnage de Tachok a vingt ans.
Michka
Elle représente les ondes qui se propagent dans la conscience et le subconscient de l'enfant que Sarraute fut. Michka est le côté caché. Elle incite le lecteur à rêver en s'arrêtant, ou en poursuivant ce que le texte ne livre qu'en pointillé. Elle remplace les silences et les blancs du texte. En effet, elle est la gouvernante de Tachok puisqu'elle s'occupe d'elle depuis le jeune âge. En somme, Michka est le double de l'écrivain.
M. et Mme Tcherniak
Dans le roman, les deux parents se séparent lorsque Sarraute a deux ans. Le père est docteur ès sciences, il fonde une fabrique de matières colorantes à Ivanovo. La mère est romancière ; cependant, elle publie sous le pseudonyme d'un autre.
Dans la pièce que nous adaptons, on a fait de sorte que la mère et le père soient ensemble. Ils ne divorcent qu’une fois que Tachok a obtenu les informations nécessaires pour écrire un roman intitulé Enfance. On comprendra par la suite que Tachok a tout manigancé dans l’espoir de voir le père et la mère se rencontrer ne serait-ce que pour la dernière fois. Cette situation est présentée dans un cadre auquel on a cherché à donner un effet comique. Un procès du deuxième acte ironise la séparation des parents. (A côté de la formation intellectuelle, Sarraute est devenue avocate, elle est inscrite au barreau pendant une douzaine d'années).
Eva
Ce personnage incarne le conflit qui existe entre les parents et suggère une séparation sûre et immédiate.
Armand
Jeune écrivain et ami de Tachok. Il joue à peu près le même rôle que Michka. Armand devrait être le mari de Sarraute. Cela donc apparaît logique qu'il soit le premier à savoir dégager avec intelligence les sensations induites par la réalité des événements.
Comédie en deux actes
Décors
Panneaux de bois et toiles peintes, limitant le décor latéralement et en hauteur ; train en croquis, peint sur la toile en face du public ; des bagages, des tables, des meubles, une machine à écrire, des livres, un fauteuil …etc.
Personnages
M. Tcherniak (le père de Nathalie Sarraute),
Mme Tcherniak (sa mère)
Tachok (Nathalie Sarraute)
Michka (la gouvernante de Sarraute)
Eva (maîtresse de Tcherniak)
Armand (amant de Tachok)
Un employé à la gare.
Acte1
Une gare. Dans la salle d'attente, Michka attend l'arrivée de la famille Tcherniak.
Michka
Se promenant avec impatience.
Ce Tcherniak est toujours en retard ! Voilà une heure que je l'attends. Il doit partir aujourd'hui pour la Suisse avec sa femme et sa fille. Etrange est ce siècle : le monsieur est russe et la parisienne, sa femme, l'entraîne partout. Oh ! Le pauvre ! Avec amertume. Des humains qui vont en Suisse pour y passer des vacances ! Des gens qui ont une fortune. Quant à moi, c'est à peine si je gagne ma vie : une simple domestique. Il faut absolument que M.Tcherniak me paie avant notre départ.
M. Tcherniak, son épouse et Tachok entrent dans la grande salle.
Tcherniak
Suivez-moi, il y a beaucoup de monde. Si on se sépare, on ne pourra plus jamais nous retrouver. Où sont mes bagages ?
Tachok
Tout est là : voici les manteaux, les sacs de nuits ; et bien entendu, je n'ai pas oublié ma peluche préférée.
Mme Tcherniak
S'adressant à sa fille.
Ton père nous presse et nous bouscule, je n'aime pas trop voyager avec lui, il veut toujours faire l'important avec ses airs ridicules, on dirait qu'il le fait exprès.
Tcherniak
Ne t'en fais pas ma chérie ! C'est le départ qui est un peu difficile. Une fois que nous aurons été à bord du train…Restez là, je vais chercher les billets. Il sort en courant.
Michka
S'adressant à Mme Tcherniak et à Tachok.
Nous sommes en avance, on doit partir dans une heure. Je me suis déjà renseignée auprès de cet employé-là. Faisant le geste du doigt, à Tachok. Ton père nous a enfin laissées seules.
Tachok
Ça tombe bien, je veux, en son absence, te parler de quelque chose : s'il te plait, rends-moi service.
Michka
Quoi ? Ne me dis pas encore que tu as besoin d'argent ! M. Tcherniak est avare. On ne doit rien lui reprocher, voilà au moins deux ans qu'il nous promet ce voyage.
Tachok
Non, il ne s'agit pas de ça. Je veux seulement que tu me racontes les débuts de mon enfance. Je sais très bien que tu en connais plus que moi, d'ailleurs tu ne m'as jamais quittée depuis que j'avais quatre ans. Aide-moi à me rappeler de tous les détails.
Michka
Étonnée.
Mais pourquoi faire Tachok ? Oh ! Tu aimes ranimer les anciennes cicatrices ?
Tachok
Il me les faut mon amie, je commence à écrire un livre. Je te promets, Michka, que je vais te consacrer plusieurs pages…
Michka
Je dois d'abord réfléchir... Après un moment de silence, elle esquisse un léger sourire .Ne t'en fais pas petite, je ne peux rien te refuser.
Tcherniak
Qui sort de nulle part.
Il vaut mieux être en avance ! Encore quelques minutes et nous nous élançons vers les Alpes. A sa femme. Qu'est-ce que tu en dis ?
Mme Tcherniak
Rien.
Tcherniak
Ma fille, un chercheur en chimie ne se retire pas aussi facilement de ses laboratoires. J'attends que ton éducation soit terminée pour pouvoir occuper un autre poste à Moscou. Mais maintenant, laisse-moi te montrer le grand spectacle de la nature !
Mme Tcherniak
Est-ce que tu vas continuer comme ça ?
Tcherniak
Quoi ?
Mme Tcherniak
Tu crois vraiment que ta fille reçoit une bonne éducation ? Tu n'as jamais voulu t'occuper d’elle, et en plus tu fais des phrases dans une gare.
Tcherniak
Je ne fais pas de phrases. Tirant de sa poche un petit carnet. Tiens, ma fille, voici un carnet que j'ai acheté pour toi.
Tachok
Pourquoi faire ?
Tcherniak
Justement, pour écrire d'un côté les dépenses et de l'autre les impressions.
Tachok
Quelles impressions ?
Tcherniak
Nos impressions de voyage ! Moi je te dicterai et toi tu écriras.
Mme Tcherniak
Comment ? Tu joues l'auteur à présent ?
Tcherniak
Non, pas du tout, il ne s'agit pas de me faire auteur, mais il me semble que chacun de nous peut avoir des pensées qu'il doit recueillir sur un carnet ! Me suis- je bien trompé ?
Mme Tcherniak
Ce sera bien joli.
Tcherniak
À part.
Ma femme est comme ça chaque fois qu'elle n'a pas pris son café.
Un employé de la gare poussant un chariot chargé de bagages.
L'employé
Monsieur Tcherniak, voici vos bagages, voulez-vous les faire enregistrer ?
Tcherniak
Certainement, mais avant, je dois les compter…un, deux, trois, quatre, cinq, ma femme six, ma fille sept, moi huit et Michka neuf. Nous sommes neuf monsieur. Il sort en courant, suivant l'employé.
Michka
À Tachok.
Alors, tu veux vraiment évoquer tes souvenirs d'enfance ?
Tachok
C'est bien ce que je veux, il faut que je me libère.
Michka
Pourquoi au juste donnes- tu tant d'importance à ces détails ?
Tachok
C'est une initiative qui m'intéresse. Je suis en train de mettre de l'ordre dans ma vie. Je veux aussi me faire construire des bases pour ma carrière d'écrivain.
Michka
Voyons Natacha, tu as tout ce qu'il faut pour être un grand écrivain.
Tachok
Pour l'être, il faut beaucoup d'innocence et beaucoup de souvenirs aussi.
Michka
La dernière fois qu'on a fait le voyage ensemble en Suisse, c'était lorsque tu avais cinq ans.
Tachok
Oui, je me le rappelle très bien, et il ne me reste de cela que le souvenir d'une jeune femme assise au fond d'un fauteuil. Nous étions dans le salon d'un hôtel où nous passions les vacances avec mon père.
Michka
C'était en Suisse, et la jeune femme qui s'occupait de toi, c’était moi.
Tachok
Je ne sais pas où est papa ? Il se donne beaucoup de peine.
Armand
Entrant suivi d'un employé portant sa malle.
