A propos du concept de «discours»

 Par OMARI Abdellatif  (Prof)  [msg envoyés : 176le 09-05-12 à 20:19  Lu :1634 fois
     
  
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OMARI Abdellatif (Prof)


A propos du concept de «discours»


Dans un récit, la vision du monde de l'auteur concret peut être appréhendée à partir de deux éléments:

1-A partir d'un personnage double (représente l'auteur à la fois par ses traits physiques et ses traits moraux) ou homologue (représente l'auteur uniquement par ses ses traits moraux). Dans la Comédie Humaine, par exemple, Balzac est présent sous les traits de nombreux personnages et à différents âges de sa vie, et que Pierre Abraham appelle les «fantômes du miroir», entendant par là que ces personnages ont quelque chose de Balzac selon l'idée qu'il se faisait de lui-même quand il se regardait dans un miroir. Ainsi, Balzac est à l'âge de 14 ans Louis Lambert, à l'âge de 20 ans Félix de Vandenesse, à l'âge de 23 ans Athanase Granson, à l'âge de 25 ans David Séchard et Daniel d'Arthèz, à l'âge de 33 ans Z.Marcas, à l'âge de 35 ans Albert Savarus et à l'âge de 50 ans le Docteur Bénassis.

2-A partir de ce qu'on appelle «discours». Dans ce sens, il y a discours dans un récit lorsque l'auteur abstrait (qui correspond au «moi» profond de l'auteur concret), se détache pour un moment de l'histoire racontée, où il dit quelque chose, pour se dire en exprimant différents actes (émotion, interprétation, raisonnement, explication, évaluation…) ou décrire des faits sur lui même au moment de l'énonciation narrative (élabore alors un micro-récit sur lui-même et non plus sur le personnage), d'où la présence d'indices de ce qu'on appelle «l'appareil formel du narrateur» (déictiques, temps verbaux, pronoms personnels «je» et «tu», interrogation, exclamation, intimation, modalisation). Le discours, pris dans ce sens, fait généralement coïncider le narrateur avec l'acte ou l'événement produit. C'est pourquoi, les narratologues appellent ce type de discours «discours extradiégétique» pour le distinguer des différentes autres acceptions qu'il peut revêtir.

Malheureusement, chez certains de nos éminents enseignants, voire de nos imminents inspecteurs, le dialogue des personnages dans le récit est considéré comme un «discours» dans le sens qu'on lui donne lorsque le narrateur se détache du récit. Si le discours du narrateur, qu'il soit émotion, interprétation, raisonnement, explication ou évaluation, peut être considéré comme un commentaire, les paroles d'un personnage, même lorsque celui-ci fait des commentaires, ne doivent nullement être considérées comme un «discours» dans le sens ci-dessus. Les narratologues appellent les paroles des personnages (rapportées au style direct ou transposées au style indirect et indirect libre) «Récit de paroles», et appellent les actions et la description «Récit d'événements». Dans les deux cas, alors, nous sommes devant le récit et non devant un «discours» par opposition au «récit». Et pour distinguer ce type de discours du reste des autres éléments du récit, les narratologues appellent le récit de paroles et le récit d'événements «discours diégétique». Mais quand il s'agit de soumettre un personnage à une étude de ses actions, de ses paroles et de ses pensées, cela est une autre affaire.

A-t-on jamais demandé aux élèves de dégager le type d'un passage dialogique dans un récit? Non! Parce qu'on ignore où on hésite devant la vraie réponse. Et si on le fait, on propose la réponse hasardeuse de «discours» en commettant une erreur de confusion entre «le type de texte» et le «type de l'énonciation» (qui ne peut être que «récit» ou «discours», et si c'est un discours c'est dans le sens d'une attitude provenant du narrateur et qui coïncide largement avec le moment de l'énonciation, et non dans le sens de «discours direct»). Et puisque le dialogue des personnages est appelé «récit de paroles», le type d'un fragment dialogique dans un récit est bel et bien «narratif». Le concept de «narration», dans le sens de relation de faits, recoupe alors à la fois «paroles des personnages», «actions» et «description», et donc recoupe «récit de paroles» et «récit d'événements». Cependant, le discours, attitude du narrateur en rapport avec le moment de l'énonciation, est soit tout un fragment aux temps verbaux à valeur de discours, et où le narrateur interprète, explique, raisonne, juge …, soit un mot, un groupe de mots, inséré discrètement à l'intérieur du «récit de paroles» ou du «récit d'événements», particulièrement par une expression évaluative, explicite ou implicite. Un passage tiré du Père Goriot illustre parfaitement la présence de ces deux types de «discours»:

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment, et alla, vers trois heures de l'après-midi, chez madame de Restaud en se livrant pendant la route à ces espérances étourdiment folles…

A peine le narrateur a-t-il fait mention d'un événement touchant la vie intérieure du personnage Rastignac qu'il lui applique un jugement de valeur (discours évaluatif explicite) en rapport avec le moment de l'énonciation, inséré à la fin de la relation de cet événement par un groupe de mots («étourdiment folles»). Un simple adverbe, un simple adjectif, une simple métaphore ou comparaison, mis sur le compte du narrateur, peuvent exprimer de sa part une attitude évaluative.

Mais la relation de ce fait se voit immédiatement suivie d'un changement de temps, du passé historique (et donc du récit d'événements) au présent gnomique, et d'un changement de sujet, de Rastignac en tant qu'individu à la catégorie «les jeunes gens» (et donc à tout un fragment d'un «discours explicatif» et où le narrateur se livre à une analyse psychologique en rapport avec le moment de l'écriture):

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment, et alla, vers trois heures de l'après-midi, chez madame de Restaud en se livrant pendant la route à ces espérances étourdiment folles qui rendent la vie des jeunes gens belle d'émotions: ils ne calculent alors ni les obstacles ni les dangers, ils voient en tout le succès, poétisent leur existence par le seul jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes par le renversement de projets qui ne vivaient encore que dans leurs désirs effrénés; s'ils n'étaient pas ignorants et timides, le monde social serait impossible. Eugène marchait avec mille précautions pour ne se point crotter…».

Cependant, chez Balzac, et dans la majorité de ses romans, ce type de discours peut s'étaler sur toute une page ou deux et non seulement sur un paragraphe

Pour bien illustrer le premier type de discours du narrateur qui se voit inséré à l'intérieur du «récit d'événements» par d'autres moyens linguistiques, nous empruntons quelques exemples au premier chapitre de La Boîte à merveilles:

1-Les expressions modalisantes comme «peut-être»:

«J'avais peut-être six ans (…) A six ans j'étais seul, peut-être malheureux»

2-Les expressions argumentatives comme «effectivement» ou «mais»

«Effectivement, au rez-de-chaussée, habitait une voyante…»

«…mais je n'avais aucun point de repère»

3-Les commentaires et les explications mis en apposition:

«Nous habitions Dar Chouffa, la maison de la voyante (…) Adeptes de la confrérie des Gnaouas (gens de Guinée…)»; «Je me levais de bonne heure pour aller au Msid, école coranique…»

Dans La Boîte à merveilles, deux passages illustrent le type du discours du narrateur (du «je» narrant, et donc de l'auteur) qui s'étale sur tout un paragraphe, il s'agit de:

-«Le père, dans une famille comme la nôtre, représente (…), assurance et respectabilité».

-«Non, je n'ai pas encore oublié ces instants. Seigneur! Je me souviens (….), chantait par la voix de ses rossignols».


Conclusion:

Non seulement l'enseignant doit assimiler le sens du mot «discours» par opposition au récit et le distinguer des «paroles des personnages» qui, elles, appartiennent au récit, mais doit expliquer aux élèves que le mot «discours» dans les appellations «discours direct, discours indirect, discours indirect libre et discours narrativisé» signifie tout simplement «paroles» et ne revêt pas le sens d'un fragment opposé au récit et exprimant une attitude du narrateur en rapport avec le moment de l'énonciation». De même, les élèves doivent comprendre, une fois pour toute, que le type d'un texte qui ne comporte que des événements verbaux (paroles ou pensées) est bel et bien «narratif».


  



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  Tous les messages de OMARI Abdellatif


 Réponse N°1 21079

Vous avez raison...
  Par   Idoubiya Rachid  (Profle 09-05-12 à 22:23



Premièrement, je tiens à remercier M.OMARI Abdellatif pour la qualité de ses travaux qu'il envoie généreusement au forum.

C'est un excellent travail.

Oui, vous avez tout à fait raison en parlant des confusions quant à l'utilisation du mots "discours" au niveau narratologique.

