À propos des joutes verbales : un art à analyser !

 Par Jeafari Ahmed  (?)  [msg envoyés : 326le 12-05-12 à 10:09  Lu :901 fois
     
  
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Voici un exemple qui nous vient du Niger, mais les joutes verbales existent aussi chez nous, dans beaucoup de région, notamment dans la région de khénifra , lors des cérémonie de mariage monogame , entre les deux familles qui vont s’allier par le mariage !
Le « marcanda » est une cérémonie qu’une femme organise avec l’argent de son mari, lorsque ce dernier prend une coépouse. Il a lieu chaque fois qu’une nouvelle femme arrive dans le ménage et est destiné à celle qui perd un privilège (la première, lorsqu’il marie une deuxième femme, cette dernière lorsqu’il en épouse une troisième, etc.). Au cours de cette cérémonie, elle invite les femmes mariées du village à passer la journée auprès d’elle et, la nuit venue, avant l’arrivée des mariés, les femmes forment un demi-cercle et celles épousées en premières noces insultent celles épousées par la suite. Celle qui parle s’avance au centre, pendant que les autres frappent dans leurs mains. La mise en scène est donc particulièrement étudiée et met en évidence le caractère de joute oratoire de ces chants. Une fois les insultes terminées, les femmes chantent ensemble, puis conseillent leur hôtesse, afin qu’elle accepte sa nouvelle situation. Le marcanda est donc l’occasion pour les femmes d’évoquer les problèmes liés au mariage polygame. Cette conflictualité (latente) est exprimée au travers d’insultes, qui composent la majorité de la partie discursive du marcanda. Or les insultes rompent avec la « bienséance conversationnelle » dictée par la société zarma : les émotions ne sont plus contenues, mais affichées et la parole est abondante et parfois très directe. L’assistance du marcanda, composée uniquement de femmes mariées, se caractérise par l’absence du mari et de sa nouvelle épouse, et le silence de la femme dont l’époux se marie. Le premier passe la journée chez un ami, tandis que la seconde se trouve encore chez ses parents où se déroule une autre cérémonie, également composée de chants. Cette assistance, uniquement féminine, permet aux femmes d’abandonner la retenue qui est la leur en présence des hommes. Car le marcanda semble, sur de nombreux points, aller à l’encontre des règles de bienséance de la communauté zarma. La partie discursive du marcanda se déroule toujours de manière identique. Les femmes se provoquent en s’adressant des insultes. La mise à l’écart de la joute oratoire des trois principaux protagonistes du mariage crée un effet de théâtralisation : les invitées s’expriment à la place des femmes concernées, tout en rejouant leur propre vie de coépouses. Les pulsions individuelles des femmes concernées sont donc mises en scène et interprétées par d’autres femmes qui vivent l’expérience du mariage polygame. Dans certains cas, il arrive que des coépouses directes s’insultent. Cependant, le cadre maintient l’effet de théâtralisation : si elles peuvent se critiquer, elles n’ont pas le droit de se nommer. Elles peuvent donc faire d’une critique individuelle une critique générale, notamment par l’emploi de métaphores et l’absence de nom : seul le groupe est désigné par l’évocation du statut des destinatrices dans leur ménage. Dans un deuxième temps, une des premières femmes chante une chanson où elle exprime sa douleur suite à l’arrivée d’une coépouse dans son foyer : « Je l’ai déjà dit que je suis possédée et que je ne veux pas de coépouse ». Elle conclut d’ailleurs son chant en simulant des pleurs. Les autres femmes reprennent en chœur le refrain. Une chanson décrivant l’arrivée de la deuxième épouse chez la première, alors que cette dernière est enceinte, clôt la séquence discursive. Sitôt la mariée arrivée, les participantes conseillent les deux coépouses, afin qu’elles se respectent et vivent en harmonie. Lorsqu’on assiste à un marcanda, on est à la fois frappé par la violence des propos et l’esprit dans lequel ils sont proférés. En effet, alors même que l’enjeu est délicat -ce n’est jamais de gaieté de cœur que l’on voit arriver une coépouse-les femmes paraissent détendues, rient même, et lorsque certaines décrivent cette cérémonie, elles soulignent le plaisir qu’elle procure. Ces insultes appartiennent donc bel et bien à la joute oratoire, où le combat est ludique, et où le bon mot est arme et le silence faiblesse. Si l’analyse de la forme met en évidence la construction d’une « distance symbolique », l’analyse thématique montre quels sont les thèmes abordés et comment les femmes expriment à la fois leur douleur et leur colère. La première locutrice, qui représente la femme pour qui est organisé le marcanda, explique sa situation tout en dévalorisant sa nouvelle coépouse : « le père de mon fils / M’a amené la part de la dent », c’est-à-dire « une femme qui provoque la risée ». Elle