Je ne sais pas encore où je vais. Apercevant Tachok. C'est elle. Il salue Tachok, qui lui rend son salut.
Mme Tcherniak
A sa fille.
Qui est ce monsieur ?
Tachok
C'est quelqu'un qui m'a offert une danse la semaine dernière au bal de notre quartier.
Mme Tcherniak
À haute voix.
Un danseur ! Elle salue Armand.
Tachok
Un jeune écrivain qui a du talent.
Armand
A part.
Je veux seulement savoir où ces dames vont, avant de prendre un billet.
Mme Tcherniak
A sa fille.
Ce jeune homme est très bien ! Mais que fait ton père ?
Eva
Entrant dans la grande salle.
Je me suis trompée, mon train ne part que dans une heure.
Tachok
Tiens! Madame Eva!
Eva
A part.
Enfin les voici.
Mme Tcherniak
Vous ! Comment, vous n’êtes pas au travail ?
Eva
J'ai demandé un congé belle dame, et ce pour passer quelques jours en Suisse.
Mme Tcherniak
Comment ? Oh ! Je bénis ce hasard.
Eva
Mais je ne vois pas Tcherniak ?
Tachok
Papa s'occupe des bagages.
Michka
Tirant Tachok par la main.
Te sens-tu bien ?
Tachok
J'ai mal…Je m'interroge sur la crédibilité de ce que je viens de faire : je commence à me poser des questions.
Michka
Laisse à part tes mises en gardes ! Je t'aiderai à faire surgir les éléments importants de ta jeunesse.
Tachok
Ah ! Mes mises en gardes, qu'est-ce que tu en sais, toi ? Les autres me disaient toujours :"Non tu ne feras pas ça"…"Non tu ne feras pas ça"…De nouveau, voici des mots qui me reviennent.
Michka
Ces paroles se sont encore ranimées en toi ? Les mêmes mots sortent de ta bouche. Le nombre d'années n'a rien changé en toi.
Tachok
J'aime les mots, leur grande pression me pénètre, je ne peux rien, ils sont déjà gravés en moi.
Tcherniak
S'essuyant le front.
Eh bien, asseyez-vous ! Indiquant le fond de la salle. Voilà des bancs.
Mme Tcherniak
Tu n'en finis jamais, tu es insupportable ! Elle va s'asseoir avec Tachok et Michka.
Eva
A part.
Joli travail Tcherniak.
Tcherniak
A Eva.
Elle est toujours comme ça …C'est bien gentil à toi d'avoir accepté mon invitation. Où madame compte-t-elle passer ses vacances ?
Eva
En Suisse.
Tcherniak
Où sont les bagages de madame ?
Eva
Ils sont restés là-bas sur une table.
Tcherniak
Attends ici, je dois aller régler ça.
Tcherniak court à gauche et à droite de la grande salle, enregistre les bagages et paie toutes les notes.
Tcherniak
A Tachok.
Prends ce carnet et écris !
Mme Tcherniak
Déjà.
Tcherniak
Dictant.
Dépenses : voiture, cinq francs ; chemin de fer, deux cents francs ; l'employé, deux francs…
Tachok
Ça y est, c'est fait !
Tcherniak
Nos impressions ?
Mme Tcherniak
Il est vraiment insupportable.
Tcherniak
Dictant.
A Dieu cette France maudite … Tachok l'interrompant. A Dieu la reine des nations. A Dieu le pays de la liberté… A Tachok. Prends donc garde !
Tachok
Fais attention à toi-même !
Tcherniak
Nous finirons cela plus tard.
Tachok
Elle s'éloigne et prononce une série de mots en allemand.
"Ich werde es zerreissen"…"Je vais le déchirer". Et elle déchire le carnet de son père.
Tcherniak
Comment as-tu pu apprendre cette langue ?
Mme Tcherniak
A Michka.
C'est toi friponne qui as pu introduire ces mots féroces sous mon toit ?
Michka
C'est normal puisque vous m'avez confié son éducation. Et d'ailleurs personne n'est jamais là pour s'occuper de Natacha.
Armand, qui vient de prendre son billet, est heurté par Eva, qui veut prendre le sien.
Armand
Se tournant.
Eva ! Tu pars ?
Eva
Oui, et toi ?
Armand
Moi aussi.
Eva
C'est parfait ! Nous ferons route ensemble!...Et où vas-tu ?
Armand
Je me dispose à suivre une demoiselle charmante.
Eva
Moi aussi je suis derrière le père de ta charmante demoiselle, on voyage ensemble pour la Suisse.
Armand
Vraiment ! Dans ce cas je dois changer mon billet. À plus tard !
Tcherniak
A Tachok.
Qu'est-ce qui t'a pris mon enfant ?
Tachok
Rien papa : je n'aime pas qu'on me dicte ce que je devrais écrire !
Michka
Tachok avait depuis le début cette envie de déchirer ses poupées.
Tachok
Michka, tu prenais au sérieux mes manières de jouer ?
Michka
Tu prenais des ciseaux et tu me regardais droit dans les yeux.
Tachok
Et qu'est-ce que je faisais après ?
Michka
Moi, je te disais :"Non, tu ne feras pas ça !"
Tachok
Le poids de tes mots me donne envie de projeter hors de moi les mots "Et si je le faisais ?"
Michka
Tu te débattais et finalement tu enfonçais la pointe des ciseaux de toutes tes forces dans ta meilleure poupée.
Tachok
Et en plus je sais très bien que mon père ne dira rien.
Mme Tcherniak
Ton père ne dit jamais rien.
Eva et Armand sont assis à une table et déjeunent parce qu'on vient d’apprendre que le départ est retardé.
Armand
Parle- moi un peu de la fille de M. Tcherniak.
Eva
Elle est la fille de celui que je poursuis en Suisse.
Armand
Je veux la demander en mariage.
Eva
Moi je veux épouser Tcherniak. Demander en mariage ou épouser …C’est presque la même chose.
Armand
En France, c'est défendu d'avoir plus d'une seule femme.
Eva
Tais-toi, cherchons à plaire à la famille !
Michka
Dans un éclat de rire.
C'est fou ce que tu as un caractère étrange !
Tachok
Pourquoi nous sommes toutes les deux les seules à se supporter ?
Michka
Je n'ai jamais eu d'enfant, je t'ai seulement aidée à être ce que tu voulais être.
Tachok
C'est bien simple, nous sommes libres de devenir ce que nous voulons devenir.
Tcherniak
Ça peut durer longtemps comme ça, vous deux. Ah ! Ça ! Expliquez-moi seulement comment vous en êtes arrivées là ?
Michka
Tachok fait appel à moi pour que je puisse lui raconter purement et simplement les détails de sa propre enfance. Elle écrit un livre.
Mme Tcherniak
Quelle excellente idée !
Tcherniak
Si je comprends bien, on doit reconstruire le passé. Ne me dites pas qu'on va analyser les choses selon les théories de Freud ?
Mme Tcherniak
Oui, on doit faire revivre tes malheurs et tes angoisses, on va mettre en scène tes absences et mes misères.
Tachok
Pardon papa pour tout à l'heure, je tiens à m'excuser.
Tcherniak
Ma fille, je crois t'avoir toujours rendu heureuse.
Tachok
Il ne s'agit pas de ça papa, tu comprendras après mes attitudes et mes réflexions. Je ne suis plus une petite fille.
Eva et Armand se tiennent tranquilles au fond de la salle autour d'une table.
Armand
Tiens, regarde mon beau père.
Eva
Il ne le devient pas sans mon consentement, c'est à moi plutôt qu'il faut demander la main de Tachok.
Armand
Notre premier soin est de nous faire placer dans le même endroit que la famille.
Tcherniak s'avance pour acheter le journal, il glisse, on entend des cris.
Eva
Ah ! Mon Dieu !
Armand
Qu'y a-t-il ?
Eva et Armand courent en direction de Tcherniak, ils le soutiennent.
Eva
Vite, un verre d'eau, du pansement aussi.
Tachok
Mon père a manqué de se tuer.
Mme Tcherniak
C'est ta faute, courir pour acheter un journal ! Un père de famille doit le faire doucement.
Michka
Et sans monsieur Armand qui venait d'arriver… Mme Tcherniak l'interrompant.
Mme Tcherniak
Il y était déjà…Je le voyais déjà par terre avant de glisser. D’un air ironique. Le monsieur …Le danseur s'est élancé comme un éclair, et madame, avec un étrange courage, et un sang froid!...Vous êtes notre sauveur car sans vous, mon mari… Elle éclate de rire.