Quand vous dites que le mot discours doit être réservé aux différentes interventions de l'auteur réel au moment de l'énonciation: ce sont les paroles de l'écrivains, ses appréciations, exprimés par des modalisateurs. Que ce soit de façon implicite ou explicite... Alors que les "paroles" des personnages, ils restent: sous forme de «discours diégétique»....

La différence est donc de taille! Doter les personnages de discours est presque un non sens! Pour faciliter encore la chose, disons que les personnages ont plusieurs manières de révéler leurs "paroles" dans le récit: soit de façon directe, ou indirecte, ou indirecte libre, en utilisant des verbes de perception, ou encore narrativisée... Mais c'est le narrateur qui les font parler! Mais le vrai discours est celui où l'écrivain intervient directement pour donner un commentaire, qui pourrait s'étaler sur plusieurs paragraphes, comme c'est le cas chez un Balzac, ou pour donner des appréciations, en utilisant des moyens de modalisation comme vous le dites bien plus haut!

Monsieur OMARI Abdellatif, merci pour le partage...





 Réponse N°2 21088

Intéressant
  Par   Adi Lachgar  (CSle 10-05-12 à 08:40



Très intéressant, comme d'habitude cher ami. Mais (tu le sais bien, avec bibi, il y a toujours un "mais") ça donne le vertige. J'ai dû lire et relire certains passages pour bien saisir la démonstration. Je crois que vous nous rendriez un grand service si, pour compléter et faciliter l'accès à la distinction récit/discours, vous nous offriez un corpus démonstratif.

J'ai aussi tiqué sur "...voire nos imminents inspecteurs": sont-ils censés avoir raison et en savoir plus que les enseignants sur ces questions?





 Réponse N°3 21116

Merci
  Par   Samira Yassine  (CSle 10-05-12 à 23:28



Je ne saurai vous remercier assez, cher collègue, pour cette distinction que vous avez si bien expliquée. Je dois vous avouer que je fais partie de ces professeurs, pas imminents, mais les professeurs qui ne maitrisaient pas bien la notion de discours .

Je vous en remercie infiniment, vous venez de me rendre un grand serivice.

Sachez, cher collègue, que vos écrits ne laissent personne indifférent, Jaaaazaka allahou khayran 3anna. y a pas mieux comme remerciements.

Mes respects.





 Réponse N°4 21125

Reconnaissance
  Par   OMARI Abdellatif  (Profle 11-05-12 à 00:28



Je tenais à exprimer ma reconnaissance, d'abord à tous ceux qui , par modestie, manifestent leurs louanges à l'égard de nos suggestions, ensuite à ceux qui nous complètent par leurs précieuses idées, enfin à ceux qui nous corrigent quand nous commettons des erreurs.

Mes hommages et mes respects





 Réponse N°5 21136

L'énonciation!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 11-05-12 à 09:55



Cher ami, si On essayait d'analyser les pronoms dans votre "reconnaissance" je et ma , c'est vous ,là c'est clair! et puis il y a "ceux" et "nous": ce nous qui a un parfum de modestie, est " pluriel" bien sûr, (moi et ceux parmi ce grand ceux qui font des louanges..., et qui est le vrai nous: tous les collègues... )

amicalement





 Réponse N°6 21139

Très ntéressant
  Par   OMARI Abdellatif  (Profle 11-05-12 à 11:01



Et si, cher ami, "je" et "ma" étaient remplacés par "nous" et "notre", quelle serait votre analyse énonciative?

Très amicalement





 Réponse N°7 21144

Permettez
  Par   LOUMATINE Abderrahim  (Profle 11-05-12 à 11:52



Et si je le faisais en attendant que M. Jaafari se manifeste?

Ce sera toujours vous M. Omari avec une certaine" Hauteur" que vous méritez pleinement

Respect





 Réponse N°8 21210

Modestie
  Par   OMARI Abdellatif  (Profle 12-05-12 à 13:57



Bonjour cher ami et collègue Monsieur Loumatine

Je vous remercie infiniment d'avoir répondu à la place de notre ami JAAFARI, et je suis heureux de suivre vos interventions avec un grand intérêt . C'est par modestie de votre part que vous m'imputez des qualités que je ne possède pas.