développe alors son attaque en montrant la stupidité de sa coépouse : « elle ne connaît pas le mal / Elle ne connaît pas le bien / La vaurienne ! » . Elle termine son insulte en se moquant de ses rivales : « Hiye ! hiye ! la part de la dent / Hiye ! hiye ! la vaurienne ». Une des deuxièmes femmes lui répond en déniant la critique de la première : « les femmes aux grosses têtes sont-elles folles ? ». Cette question est posée suite à leur comportement hostile à l’égard des secondes ; ce qui est, selon elle, totalement injustifié, la première n’étant pas supérieure à la seconde : « On t’a amenée on l’a amenée [ça] ne vaut pas la peine de se vanter ». Elle met donc ici en évidence l’aspect conflictuel de la polygamie et les caractéristiques des deux protagonistes. On peut distinguer une double hiérarchie, sociale d’une part et affective d’autre part. En effet, si la première femme a autorité sur la seconde du fait de son âge et de son antériorité dans le ménage, sa rivale a pour elle le fait d’être la dernière arrivée dans le ménage et d’être, grâce à sa jeunesse, la préférée du mari. Face à la supériorité affichée des premières femmes, elle contre-attaque en montrant leur bêtise et leur saleté : elles se comportent de manière déviante (se laver sur le pot avec la calebasse de leur mari) pour acquérir, par la magie les faveurs de leur mari : « tout ça pour avoir son cœur ». Avec cette attaque, elle dit implicitement que les deuxièmes femmes sont naturellement les favorites. Une des premières femmes réplique en rejetant la critique qui lui est faite : elle accuse la deuxième de vantardise. Pour elle, « être petite et avoir une petite tête signifie qu’on est malchanceux ». Reprenant l’argument précédent, une des deuxièmes femmes inverse le raisonnement et, par là, la prémisse : si la petite épouse est fanfaronne, alors « la petite épouse ne vaut rien ». Mais si l’homme vient souvent lui rendre visite durant la nuit (« des pieds ont senti la rosée », au point que les premières femmes en sont jalouses (« certaines ont eu la colique / d’autres n’ont pu dormir », ceci signifie que la petite épouse n’est pas fanfaronne. Avec ce contre-argument, elle renvoie l’insulte à celle qui l’a lui adressée : la fanfaronne n’est-elle pas celle qui ment ? Une des deuxièmes femmes enchaîne sur cette insulte en prouvant une nouvelle fois qu’elles sont les préférées du mari : naturellement les favorites. Une des premières femmes réplique en rejetant la critique qui lui est faite : elle accuse la deuxième de vantardise. Pour elle, « être petite et avoir une petite tête signifie qu’on est malchanceux ». Reprenant l’argument précédent, une des deuxièmes femmes inverse le raisonnement et, par là, la prémisse : si la petite épouse est fanfaronne, alors « la petite épouse ne vaut rien ». Mais si l’homme vient souvent lui rendre visite durant la nuit (« des pieds ont senti la rosée », au point que les premières femmes en sont jalouses (« certaines ont eu la colique / d’autres n’ont pu dormir »,), ceci signifie que la petite épouse n’est pas fanfaronne. Avec ce contre-argument, elle renvoie l’insulte à celle qui l’a lui adressée : la fanfaronne n’est-elle pas celle qui ment ? Une des deuxièmes femmes enchaîne sur cette insulte en prouvant une nouvelle fois qu’elles sont les préférées du mari : La petite épouse a le milieu de la tête derrière le lit . Cette périphrase s’explique ainsi : traditionnellement, avant d’être conduite définitivement chez son mari par ses mères classificatoires et ses amies, la mariée se fait tresser. Suite à l’intensité des ébats amoureux, ses tresses, qui sont des postiches, sont tombées derrière le lit, ce qui montre la passion du mari pour sa jeune épouse. Cette interprétation est soutenue par la reprise de la périphrase évoquée précédemment : « des pieds ont senti la rosée ». Le jeu apparaît tout particulièrement dans le rythme et le style des insultes, principalement caractérisé par la prédominance des figures définies par Bonhomme comme « une forme discursive marquée, libre et mesurable qui renforce le rendement des énoncés » (1998 :7). Cette prédominance met en évidence, d’une part, l’aspect poétique de ces insultes et, d’autre part, la présence de règles linguistiques qui permettent de « cadrer » ce qui pourrait mettre en danger l’harmonie sociale. En outre, par l’emploi de figures stylistique et d’une rythmique particulière, les femmes cherchent à obtenir l’appui de l’auditoire et à faire taire leurs rivales. Le style des insultes se caractérise par la présence récurrente de plusieurs figures : périphrases, synecdoques, métaphores et antiphrases. Toutes semblent avoir pour fonction de réguler la parole, de mettre à distance le contenu afin que celui-ci soit percutant sans être directement humiliant. Dans cette optique, les périphrases, que l’on trouve abondamment dans les interactions quotidiennes du fait de la « bienséance langagière » qui veut que l’on parle par image pour éviter de blesser son vis-à-vis ou de provoquer les génies, sont importantes, car elles permettent de désigner sans nommer. Ainsi les locutrices ne parlent pas de leur mari, mais du « père de leur enfant », les premières femmes sont appelées « les femmes aux grosses têtes » et les suivantes « les femmes aux petites têtes ». Ces dernières périphrases sont construites à partir de constatations physiques : les premières sont dites les femmes aux grosses têtes, car elles sont, du fait de leur âge, souvent plus grosses que les deuxièmes femmes. Ainsi, en les désignant par les termes « gros » et « petits », les locutrices font référence au physique de leurs rivales. Ces périphrases permettent donc de décrire souvent négativement la rivale sans toutefois mettre en danger l’harmonie sociale. En effet, la critique, dans sa forme, s’adresse à un groupe et non à une femme en particulier, et si une personne est directement visée, elle peut sans difficulté faire semblant de ne pas comprendre et ne perd donc jamais réellement la face. En dehors des périphrases qui renvoient à une personne, les locutrices utilisent également cette figure pour désigner une situation intime et détourner un tabou. Ainsi « des pieds ont senti la rosée » évoque la venue nocturne du mari dans la chambre ou la maison de la femme, tandis que l’expression « La petite femme a le milieu de la tête derrière le lit » qualifie, comme écrit précédemment, les ébats amoureux. Les périphrases « Certaines ont eu la colique / d’autres n’ont pu dormir » montrent, quant à elles, la souffrance des femmes lorsque leur mari se rend chez leur rivale. Cette figure permet donc d’aborder des thèmes à la fois tabous et particulièrement importants dans un cadre de polygamie, la jalousie étant à l’origine des conflits entre les femmes. Les métaphores, en établissant « des analogies entre des termes appartenant à des domaines notionnels hétérogènes » (Bonhomme, 1998 : 60), permettent aux femmes d’attaquer implicitement leurs rivales, sans que ces dernières ne perdent la face. Dans la première insulte, la locutrice désigne sa nouvelle coépouse par une métaphore « in abstentia » : le thème -ce qui est métaphorisé (la coépouse) -est omis ; seul reste le phore, le métaphorisant : « la part de la dent » , un phore qui signifie que la coépouse est la risée de tout le monde. La suite renforce le côté péjoratif de cette métaphore : « L’idiote ne connaît pas le mal / elle ne connaît pas le bien » . Les locutrices appartenant au groupe des deuxièmes femmes utilisent également la métaphore ; celle qu’elles emploient à deux reprises est beaucoup plus directe, car elle est attributive : La grande épouse est bouse de vache
En multipliant le phore (« c’est un gros tas qui n’est pas bon »), elles font même une métaphore filée. Celle-ci permet de reformuler ce qui a été dit précédemment et renforce l’insulte, en l’explicitant. Les synecdoques utilisées montrent également la maîtrise verbale des locutrices et renforcent l’expressivité de leurs insultes. Fondées sur des rapports d’inclusion, elles leur permettent des changements de perspective. Ainsi, pour désigner les deuxièmes femmes, les premières emploient à plusieurs reprises le terme « tête ». Cette synecdoque particularisante leur permet de ridiculiser leur rivales, qui ne sont plus des personnes mais de simples têtes. La deuxième synecdoque est employée par une des deuxièmes femmes qui dit de ses égales qu’elles ont « le milieu de la tête derrière le lit ». En associant les tresses au milieu de la tête, la synecdoque généralisante exprime de manière percutante et surprenante l’ardeur des ébats amoureux : ce ne sont pas seulement les tresses qui sont tombées derrière le lit, mais le milieu de la tête. Pour contrer les attaques de leurs rivales, les deuxièmes épouses utilisent l’antiphrase à une reprise : « Le mariage de la petite épouse est éphémère ». Au début de l’insulte, les locutrices reprennent, résument en quelque sorte ce que leur reprochent les premières femmes en semblant aller dans le sens de celles-ci, puis elles contre-attaquent. En employant l’antiphrase qui permet de dire le contraire de ce que l’on pense, caractéristique de l’ironie, elles amadouent par conséquent dans un premier temps leurs rivales en feignant d’adhérer à leur critique, puis elles contre-attaquent violemment (le mari les préfère) ; ce qui crée un effet de surprise censé laisser l’adversaire sans voix. Toutes les insultes se distinguent, en outre, par une rythmique particulière. Non seulement les femmes parlent de manière très rythmée à la manière d’un « rap » tout en frappant dans leurs mains, mais elles construisent également leurs insultes sur une régularité du nombre de syllabes entre plusieurs vers, sur des anaphores rhétoriques, des anadiploses et épiphores, ainsi que, d’un point de vue phonique, sur des rimes et des allitérations.