Armand
Il n'y a plus de danger …Calmez- vous madame !
Tachok
A Armand.
Permettez-moi d'ajouter mes remerciements à ceux de ma mère, je n'oublierai jamais ce souvenir.
Armand
Ah! Mademoiselle!
Tcherniak
Armand! Donne-moi ta main, dorénavant, vous aurez une place dans le cœur de Tcherniak.
Eva
Merci Tcherniak, tu ferais mieux de venir te reposer un moment.
Tout le monde s'assoit sur les fauteuils d'un petit salon de thé situé à droite de la grande salle.
L'employé
Présentant à Armand un registre.
Monsieur veut-il écrire quelque chose sur le livre des voyageurs ?
Armand
Moi ? Je n'écris jamais après mes repas …Voyons de près les pensées délicates et ingénieuses des visiteurs. Il feuillette le livre, lisant : "Qu'il est beau d'admirer les splendeurs de la nature, entouré de sa femme, de sa fille et de son amante. " Celui qui a écrit ça n'a pas signé : je me suis toujours demandé pourquoi nous les Français, si spirituels chez nous, sommes si bêtes en voyage ?
Tcherniak
Que fais-tu dans la vie Armand ? Flic ?
Armand
Je suis écrivain.
Tcherniak
Je viens d'apprendre à l'instant même que ma fille Tachok s'engage aussi pour écrire un genre de roman où elle nous implique tous.
Armand
Soyez sans crainte monsieur, je vais faire vibrer chez elle la corde de l'écriture.
Tachok
Armand ! Je ne suis pas écrivain, mes mots restent toujours naïfs et innocents. Ils proviennent d'une fille qui cède soudain au désir de se pencher avec attendrissement sur son passé.
Michka
A Tachok.
Si ça te concerne, pourquoi est-ce que tu me fais revivre ?
Tachok
Poussant Michka.
Ne craignez rien, il ne s'agit pas d'une mise en scène.
Armand
Quoi donc ?
Tachok
Mes empreintes sont un sentiment d'une grande familiarité. J'ai seulement une double voix ; l'amour de Michka et son soutien préciseront mes contours.
Michka
Tachok avait une voix qui refusait son petit monde.
Tachok
Et pour être clair, les mêmes ondes de la conscience qui se propageaient en moi demeurent toujours dans l'adulte que je deviens.
Armand
Mais, je t'assure mademoiselle que c'est un genre singulier, voire distinctif.
Mme Tcherniak
A son mari.
Qu'est-ce que vous dites de cela ?
Tcherniak
Que voulez-vous ? Une dame, une jolie dame me sauve la vie, un jeune monsieur s'entretient avec ma fille, et voilà ma chère femme qui me rit au nez, elle est même déçue de ne pas me voir amputé d’une jambe.
Mme Tcherniak
Riant toujours.
Je suis vaincue, c'est clair, tout de même, c'est mon choix, maintenant, je n'ai plus qu'à céder la place à votre Eva.
Eva
Vraiment ! Je ne sais pas comment vous remercier.
Michka
A Eva.
Madame Tcherniak a préparé la chute de son mari. Elle a appliqué sous son talent un liquide visqueux quand il a étendu une jambe sur la chaise. Madame comptait beaucoup sur votre action de secours, elle comprenait bien vos gestes depuis le début.
Eva
Je comprends cela, je l'ai lu dans les yeux de madame.
Tcherniak
Certainement, Armand et Eva m'ont soutenu. Maintenant, entendons-nous bien et essayons tous de comprendre les questions de Tachok.
Mme Tcherniak
A part
Il a une présence d'esprit étonnante, c'est pour la première fois qu'un sujet de sa fille l'intéresse. Il y a de cela plusieurs années, lorsque les Machadi nous invitaient, tous les enfants jouaient, excepté… Tachok l'interrompant.
Tachok
Quand j'étais petite, les enfants se tenaient à l’écart, loin de moi. Ils me jetaient des regards.
Armand
Peut-être, les adultes leur chuchotaient de ne pas te regarder. Je devine que tu étais une enfant insupportable.
Michka
Elle refusait d'ouvrir la bouche, et quand elle laissait entrer un morceau de nourriture, elle le mastiquait jusqu'à ce qu'il devienne aussi liquide qu'une soupe.
Mme Tcherniak
"Aussi liquide qu'une soupe" étaient les mots prononcés par un docteur de Paris, c'est le docteur Kervily.
Tachok
C'est curieux que le nom de ce docteur me revienne. Ma mère m'avait fait examiner par lui lorsque j'étais à Pari : c'est juste avant que je parte rejoindre mon père en Russie.
M. Tcherniak
A son épouse.
Quand Tachok venait passer les vacances en Russie, tu lui recommandais de suivre à la lettre ce que ce maudit médecin disait : "Tu dois mâcher les aliments jusqu'à ce qu'ils deviennent aussi liquide qu'une soupe"
Tachok
C'est ce que je faisais dans l'hôtel auprès de mon père, je mastiquais le plus vite que je pouvais.
Michka
Elle mastiquait jusqu'au moment où ses joues lui faisaient mal.
Eva
Ce n'est pas ta faute petite, c'est la faute du médecin.
Tachok
Avec mon comportement, je risque de faire de la peine à mon père. Seulement papa, il faut que tu comprennes une chose : Je viens de Paris.
Mme Tcherniak
Paris est un lieu étranger auquel la plupart des russes n'ont pas accès. Il est pour eux un endroit dont ils ignorent les lois.
Armand
A Paris, je peux m'amuser à manigancer les lois ; il m'arrive même de les violer.
Eva
En Russie, la loyauté nous oblige à nous soumettre …
Tachok
De quelle loyauté tu parles Eva ? Dans le pays de mon père, les gens m'accusent beaucoup, ils sont méchants.
Michka
Les gens veulent que tu te conduises comme un faible petit enfant, et en plus, ils te forcent à avaler un morceau avant qu'il soit devenu "aussi liquide qu'une soupe".
Armand
A Tachok.
Ta mère s'occupait de toi ?
Tachok
Oui, évidemment, elle était toujours enfantine avec moi. Quand papa n'était pas avec nous, j'aimais (avec ironie) rester auprès de maman quand elle était avec un homme ou quand elle recevait des amis.
Michka
Elle jouait dans un coin jusqu'au moment où la voix des invités devenait étrange…
Mme Tcherniak
Interrompant Michka.
Sa maman la ramassait pour la mettre au lit.
Armand
S'approchant de Michka et lui parlant à voix basse
Tu ne sortais pas beaucoup pour découvrir les environs ?
Michka
A haute voix.
Tachok… Natacha courait, sautait et tournait en rond. Elle longeait les murs des boulevards avec moi.
Tachok
Avec un éclat de rire.
Et pour ne pas respirer l'atroce odeur du vinaigre qui se dégage de la tête de Michka, je la précédais de plusieurs mètres pour emplir mes poumons d'air pur. Michka, dans le jardin public, me tendait ma barre de chocolat et mon petit pain. Je la remerciais de la tête et je m'éloignais de nouveau.
Armand
S'éloigner pour faire quoi ?
Tachok
Ah ! N'essaie pas de me tendre un piège. Je m'éloignais pour faire n'importe quoi.
Mme Tcherniak
Elle va faire comme font tous les enfants qui jouent. Ils poussent des cris, courent et sautent dans toutes les directions.
Michka
Quelquefois, elle arrêtait de jouer et me disait que c’était mieux d'être dans ce jardin lumineux et éclatant que d'être entre les murs sombres de la maison.
Tachok
Je sais ce qui te passe par la tête.
Tcherniak
Ça veut dire …Au fond de ces murs, ça sentait l'enfer ? Oh ! Mon enfant, je regrette de t'avoir laissée seul. Je n’y pouvais rien, mon travail nécessitait beaucoup de déplacement.
Tachok
Après quelques jours de cela papa, ce fut la brusque violence de la terreur : j’était tombée malade.
Michka
A ce moment là, elle était furieuse, elle hurlait et se débattait. Elle ne savait pas du tout ce qui lui arrivait.
Mme Tcherniak
A son époux.
Je t'avais envoyé un télégramme et tu n'étais pas venu.
Tcherniak
J'avais compris que Tachok avait besoin d'affection, j'avais bien fait d'envoyer maman s'occuper d'elle.
Tachok
Effectivement, lorsque maman m'avait dit que ma grand-mère allait venir me voir, je sentais déjà sa présence par les petites lettres caressantes qu'elle m'envoyait de Russie.
