à propos de la focalisation

 Par OMARI Abdellatif  (Prof)  [msg envoyés : 176le 05-02-12 à 13:39  Lu :7683 fois
     
  
 accueil


OMARI Abdellatif

A propos de la focalisation

Définition de quelques concepts:

-Histoire: les événements tels qu'ils se sont produits dans la réalitéet tels qu'ils ont été vécus réellement par les personnages, avec leur ordre chronologique et leurs détails.

-Récit: les événements de l'histoire, relatés oralement ou par écrit, deviennent récit. Dans son sens large, le récit recoupe les événements verbaux, les événements non verbaux et le discours. Dans son sens restreint, le récit ne comporte que les événements verbaux et les événements non verbaux, on parle alors du «discours diégétique».

- Evénements non verbaux (ou récit d'événements): actions descriptions

- Evénements verbaux (ou récit de paroles): paroles (et pensées) des personnages rapportées au discours direct ou transposées au discours indirect, indirect libre ou narrativisé.

-Discours (ou discours extradiégétique): pendant la narration le narrateur peut se détacher de l'histoire racontée pour exprimer différents actes ou types fonctionnels du discours (émotion, interprétation, raisonnement, explication, évaluation, interrogation, exclamation, intimation, modalisation, vérités générales…) ou décrire des faits sur lui même au moment de l'énonciation narrative, le narrateur élabore alors un micro-récit sur lui-même et non plus sur le personnage (ex: le premier paragraphe de La Boîte à merveilles). Le discours fait généralement coïncider le narrateur avec l'événement produit. Des traits linguistiques distinctifs (appareil formel du discours du narrateur) permettent de repérer ces types de discours.

La focalisation, appelée également point de vue ou perspective narrative, concerne, dans un récit, la question «qui voitou qui perçoit». La perception se définit comme action de connaître par l'esprit et les sens. Et qui dit «sens» dit que la perception ne se limite pas uniquement au centre d'orientation visuel, mais implique aussi les centres d'orientation auditif, tactile, gustatif et olfactif.

Dans le monde romanesque (récit), le point de vue concerne la perception du monde extérieur et celle du monde intérieur des personnages par un sujet-percepteur: narrateur dans la focalisation dite «zéro», personnage dans la focalisation dite «interne» et caméra dans la focalisation dite «externe».


Remarque: il faut préciser que ce n'est pas parce que l'objet décrit passe par la perspective narrative d'un personnage-percepteur que la focalisation est obligatoirement interne. Dans un récit à la première personne, par exemple, et où tout ce qui est narré et décrit est obligatoirement perçu par le «je» narré, la tendance est de croire que la focalisation est on ne peut plus interne. Il n'en est rien. Souvent, même lorsque l'objet perçu passe par la perspective narrative d'un personnage, derrière cette perspective peut se déployer celle du narrateur. On parle alors de télescopage de deux points de vue, celui du personnage et celui du narrateur dans un récit à la troisième personne; celui du «je» narré et celui du «je» narrant, dans un récit à la première personne, et il est possible que la perspective reste indéterminée. Des indices, cependant, permettent de lever cette ambigüité pour distinguer le type de focalisation dominant.

Un exemple tiré de La Boîte à merveilles, et non du moindre, permettra d'illustrer ce cas où malgré la perspective narrative d'un personnage-percepteur (Mohamed enfant), le point de vue est de Mohamed adulte, et donc la focalisation est zéro et non pas interne:«Les clientes de la Chouafa, avaient dès l'entrée une bonne impression, impression de netteté et de paix qui invitait à l'abandon, aux confidences -autant d'éléments qui aidaient la voyante à dévoiler plus sûrement l'avenir». (Ch. I, p5).

Commentaire:

Les énoncés évaluatifs «impression de netteté et de paix qui invitait à l'abandon, aux confidences» et «autant d'éléments qui aidaient la voyante à dévoiler plus sûrement l'avenir» peuvent être interprétés de deux façons. Dans une première hypothèse, ils peuvent être considérés comme des remarques de Mohamed adulte (vu le décalage) sur la «bonne impression» des clientes: dans ce cas, ce sont des discours extradiégétiques relevant de l'énonciation présente, du «je» narrant. Dans une seconde hypothèse, nous pouvons les considérer comme des réflexions que faisait Mohamed enfant pour s'expliquer la satisfaction des clientes. Mais vu la maturité de ces réflexions qui dépasse le statut et la capacité d'un enfant, cette deuxième hypothèse paraît moins probable. C'est la première hypothèse qui doit alors être retenue. D'autres indices, permettent de relever cette ambigüité, car pour déterminer le type de focalisation d'un énoncé (texte ou fragment de texte) il faut nécessairement s'appuyer sur quatre plans: plan perceptif-psychique, plan temporel, plan spatial et plan verbal. Cependant, chaque fragment d'un énoncé peut posséder une caractéristique de tel ou tel plan ou posséder une caractéristique de l'un et de l'autre plan, et on n'est pas toujours obligé de recourir à tous les plans pour relever le type de focalisation d'un énoncé.