Tous mes respects





 Réponse N°9 21257

Inspecteurs
  Par   OMARI Abdellatif  (Profle 13-05-12 à 14:58



Ne me dites pas, cher ami Adi Lagare, que vous n'avez pas vu une touche ironique derrière "nos éminents inspecteurs"? Bien sûr qu'ils ne sont pas non seulement censés avoir raison et en savoir plus que les enseignants sur ces questions, mais ils restent ignorants sur beaucoup de choses à propos desquelles ils ne font que tâtonner, et c'est ce que je voulais dire, surtout à ceux pour qui l'inspecteur est un fantôme ou une référence avérée.





 Réponse N°10 21259

rendre à César
  Par   Adi Lachgar  (CSle 13-05-12 à 15:48



J'ai senti l'ironie, mais le clivage "inspecteur"/enseignant" doit être complètement dépassé, si nous voulons rendre service à l'enseignement et aux élèves.

Peut-être suis-je chanceux, mais depuis 1999, année où je pris mon poste à Agadir, je n'ai que des "inspecteurs" formidables, personnes à la fois modestes, respectueuses des autres, proches des enseignants.

Le premier en date, un certain Monsieur Nachef, crème des hommes, nous reçut, un collègue et moi, à l'époque des OLF et des débuts du projet pédagogique, en nous disant:"On tâtonnait. On vous attendait." Et ce fut trois ans de formations gratuites.

Maintenant, les grands malades, il y en a des deux côtés.





 Réponse N°11 21261

Le
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 13-05-12 à 16:24

Oups!les inspecteurs et moi! titre au lieu de "le",

Mes chers amis,

J'ai toujours considéré l'inspecteur comme un invité , même s'il n'est que visiteur.( vous savez, dans notre culture, on dit toujours " nous avons des invités: difanes" alors que c'est rare, sauf, le cas des grandes occasions tel que le mariage, qu'on invite vraiment.Mais , notre hospitalité, nous pousse à les recevoir comme des invités. Et généralement, les visiteurs, sont gênés d'arriver comme cela à l'improviste( rappelez-vous votre réflexion, si Adi sur les visiteurs qui doivent aviser avant de débarquer...), et nos pauvres inspecteurs sont dans la même situation : ils se sentent persona non grata, et c'est pourquoi, la plupart d'eux mettent leurs plus belles armures pour débarquer chez celui qui les considère comme ennemis!et les plus diplomates avisent avant d'arriver!

Un bon accueil, qui peut même venir du cœur, si on réalise la gêne qui accompagne l'inspecteur (comme le chevalier double) et qu'on ferme la porte au nez de la gêne, et qu' on le traite comme invité, ( d'ailleurs beaucoup de collègues le font , dont mézigue) et les choses se passent dans la convivialité, et la bonne humeur. On est étonné alors de constater combien les inspecteurs sont humains; c'est-à-dire vulnérables, et qu'ils ne demandent qu'à participer à notre épanouissement, dans le sens où ils représentent une certaine gratification de nos efforts, et nos compétences, car franchement, cela fait plaisir d'être apprécié, en plus des élèves, des parents , des collègues, par l'inspecteur.

Et question compétence, c'est généralement, profitable, car si le monsieur ou la dame le sont (et cela est souvent vrai, il suffit de leur faciliter la tâche, comme invités, pour le découvrir), on en tire bénéfice, si non, cela  vous permettra au moins d'augmenter dans votre propre estime!

La question que je me pose, souvent, arriverais-je à jouer ce jeu, jusqu'au bout, s'il m'arrivait de devenir inspecteur? J'ai toujours renoncé à la dernière minute à postuler, parce que je juge, qu'il y a des enseignants mille fois plus compétents que moi, et que je connais? que feraient de moi, ces deux années de formation pour oser venir m'inviter chez ces illustres collègues? et puis, de l'autre côté, pour ceux qui ne le sont pas, et là aussi, il y en a: comment feriez-vous face à un collègue pour lui donner une note, alors qu'il ne fait rien pour s'améliorer?

alors, rien que pour ce" front" qu'ont messieurs, les inspecteurs, je leur tire mon chapeau!





 Réponse N°12 21279

Un autre tuyau?!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 13-05-12 à 23:42



S'il vous plait, permettez-moi de vous demander s'il y a une astuce pour corriger un titre, parce que j'ai beau essayer , je n' y arrive pas!

Merci infiniment!





 Réponse N°13 21280

Là, il n y a que lui
  Par   Samira Yassine  (CSle 14-05-12 à 00:21



Oui Jaafari, seul M l` administrateur y a accès, sinon je tirerai profit encore une fois de votre demande.

Merciiii





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