Eva
Est-elle cette belle femme qui s'habillait en noir ?
Mme Tcherniak
Tu la connais ?
Eva
Oui, un jour, on avait toute les deux une conversation au super- marché du quartier.
Armand
A Tachok.
Votre grande- mère voyageait toute seule ?
Tachok
Juste après ma maladie, j’avais entendu ses pas dans l'escalier. Je voulus me précipiter pour la recevoir, on me retint de force avant de me plaquer sur la bouche et le nez un morceau de coton qui m'étouffait.
Michka
Elle mourut et après elle revécut pour découvrir qu'elle était dans son lit.
Tachok
Ma gorge brûlait, mes larmes coulaient. On vint m'annoncer qu'on m'avait enlevé de la gorge quelque chose qui me faisait mal. Tcherniak éclate en sanglots et serre la main d'Eva. Mme Tcherniak les pousse et tous les deux tombent par terre.
Un long silence
Michka s'avance sur scène et imite Tcherniak. Oh ! Eva ma- ché-rie-do-nne-moi-un mou-ch-oir…Hé hé hé hé…
Tcherniak
Pleurant toujours.
Ma femme n'aime pas sa famille, ça me fait du bien que Tachok fouille dans le souvenir de plusieurs années.
Armand s'approche de Tachok et lui serre la main.
Tachok
Délivrée de ma maladie, je me promenais avec ma mère à la campagne.
Mme Tcherniak
Quoi que vous puissiez dire, j'étais auprès de Natacha … Elle allume une cigarette, sourit. J'aimais très bien ma fille mais j'étais en pleine dépression. Il faut l'aide du père pour élever son enfant.
Tachok
A la campagne, maman m'interdisait de toucher le poteau de bois. Selon elle, si je le faisais, je mourrais sur le champ. Mais je n’y pouvais rien mes amis, j’étais toujours obsédée par cette maudite idée : "et si je le faisais ?".
Mme Tcherniak
Avec fierté.
La peur au ventre, Tachok avait envie de savoir. Elle étendait la main et touchait avec son doigt le poteau électrique. Après, elle criait et roulait par terre pour que l'électricité sorte de son corps.
Michka
Caressant les cheveux de Tachok.
Ne crains rien Tachok, tu es toujours vivante.
Armand
A Tachok.
Avez-vous déjà commencé à écrire ?
Tachok
Sortant un bout de papier de sa poche. Lisant. "…Je suis assise près de maman dans une calèche. Nous sommes sur une route poussiéreuse ; et comme d'habitude, je lis un livre malgré les secousses. Nous nous rendons chez le frère de papa : il est avocat dans une ville située quelque part en Russie…"
Michka
Pour la première fois, elle a de la chance de posséder quelque souvenir qui n'était pas fait pour elle.
Armand
C'est peut-être pour cette raison que les souvenirs de Tachok sont devenus plus intenses ?
Tachok
Oh ! Tout était dans la perfection chez mon oncle.
Michka
Ça, oui, une vraie famille: les grandes salles de la vieille Russie avec un grand piano, des glaces partout et une grande cuisine avec une longue table à manger où les membres de cette famille étaient assis.
Tcherniak
Mon frère avait deux filles et deux garçons qui mangeaient sans faire de bruit. Après le dessert, leur maman leur donnait la permission de sortir.
Tachok
J'aurais aimé être une enfant de cette famille.
Eva
Ta tante était gentille avec toi ?
Tachok
Ma tante était très belle, elle s'entendait bien avec mon oncle. Elle s'occupait de ses quatre enfants. De temps en temps, elle nous emmenait faire un tour en ville.
Mme Tcherniak
Je n'aime pas être comme ces femmes russes. Une fois dans leurs chambres, elles tâchent de se faire belles pour leurs maris.
Eva
Les femmes russes ! Qu'est-ce que vous en savez, vous ? Elles sont capables d'éduquer leur enfant sans le soutien du mari.
Mme Tcherniak
Oh ! Elles ont un coeur d'or, dites donc, c'est assez flatteur d'être repêché par un mari …Car enfin sans lui …
Eva
Certainement… Hochant la tête. Certainement… C'est très intelligent ce qu'il a fait là.
Mme Tcherniak
Avec ironie.
Comment ! Très intelligent…Tcherniak…Regardez-moi ça…Il est un trésor, or, les trésors appartiennent à ceux qui les trouvent : c'est un article très connu du code civil.
Armand
A part.
Pauvre Tcherniak, il est comme les choses qu'on trouve et qu'on perd par la suite, seulement il a beaucoup de chance : il est fait d'or.
Tachok
Faisant les gros yeux.
J'avais au début cette envie de partager avec vous ces moments. Cependant, je m'ennuie de plus en plus. Ne parlons plus de ce petit malentendu, C'est oublié.
Mme Tcherniak
A part.
Oublié ! Il est plus vrai que la nature.
Michka
Désignant tout le monde du doigt.
Êtes-vous capables de continuer le discours sur les souvenirs de Tachok ?
Armand
Je suis un peu fatigué, Je vous demanderai la permission de me retirer pendant quelque temps. Il sort.
Tcherniak
A sa fille.
C'est un brave garçon.
Mme Tcherniak
A Tachok.
Lui as-tu parlé ?
Tachok
Oui, je lui ai parlé sans lui poser de questions, il est franc et il sait très bien écouter ; c'est le moins qu'on puisse dire.
Michka
Autrement dit, tu as trouvé chaussure à ton pied.
Tachok
Oui.
Michka
Voilà un oui un peu sec.
Tcherniak
Pour aider Tachok, nous nous étions mis à sa disposition, nous étions francs vis-à-vis l'un de l'autre …Eh bien, chère femme, continuons la lutte !
Mme Tcherniak
Etonnée.
Ah ! C'est différent ! Et peut-on te demander les vrais motifs qui ont changé tes attitudes ?
Tcherniak
Les motifs, j'en ai des puissants. Cette fois je dois faire ouvrir les yeux à Tachok et ensuite réussir ma vie.
Mme Tcherniak
Toi ! Réussir ! Ça m'étonnerait.
Tcherniak
Je dois réussir parce que je compte prendre un autre chemin que le tien, cette fois j'arriverai plus vite.
Mme Tcherniak
A part.
Il parait qu'il a trouvé sa pensée. Le joli roman de souvenirs ! Voici que tu nous entraînes dans la boue…
Tachok
S'adressant à sa maman.
C'est à peine si je m’étais mise sur pied que je t’entendais par la porte ouverte dire à quelqu'un que tu étais restée enfermée à mes côtés pendant longtemps sans que personne ne songe à te remplacer. Cette fois, tu y étais allée plus loin.
Michka
A Mme Tcherniak.
Ne vous gênez pas madame ! A Armand qui entre. Ah ! Monsieur, cherchez-moi les livres des voyageurs. Armand donne le livre à Tachok, celle-ci écrit :"…Mon dernier voyage remonte à plusieurs années …Toute la famille fréquentait un hôtel en Suisse…Et par un paisible après midi, je m'allongeais sur un canapé : Mes yeux fixes et ouverts pénétraient un horizon lointain : c’était comme si on venait de projeter devant moi une sorte de pellicule large et mouvante…
Tcherniak
Vivement.
N'écris pas, je n'ai pas besoin de cette confidence, je t’en prie …Laisse l'écriture pour plus tard !
Tachok
A son père.
Lorsque j'étais chez toi papa à Ivanovo, l'absence de maman perturbait mes moments de bonheurs : je me tenais debout devant toi entre tes jambes et je commençais à énumérer les mêmes mots durant toute la journée …
Tcherniak
Je ne voulais surtout pas te mettre au courant des problèmes que j’avais avec ta mère.
Tachok
Je sentais quelque chose en toi papa, que tu tenais enfermé : j'étais capable de lire ta voix. En cherchant ma poupée, j'avais découvert la photo de maman déchirée et jetée dans la poubelle …
Armand
A Tachok
Comment faisais-tu pour déterrer ces informations détaillées d’un univers si lointain ?
Tachok
Les idées me viennent quand je mets dans ma bouche une cuillère de confiture de fraises.
Eva
A Tachok.
Le fait de répéter le même geste ne te fatigue pas ?
Tachok
Je répète les gestes et les mots jusqu' à ce qu'ils deviennent aussi liquides qu'une soupe…
Michka
S'il te plaît, ne m'influence pas !
Tachok
Elle s'avance vers son sac, avec un sourire, et saisit un livre volumineux.