  



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  Tous les messages de Jeafari Ahmed


 Réponse N°1 21197

Tout un art
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 12-05-12 à 12:10



L'art de la parole, la mise en scène permettent en effet d'exorciser nos "démons" intérieurs, nos peurs. Dans ces rites qu'on peut juger primitifs, il y a beaucoup de sagesse. Je ne suis pas experte dans le domaine mais chez nous également la femme extériorisait sa joie ou son chagrin à travers des improvisations "artistiques"qui malheureusement nous n'avons pas su conserver. Lors des cérémonies, les femmes exprimaient de manière coquine, cocasse la vie conjugale. Certaines n'hésitaient pas à se déguiser en homme. Ces cérémonies étaient des formes de thérapie où le chant, le jeu, la parole avaient leur importance.

Aujourd'hui, en Occident, les psychothérapeutes prennent conscience du rôle de la parole et du groupe dans la gestion des problèmes individuels.

Former un cercle, parler c'est se mettre en scène.

Merci pour le partage.





 Réponse N°2 21207

Oui!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 12-05-12 à 13:19



J'ai signalé Mme Aziz, que ça se fait encore, dans des régions: ne serait-ce que la forme originelle de l'hypothèque: Laaroussa ( manque un i: pour transposer en "souris") marhouna! et les deux familles se joutent, et le père , et surtout le frère, ou l'oncle, la protège derrière lui, et les autres se mettent en duel verbal, pour monter que "votre fils ne mérite pas notre fille..et l'argent viendra après pour libérer la souris...





 Réponse N°3 21213

En effet
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 12-05-12 à 14:08



la souris "marhouna fi marocagreg marhouna ha hiya marhouna".

Le prix de la rançon n'est pas encore fixé.

Mais comme c'est une souris qui dérange, le père, le frère, l'oncle disent à l'unisson: "gardez-la jusqu'à la nuit des temps!"

Bon appétit.





 Réponse N°4 21216

Toujours le mot pour sourire!
  Par   Jeafari Ahmed  (CSle 12-05-12 à 14:39



Votre sens de l'humour est fatale! vous avez toujours le dernier mot.

à propos de joutes, j'ai essayé ça avec mes élèves de Tronc commun, la semaine dernière: une douzaine: les classes se vident., c'est la fin d'année. Ce sont de pauvres littéraires faibles à mourir. Pas motivés du tout! Alors j'ai fait deux rangées, et je leur ai expliqué le jeu: chacun forme une phrase n'importe quoi, mais avec l'intention d'insulter l'autre ; tu es beau. devient une insulte. Tu révises bien. tu es la table ( je leur ai demadé de ne pas utiliser une comparaison, mais plutôt une métaphore.

Et c'était pour moi, un choc: c'était tellement amusant et créatif, qu'ils ont produit plus de phrases qu'ils n'avaient réussi pendant toute l'année. Dans la bonne humeur, et l'authenticité.





 Réponse N°5 21221

C'est intéressant
  Par   Dounia Azouz  (Autrele 12-05-12 à 16:20



Je vous promets de tenter l'expérience.

Bonne journée.





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