C'est papa qui m'a offert ce livre. J'aime beaucoup le feuilleter ; j'aime aussi écouter quand on me lit ce qui est écrit en face des images, celles-ci me permettent de comprendre ce qui est derrière les lignes.
Armand
Gardes-tu encore un souvenir de ce livre ?
Michka
Ce livre lui faisait peur, il était horrible.
Tachok
Et bien, sur l'une de ses pages apparaît un homme très maigre au long nez pointu. Il tient une paire de ciseaux ouverte, il va couper dans la chair et le sang va couler. Elle feuillette à la recherche d’une page.
Armand
Continue !
Tachok
Je ne peux pas le regarder, je veux arracher la page mais ce serait dommage, c'est un beau livre.
Eva
Qu'as-tu fais pour garder le livre ?
Tachok
J'ai caché cette horrible image, j'ai collé deux pages l'une contre l'autre, mais je sais qu'elle est toujours là. Tachok regarde sa montre.
Eva
A Tachok.
Ainsi madame, notre rencontre en chemin de fer se trouve sur le compte du hasard.
Tachok
En voyage, on se trouve …
Armand
Certainement…quand on se cherche.
Mme Tcherniak
Comment ?
Armand
Oui madame, je n'aime plus jouer la comédie du hasard, je vous dois toute la vérité.
Mme Tcherniak
Alors, vous vous suivez les uns les autres ?
Eva
Oui, pas à pas …
Mme Tcherniak
Ah ! A son mari, avec ironie. Comme tu es coiffé …Et ton col ! Tiens-toi donc droit, on t’a trouvé une belle et grosse femme russe.
Michka
Je suis flattée par vos manières
Désignant Eva et Armand.
Le service que vous rendez à Tachok a droit à deux demandes en mariage !
Mme Tcherniak
Tais-toi, ne cause pas de la sorte. Ah ! Mon Dieu, ça commence encore ! Elle se sent mal.
Tcherniak
Ému.
Vite, de l'eau, une serviette ! Il fait asseoir sa femme.
Tous
Qu'y a- t-il ?
Tcherniak
Faites-la boire !
Mme Tcherniak
Merci …Je me sens mieux.
Michka
Un instant les amis ! Depuis un moment, nous suivons le même schéma. Laissons les souvenirs de Tachok à part et profitons de notre nouvelle situation.
Mme Tcherniak
Quelle imprudence !
Michka
Avec sang froid.
Je ne te répondrai même pas.
Mme Tcherniak
A Michka.
Oh ! Que c'est agréable de se sentir guidé par les réflexions de Tachok !
Michka
Et toi, sens-tu que tu as détruit une famille ?
Mme Tcherniak
Oui. Et ne le fait pas remarquer.
Tachok
A sa mère.
Je consacrais toutes les soirées à toi maman. Tu m'avais laissée chez mon père et tu avais trouvé du plaisir à vivre loin de moi. Je sortais ta photo maman de sous mon oreiller, je l'embrassais et lui disais que je ne pouvais pas vivre loin d'elle …
A son père.
Quant à toi papa, je te voyais très peu. Tu partais le matin vers sept heures quand je dormais et tu rentrais le soir fatigué et préoccupé. Et en plus, nos repas s'écoulaient souvent en silence. Vous osez dire maintenant que vous vous êtes occupés de moi ?
Tcherniak
C'est vrai!...Il n' y a que le cœur, entendez- vous mon cœur ?
Tachok
Faire quoi avec un cœur qui est seul ?
Eva
Ma fille, ton père travaillait dur pour que tu ne manques de rien. Tcherniak est fier de toi, mais seulement il aime se renfermer dans un silence modeste…Ton père est courageux, je le connais depuis que nous étions enfants.
Mme Tcherniak
A Eva.
Tu parles de courage, tu en sais au moins la signification ?
Eva
Il y a un moyen de le savoir. Interroge Tcherniak et on va voir celle qui le connaît le plus.
Mme Tcherniak
A sa fille
Tachok, mon chère enfant, ton père et moi, nous avons à te parler sérieusement.
Tachok
A moi ?
Tcherniak
Oui.
Mme Tcherniak
Te voilà bientôt en âge d'être mariée. Armand se présente pour obtenir ta main…Nous ne voulons en aucun cas contrarier ta volonté, et nous avons résolu de te laisser l'entière liberté du choix.
Tachok
Je suis prête à accepter celui que vous me désignerez, mais pas avant de terminer mon enquête.
Armand
Tiens, tiens, je n'ai pas envie d'être choisi. Je répondrai à ça lorsque j'aurai terminé quelques chapitres.
Tachok
Fouillant dans son sac et sortant un petit carnet.
J'ai toujours écrit sur mon carnet ces simples mots qui me reviennent, regarde ! Il montre à Armand. : Ne te moque pas de moi ! Je suis à la recherche de ce qui est bizarre dans la simplicité.
Armand
Oui, j'admire ta façon de faire. Tu as trop d'imagination.
Tachok
Non, n'essaie pas de me faire parler davantage, après, tu sauras que ce qui se passe en ce moment et en ce même lieu est important.
Eva
A Tachok.
J'espère que je ne t'empêche pas de prendre les notes sur les événements qui feront l'objet de ton roman ?
Tachok
Au contraire, ta présence est l'élément qui a déclenché un dialogue entre mes chers parents. (Un temps) …Maintenant que tout est clair, résumons-nous. A tout le monde. Voulez-vous bien m'aider à comprendre les origines de mon comportement ?
Michka
Ah ! Mon amour, Natacha, c'est moi qui vais faire quelque chose pour toi.
Mme Tcherniak
Qu'est- ce que tu attends de moi Tachok ?
Tcherniak
En cette occasion, je ferai naître quelques éléments. A Tachok Je sais que tu en auras besoin.
Eva
A madame Tcherniak.
Qu'est-ce que tu en penses ?
Mme Tcherniak
Ce que j'en pense… D’une voix hésitante…Il n'y a qu'a regarder la réalité en face, c'est moderne tout ça.
Eva
Tu crois que c'est moderne de tromper son mari ?
Mme Tcherniak
Je ne dirai rien là-dessus…
Tcherniak
Moi non plus.
Tcherniak continue de prendre des notes.
Mme Tcherniak
A son mari.
Tu ne veux même pas que je voyage avec toi ?
Tcherniak
Je n'y tiens pas essentiellement…Je te respecte parce que tu es la mère de Tachok notre fille…
Tachok
Eh bien, franchement, entre nous A sa mère depuis le jour où, pour la première fois tu avais passé la nuit dehors, mon opinion sur toi était modifiée. C’était quand j'avais sept ans. Avant cette date, je ne te cacherai pas que je te considérais comme une femme, une mère supérieure. Ce jour là, je devins le résultat de tes actes…
Mme Tcherniak
Oui, en ce moment même, j'en ai la confirmation. Je m'excuse de m'être mal conduite envers toi.
Tachok
Mère, tu dois admettre les mauvais temps qu'on a passé ensemble …Ma maladie…ça ne devrais jamais être un sujet de conversation.
Tcherniak
A part.
Pour la première fois avec elle, nous voilà d'accord sur un point, ce n'est qu'un début, restons-en là …
A sa femme.
Est-ce que je peux tout de même te poser une question ?
Mme Tcherniak
Oui, si tu veux, vas-y.
Tcherniak
Est-ce que tu as l'intention de divorcer ?
Mme Tcherniak
Voyons ! Oui, et toi, tu as donc l'intention de te remarier ?
Tcherniak
Oui, j'ai quelqu'un en vue depuis longtemps : c'est Eva.
Tachok
A son père.
Mais puisque c'est comme ça, veux-tu papa me permettre à mon tour de te demander quelque chose ?
Tcherniak
Je t'en prie, qu'est- ce que tu attends ?
Tachok
Toi, tu avais une amante ?
Tcherniak
Eh bien,…Oui…Non.
Michka
Est-ce oui ou non ?
Tcherniak
C'est oui et non en même temps.
Eva
A Tcherniak
Comment c'est oui et non ?
Tcherniak
C'est-à-dire que c'est oui pour toi et non pour les autres.
Tachok
Maintenant, je comprends très bien. Et c'est ce qui explique pourquoi je me suis trouvée brusquement seule. Depuis mon jeune âge, je savais qu'il y avait quelque chose de tordant dans votre relation.
Eva
Je ne vois pas ce qui est tordant dans tout ça.
Tachok
Tu vas le voir tout de suite : il y a plusieurs années de cela, quand tu venais chez nous en Russie dans la maison de papa, je me demandais ce que tu faisais chez un homme marié, c'est curieux non ?
Tcherniak
Je suis le premier à me le faire reprocher.
Tachok
Et voilà la raison pour laquelle cette opinion si favorable que j'avais de toi s'est effondrée complètement ici, dans cette salle, dans cette gare.
Eva
Puisque les choses sont ainsi, il ne me reste donc qu'à me retirer.
Michka
Ce qui me perturbe, voyez-vous…C'est que des gens intelligents comme vous aient admis beaucoup de mensonge…
Armand
C'est parce qu'ils sont tout les deux des menteurs, et que les vrais menteurs ne savent pas vivre dans la vérité.
Tachok
Lisant sur son carnet les notes qu'elle vient de développer.
Le mensonge, il y a plus de quinze ans, était de mes parents. C'était leur œuvre, maintenant, ils ne peuvent pas le soigner. Tous les deux ignorent la vérité, ils ne savent jamais par quel bout la prendre. Ils en avaient horreur comme d'une langue étrangère que nous ne pourrons pas apprendre : comme un instrument dont on ne peut pas jouer… Et lorsque vous êtes absolument obligés de la dire, vous ! Regardant ses parents La vérité, vous avez l'air de la dire mal, et lorsqu'on vous la dit, à vous, cette vérité, on vous fait pleurer …Ou bien on vous fait rire.
Tout le monde rit
Tcherniak
A sa femme.
Tu es mieux quand tu mens, et c'est d'ailleurs pourquoi tu aurais pu être une admirable actrice.
Tachok
Et quand on dit la vérité on deviens vilain, n'est-ce pas ?
Michka
Effectivement, quand on dit la vérité on devient banal.
Mme Tcherniak
A sa fille.
Refais ta vie ! Mais ne m'en parle pas pour l'amour de Dieu !
Armand
Mais non madame, ayons le courage de regarder les choses en face. Il ne faut pas surtout refuser de dialoguer sans raison.
Mme Tcherniak
Là, monsieur, tu exagères. Certes, il y a un malentendu dans ma famille et je ne compte pas sur les amis pour qu’ils interviennent afin de nous rapprocher.
Tachok
Je m'ennuie beaucoup. Elle vient s'asseoir à côté d’Armand. Le train arrive, le voyage est annulé, tout le monde rentre à Paris.
Acte 2
Paris, dans l'appartement de Tachok
Tachok
Assise sur une chaise et nettoyant sa machine à écrire. Armand regarde par une grande vitre qui donne sur un jardin.
Tu es témoin de ce jeu entre les parents et leur enfant. Comme tu vois, notre relation est fondée sur une légère transgression.
Armand
Ton père n'aime pas beaucoup parler, il déteste exprimer ses sentiments, mais tu l'amènes pourtant à violer son propre code pour te dire son amour.
Tachok
Moi et papa, nous avons le signe d'une connivence profonde. Avec mes moyens, je l'oblige à me dire : "Je t'aime ma fille". C'est le seul moyen de dégonfler les mots.
Armand
Avec un grand sourire.
Comment se fait-il qu'une petite fille étrangement délicate réussisse à être une romancière expérimentée ?
Tachok
J'aimais jouer avec les mots. J'aime sentir leur fragilité, les palper, les percevoir de près. Tout simplement… Armand l'interrompant.
Armand
Pourquoi dis-tu "Jouer avec les mots" ? Faut-il beaucoup d'innocence pour écrire ?
Tachok
Oui, je joue avec le goût de mes termes, je te l'ai déjà dit. Mais cette fois, je sais que tu n'acceptes pas mon petit jeu. En tout cas, je préfère ne pas laisser seul ce qui me paraît intéressant.
Armand
Tu dis n'importe quoi, notre grand écrivain ne perd pas son temps à prendre les mots comme des jouets.
Il s'avance pour sortir de la scène
Tachok
Où vas-tu encore ?
Armand
Je pars terminer un chapitre que je viens de commencer hier soir, enfin je veux seulement être seul.
Tachok
Soit, mais j'aimerais savoir tout de même …Si tu avais au moins une page à me consacrer ?
Armand
Oui, je peux le faire. Mais il n'en est pas question tant que tu ne fais pas partie de l'histoire.
Armand ferme la porte et viens s'asseoir sur le canapé
Tachok
C'est avec cette histoire et sous son nom que tu avais passé toutes tes journées d'écriture.
Armand
Non, ce n'est pas ce que je voulais dire, mais enfin…
Tachok
Oui…Je te comprends très bien : tu ne sais pas qui tu es. Tu es obligé de suivre le conformisme et la tradition, tu écris selon un schéma que tu établis auparavant…Et de toute façon, cela ferait mauvais effet. Qui sait même si ça ne te ferait pas du tort dans ton métier ?
Armand
Tu y vas un peu loin.
Tachok
Ton récit est ancien.
Armand
Avec ironie.
Le tien est nouveau, il est autobiographique. Ce qui m'étonne, c'est que les notes que je t'ai vu écrire invitent à y trouver les traces d'un défi.
Tachok
Effectivement, celui de retourner vers soi-même, et cela dès l'origine de la conscience : c'est cette quête qui constitue le projet d'écrivain.
Armand
En tant que ton premier lecteur, je suis confronté à des esquisses de scènes enfantines, volontiers théâtrales…
Tachok
Gesticulant vivement.
Je cherche les scènes prises sur le vif, j'ai une double voix : celle de la fiction et l'autre de l'autobiographie. Quelquefois, je me rends compte que c'est la poésie que j'écris : ce geste réconcilie le présent de l'écriture et le passé de mon enfance, et cela me permet une réappropriation par l'humour, la lucidité, et même la tendresse.
Armand
Tu es tellement sensible, tellement délicate.
Tachok
C'est évident, je ne suis que ce que j'écris et rien d'autre. Peut-être si je ne m'étais pas séparée de mes parents, j'aurais été comme toi, enfin, ce n'est pas une question de sensibilité …
Armand
Tu m'empêches d'avoir confiance en moi. Donc, je m'arrangerai de manière à ce que je puisse te montrer d'abord quelque chose, tu me diras ensuite ce que tu en penses.
Il lui donne un carnet qu'il vient de sortir de la poche de sa veste. Elle lit.
Tachok
Mais…Mais non ! Je me vois mal dedans. Je te donnerai des conseils pour réviser tout ça.
Armand
Tu le feras pour moi Tachok ? Il le faut pour ma réussite et puis pour ta tranquillité d'esprit aussi. Remarque bien que personne d'autre que moi ne saura que tu as désapprouvé mon récit, tu as raison.
Tachok
Comment j'ai raison ?
Armand
Mes chers lecteurs sauront que j'ai changé d'âme et qu'ils doivent s'habituer à mon nouveau genre …Je risque de recevoir une gifle de mes admirateurs.
Tachok
Mais jamais de la vie, laisse moi leur faire croire ce que tu es vraiment. Crois le toi-même…Laisse-moi te considérer un peu comme mon papa ou comme maman. Elle s'approche de lui et le prend dans ses bras. Mon pauvre papa, maman chérie qui m'aimait tant, qui nous voit en ce moment, et doit bénir notre mariage …Merci Armand de m'avoir gardé encore auprès de toi …
Armand
Je ne me porte jamais très bien dans ta peau car au fond de toi, tu n'es autre qu'une grande enfant.
Tachok
Je t'en prie Armand.
Armand
Où allons-nous ! Tout à l'heure tu voulais qu'on soit mari et femme ; il y a une minute, tu me disais que j’étais ton père et ta mère ; dans un instant tu vas me proposer d'être ton fils …Voyons simplement les choses : jusqu'à maintenant nous nous sommes mis d'accord pour me faire corriger mon récit. C'est bien ça, me suis-je trompé ?
Tachok
Oui, oui, c'est vrai, excuse-moi.
Armand
D'accord, on n'en parle plus.
Voulant parler d'autre chose
Est-ce qu'il y a d'autres informations intéressantes de toi ?
Tachok
Et si je te disais Armand que, au fond de moi, je désire n'en jamais parler à personne.
Armand
Pourquoi tu ris ?
Tachok
C'est plutôt dans mes romans qu'il faut me chercher. J'ai gardé tous les souvenirs qui me servent de preuve.
Armand
Il y a un petit effort à faire, parce que, n'oublie pas que j'étais un témoin oculaire dans la grande salle à la gare.
Tachok
Oh ! Je m'enfermais dans ma chambre pendant des journées. Je lisais des livres sans penser à rien d'autre, quand brusquement papa sortit de chez nous pour aller vivre en Russie, ce fut comme un éclair pour moi. Enfin, je crus construire une nouvelle vie avec maman. Un jour, je rentrais tard la nuit, je demandai à maman : « Qui est ce monsieur qui vient de sortir brusquement de ta chambre ? » Et elle me répondit que c'était un ami de papa. Alors je la priai de me donner son nom. Elle me dit que ça ne me regardait pas. Un matin je retombai par hasard sur lui et alors il me déclara que dorénavant il devait vivre avec maman. Et il me le dit d'un ton…
Armand
Comment avais-tu su que ça avait l'air sérieux ?
Tachok
Après deux semaines, il était venu vivre avec nous dans l'appartement à l'insu de mon père. Ah ! Les vaches ! …Je parle des années …Ma mère contrôlait ma correspondance avec papa. Elle me dictait mes lettres, me forçait à dire à papa que j’étais très heureuse. Papa m'envoyait des cadeaux, de beaux manteaux et beaucoup d'argent.
Armand
Enfin quoi ? On est tout de même restés ensemble beaucoup de temps et c'est loin de te connaître ! Tu sais quoi ? Parle-moi un peu de ta mère, tu veux ?
Tachok
Mon récit me rend témoin d'un affranchissement difficile, douloureux d'une petite fille écrasée par une mère brillante, séductrice mais totalement égocentrique.
Armand
Regardez moi ça ! Brillante !
Tachok
Oui, elle brillait (faisant le geste par les mains) par son absence dans notre belle maison de papa à Ivanovo. Qu'est-ce qu'une maison natale où la mère fait défaut ?
Armand
Comment, elle n'était pas là ?
Tachok
Son absence se noue à travers des mots trop lourds qui me condamnent à inverser les rôles, à intérioriser cette mère abusive qui m'abandonne et me ligote à la fois.
Armand
Je commence à comprendre, elle est absente et tu la remplaces auprès de toi-même. Elle ne te quittera pas, ce sera comme si elle était toujours là pour te protéger des dangers que les autres ne connaissent pas. Est-ce bien ça ?
Tachok
Exactement, elle seule peut distinguer ce qui est bon pour moi de ce qui est mauvais.
Armand
Est-ce qu'on peut parler d'une contrainte de dédoublement ? Tu n'es pas en train de jouer le rôle de la mère intériorisée ?
Tachok
Peut-être, je n'ai pas beaucoup d'indices pour me faire expliquer, mais je me souviens que j'ai subi l'exclusion du groupe des enfants.
Armand
Notre enfance est toujours présente auprès de nos mères. Il s'agit d'une enfance commune où chacun de nous pourrait retrouver quelque chose. Je te suggère un titre pour le livre que tu écris ?
Tachok
Je cherche un titre abstrait et sans déterminant, général et générique. Un titre qui annonce un projet de connaissance, une investigation du réel.
Armand
Oh ! Voyons, ne complique pas les choses ! On pourrait toujours résoudre ce problème de titre mais surtout ne mets pas l'accent sur l'histoire de ta vie individuelle en Russie !
Tachok
Mon enfance se déroule partiellement en Russie, et je songe en même temps au récit de Tolstoï gratifié d'un titre "Enfance". Je reconnais l'avoir lu à l'âge de quinze ans.
Armand
Sauf que Tolstoï a écrit un récit linéaire dont plusieurs chapitres s'étalent sur une journée.
Tachok
Tu l'as lu ?
Armand
Le narrateur y introduit des souvenirs de sa mère quand il avait deux ans.
Tachok
Le jeune Tolstoï invente un cauchemar dans lequel il aurait vu sa mère mourir. J'avoue que ça ne me plaît pas, je suis tout à fait loin du récit de cet auteur.
Armand
Ton récit est discontinu, elliptique …
Tachok
On n'est pas obligé de livrer au lecteur tous les souvenirs que notre mémoire présente. Je veux être fidèle à mon projet d'écrivain, je cherche vraiment la singularité de mes souvenirs.
Armand
Donc ton projet Tachok est d'abord esthétique. Tu m'entraînes dans les arcanes de ta création artistique.
Tachok
Souriante.
Mon texte s'ouvre sur un dialogue théâtral. Deux voix se parlent : l'instance narrative première est mienne, l'autre marque l'identité, elle est ma voix critique.
Armand
Dis donc, c'est un embranchement chez toi. Toi et ton double vous vous croisez ? C'est merveilleux ! En tout cas, tu n'as pas été longtemps seule…Bravo !
Tachok
Oui, je suis deux voix.
Armand
Alors j'attends que tu me donnes d'autres nouvelles du double que tu es.
Tachok
Entendu, tu en auras dès que mes souvenirs seront revenus.
Armand
D'accord, mais, c'est que je n'aime pas beaucoup le suspense ni même la surprise, surtout quand ils sont accompagnés de…
Tachok
Je te comprends bien. Ma façon de dire cache toujours les choses, je n'installe pas trop mon histoire, elle se laisse aller toute seule.
Armand
C'est une question que je me pose. En effet, au moment où je quitte mon histoire, je ne trouve rien à dire. Tu fais des romans ?
Tachok
Des romans ? Non. Je ne peux pas tout faire, ma vie est un vrai roman !
Armand
Tu plaisantes, n'est- ce pas ?
Tachok
Non, c'est toi qui plaisantes en ce moment. Ecoute ! Ne nous égarons pas, veux-tu ?
Armand
Tachok, pourquoi tu n'as pas voyagé avec tes parents ?
Tachok
Seulement, j'avais besoin de cette rencontre, ça fait longtemps que je n'ai pas vu papa et maman ensemble.
Armand
Comment as-tu fais pour monter cette mise en scène ?
Tachok
C'est moi qui leur ai téléphoné pour leur demander de venir discuter leur divorce amicalement. Et c'est ainsi que j'ai profité de l'occasion pour obtenir des informations sur le vif. La preuve en est que j'ai poussé Michka à m'aider. En ce moment, elle doit être avec eux dans leur appartement.
Armand
Tu as bien fait de me le dire.
Tachok
Michka ne me quitte pas depuis mes deux ans.
Armand
Merci pour elle, après tout. Mais, est-ce que je peux te dire un petit mot ?
Tachok
Oui, si tu veux.
Armand
Je n'aime pas te contrarier, mais il faut pourtant que je te dise : chérie, je crois que tu attaches trop d'importance à ton roman. Tu t'intéresses beaucoup à ce que tes parents disent, à ce qu'ils font et à ce qu'ils pensent. Ça, c'est une façon d'écrire ?
Tachok
En vérité, je les aime trop, ce qui fait que, quand je ne les aime plus, ça m'oblige à les détester beaucoup trop.
Armand
Ecoute bien ce que je te dis là, tu auras toujours des emmerdements avec eux si tu continues à les laisser jouer dans ton roman un rôle aussi important.
Tachok
J'aime faire jouer papa et maman dans une pièce de théâtre, je m'estime heureuse si mon expérience personnelle obtient un résultat …Oh, Armand ! Sois de mon côté, aide moi à jouer un tour.
Armand
Quoi encore ?
Tachok
Je me demande si moi et toi on réussira la représentation d'une scène où papa et maman veulent divorcer : prends le rôle du père, je prendrai celui de la mère.
La scène est vide. La jeune femme entre par le côté cour, son mari entre du côté jardin, ils entrent dans un bureau de juge.
Le mari
A part.
Le juge n'est pas là ? Il m’a pourtant promis d’être là à quatorze heures.
La femme
Je n'aime pas beaucoup attendre.
Le mari
Mais pourquoi es-tu toujours de mauvaise humeur ?
La femme
Ça ne m'amuse pas d'attendre, je trouve ça mieux. Regarde autour de toi, c'est arrangé avec beaucoup de goût, comme on choisit ses mots. On sent que les objets de ce bureau sont entrés ici une à une. Ce qu'il y a d'agréable dans un intérieur, c'est de sentir la personnalité de celui qui l'habite. Mettre à côté les uns des autres des détails d'époques différentes. Tout cela est charmant. Tu n'es pas de mon avis ?
Le mari
Quoi ? Tu crois que je n'ai pas entendu ce en quoi tu m'as sollicité ?
La femme
Eh bien, qu'est-ce que je t'ai demandé ?
Le mari
Mon avis à propos des meubles et des mots…
La femme
Et alors ?
Le mari
Et alors, oui, quoi ? Tu as raison, c'est arrangé avec beaucoup de goût. Ce qui m'étonne même, c'est que lorsqu'on a un bureau arrangé comme ça, on ne peut pas aller dehors. Si j'étais lui, je ne sortirais jamais de chez moi.
La femme
Il a peut-être été retenu par quelqu'un d'autre.
Le mari
Où veux-tu qu'il ait été retenu ?
La femme
Mais je n'en sais rien.
Le mari
Il n'a rien à faire dans la vie.
La femme
Il est tout de même juge, il sépare les gens honnêtes.
Le mari
Non, il est avocat.
La femme
Avocat ! Penses-tu ?
Le mari
Peut-être qu'on s'est trompé d'adresse.
La femme
Il m'a dit qu'il était au barreau de Paris.
Le mari
Il a fait son droit pour s'occuper de quelque chose, mais il ne veut rien faire, d'ailleurs ça ne regarde que lui.
La femme
Notre fille a fait aussi le droit, et au lieu d'être attachée au barreau, elle fait ses saloperies d'enquêtes pour rédiger un je ne sais quoi de souvenirs ou de roman.
Le mari
Je la trouve très bien élevée.
La femme
Oui, oui, et si en plus elle était simple, elle serait parfaite.
Le mari
Oh ! Que tu es turbulente, je te laisse. Il sort.
La femme
Mon Dieu, il m'est difficile de théâtraliser mes récits. Elle suit Armand dans une autre chambre.
Armand
Comment ? Tachok, tu en as assez de ce jeu ! J'ai encore beaucoup de scène à interpréter.
Tachok
Tu ne peux pas faire ça.
Armand
Comment, je ne peux pas faire ça, tu vas voir ! S'il te plaît, ne me prive pas de ce petit plaisir.
Tachok
Tu es fou, se distraire c'est aller au théâtre : je t'indique tout simplement le théâtre où l'on joue la meilleure pièce en ce moment même et je te souhaite d'y passer une bonne soirée.
Armand
Comme tu dis, je veux m'amuser.
Tachok
A condition, bien entendu, de ne pas dépasser la limite de la vraisemblance.
Armand
Tachok, on risque de s'ennuyer tout d'un coup, je crois que la vie n'est pas possible sans un enfant ou deux.
Tachok
Que ceci se passe sous le régime d'une confiance absolue et réciproque !
Armand
C'est vrai, on apprend à se connaître chaque jour et l'on découvre en soi des ressources insoupçonnées.
Tachok
C'est grave car je sens que tu n'as plus très envie de construire un foyer solide.
Armand
C'est grave ?
Tachok
Mais oui, comme responsabilité pour moi, c'est très grave. Et puis, vois-tu, tout à coup, je me mets à me demander si tout ça est vrai. Je m'inquiète.
Armand
T'inquiéter ?
Tachok
Ça peut m'inquiéter de te voir abandonner comme ça deux ou trois enfants, toi tu es sérieux ?
Armand
Evidemment.
Tachok
Comme nous le disions tout à l'heure, il faut que les choses soient authentiques pour qu'il n'y ait pas dans notre esprit le moindre doute, mon cher ami, il y a une zone neutre au fond de l'homme.
Armand
Je t'en prie, parle-moi de ce fond commun entre les hommes et les femmes.
Tachok
Je travaille à partir de ce que je ressens moi-même. Je ne me place pas à l'extérieur et je ne cherche pas à analyser de dehors. A l'intérieur où je suis, le sexe n'existe pas. Je ne me dis jamais : ça, c'est ressenti par moi ou par une femme ou par un homme. Je place souvent ce "ressenti" dans des consciences féminines ou masculines pour des raisons, quelquefois, simplement de variation de dialogue ; sauf dans de rares cas où la femme joue un rôle de femme. Quand je travaille, je ne pense pas en tant que femme. Cela ne m'a jamais affleurée. C'est une chose qui est absolument hors de mes considérations. Quand les femmes disent : " J'ai été empêchée d'écrire parce que je me disais que les femmes n'ont pas fait des choses intéressantes …" En tout cas, moi, ça me dépasse entièrement, parce que je n'existe pas, au sens propre du mot. Au moment où je travaille, je ne pense pas que c'est une femme qui écrit. Dans un travail sérieux, dans la vie, le sexe féminin ou masculin n'intervient pas.
Armand
C'est bien dit. Il applaudit. Tu ne parlais jamais de littérature avec ta mère ?
Tachok
Oh ! Jamais ! Il n'en était même pas question.
Armand
Elle écrivait pourtant !
Tachok
Maman écrivait tout à fait autre chose. J’étais allée au théâtre avec elle, on avait toute les deux vu un spectacle qui avait un grand succès. J'étais dans un état d'extase total et ma mère détestait. Je m’étais disputée avec elle en sortant du théâtre. Elle avait trouvé ça nul. Elle détestait Tchekhov et disait que c'était un pleurnichard insupportable. Elle aimait les romans de cape et d'épée, les grands romans d'amour avec des assassinats. C'est fou ce qui ce passait dans ses romans !
Armand
Je croyais que ta mère n'avait écrit que des contes pour enfant ?
Tachok
Elle écrivait aussi des romans paysans dans lesquels il y avait toujours des intrigues compliquées, des adultères et des femmes d'une beauté incroyable.
Armand
Elle a publié beaucoup ? Etait-elle connue ?
Tachok
Oui, elle a beaucoup publié, elle vivait de ça. Avec un style très violent, elle écrivait sous un pseudonyme : maman n'a jamais voulu qu'on sache qu'elle était une femme.
Armand
C'est une drôle d'histoire, mais qu'a-t-elle dit de tes récits ?
Tachok
Je crois qu'elle n'a jamais pu les lire : elle trouvait normal de se comporter avec une froideur totale avec moi.
Rideau.
Conclusion
Au cours de ce travail d'adaptation, plusieurs difficultés se sont présentées.
Dans Enfance, l'auteur est une vieille femme. Ses parents sont morts. Son récit nous apprend que "se souvenir" c'est avant tout "imaginer". Certes, les confidences en demi-teinte que Nathalie Sarraute nous fait dans ce nouveau récit incitent à y voir une autobiographie et à relire toute son œuvre à rebours pour y trouver les traces d'un effacement volontaire d'aventures et d'expériences personnelles. Mais le dispositif textuel d'Enfance invite plutôt à y trouver les traces d'un défi : celui de se retourner vers soi-même. Son récit ne serait pas primordialement autobiographique, mais existentiel et phénoménologique : il s'agirait d'éclaircir ce qui, chez un enfant, se joue avant les mots ou sous les mots.
On voit en Enfance un recueil fait de mots et d'images. Qui donc faire parler dans la pièce adaptée ? Les mots ? L'écriture ? Ou la parole naïve, innocente d'un écrivain vieilli qui se penche sur son passé ?
On n'a pas aimé commencer notre mémoire par la définition du mot "adaptation" : peut-être parce qu'on n'en maîtrise pas les contours. C'est au terme de ce travail qu'on se rend compte que l'adaptation ne peut-être comprise que si on l'étudie.
Il ne s'agit pas là de revenir à la fausse question de fidélité, mais seulement de confronter Enfance et la pièce qui en découle.
L'œuvre de notre écrivain est difficile à pénétrer, elle renvoie directement à la recherche de soi et de l'autre dans les profondeurs de la réflexion, deux mots banals qui s'associent pour donner un sens qui voyage dans le temps et dans l'espace. D'où cette idée du voyage entre Paris et la Suisse qui nous suggère "la gare" comme le point de rencontre.
Autour d'une séquence de voyage en Suisse, on insère la majorité d'événement de Enfance. Les enjeux scéniques ont beaucoup servi à rendre présent tous les aspects de la jeunesse de notre protagoniste.
Quant au schéma actanciel du texte de départ, on n'a pas pu le faire correspondre à celui de la pièce adaptée, et le jeu de mot chez Sarraute suggère immédiatement le genre comique de la pièce.
Il en résulte que l'adaptation est un mode de réception et d'interprétation du texte du départ selon le point de vue du metteur en scène.
Sommaire
Introduction………………………………………………………..1
Personnages………………………………………………………..2
Acte1…………………………………………………………7
Acte2…………………………………………………………56
Conclusion…………………………………………………………78
Corpus
SARRAUTE Nathalie, Enfance, Pari, Gallimard, 1983.
Université CADI AYYAD
Faculté des Lettres et des Département de langue
Sciences Humaines et de Littérature Française
Beni Mellel UFR : Les écritures scéniques
(Mémoire de DESS)
Nathalie Sarraute
Essai d'adaptation
Enfance

  



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