I-La focalisation zéro (ou perspective narrative auctorielle)

A-Dans le discours diégétique

1-Plan perceptif-psychique

a-Perspective narrative: Perspective narrative du narrateur

b-Profondeur de la perspective

-Perception externe illimitée: omniscience externe

Pendant la narration, le narrateur perçoit la totalité du monde extérieur, particulièrement tout ce qui est inaccessible aux personnages et leur échappe. Non seulement l'omniscience externe concerne l'espace, le portrait physique des personnages et tous les objets perçus mais également les informations d'ordre historique, biographique, esthétique…

Voici un exemple tiré d'Eugénie Grandet de Balzac, il s'agit d'un fragment de la description du portrait physique d'Eugénie: «Eugénie, grande et forte, n'avait donc rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était belle de cette beauté si facile à méconnaître, et dont s'éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges souvent dues aux hasards de la conception, mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir; ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin…».

-Perception interne illimitée: omniscience interne

Pendant la narration, le narrateur dispose d'une perception interne illimitée et infaillible de la vie intérieure de tous les personnages et même de leur inconscient. Il se tient dans la position d'un psychologue plein de sagesse et de raison, explorant et analysant les profondeurs de l'intérieur des personnages. Pour rendre compte de la vie intérieure de ses personnages de cette manière, le narrateur emploie ce qu'on appelle le «psycho-récit dissonant» dans lequel il use, tout en recourant au présent gnomique, de déclarations générales, de commentaires, d'explications, d'expressions analytiques abstraites, etc.

Deux extraits tirés d'Eugénie Grandet illustrent ce type de perception où à peine le narrateur fait-il mention d'un événement touchant la vie intérieure du personnage qu'il se dissocie d'Eugénie pour passer à une analyse psychologique:

-«Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur leur exprime des pensées, où les palpitations du coeur communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent les idées en un vague désir jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés! Quand les enfants commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment de la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur? Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de bonne heure, fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette, occupation qui désormais allait avoir un sens…».

-«En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa force, et l'exercice de sa puissance : il agit, il va, il s'occupe, il pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a ouvert, le mesure et souvent le comble de ses voeux et de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Son bonheur, amassé comme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main…».

2- Plan temporel

a-Ordre

Il s'agit de confronter l'ordre de disposition des événements dans le récit à l'ordre de succession de ces mêmes événements dans l'histoire

-Possibilité de faire des retours en arrière (analepses)

-Possibilité de faire des anticipations certaines (prolepses)

Les retours en arrière et les anticipations dans le futur intervertissent l'ordre chronologique de l'histoire. Pendant la narration, le narrateur peut faire un retour en arrière pour nous informer de quelque événement qu'il avait passé sous silence au moment de son avènement dans l'histoire. Il s'agit d'une analepse interne. Mais le narrateur peut faire un retour en arrière pour nous livrer des informations extérieures au récit proprement dit, il s'agit d'une analepse externe. Dans Il Etait une fois un vieux couple heureux, tantôt le narrateur fait des retours en arrière pour nous livrer des informations sur Bouchaib avant son retour à la terre de ses ancêtres (analepses externes), tantôt il fait des retours en arrière pour nous livrer des informations sur le vieux couple après le retour de Bouchaib au pays (analepses internes). De même, le narrateur peut faire des anticipations certaines dans le futur pour nous informer de quelque événement qui n'a pas encore eu lieu dans l'histoire. Dans Eugénie Grandet, par exemple, le narrateur balzacien annonce déjà des événements qui sont encore ignorés par les acteurs : «Dans trois jours l'année1819 finissait. Dans trois jours devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans poison, ni poignard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs, plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des Atrides».

b-Durée ou vitesse

-sommaire d'événements non verbaux (actions et description)

Les actions relatées ou les procès décrits qui comportent une longue durée dans l'histoire sont rapportés synthétisés au maximum, le sommaire, utilisé souvent dans l'exposition d'un roman, ne dresse plus que le bilan des événements en fournissant rapidement les informations nécessaires:

Dans Un Coeur simple de Gustave Flaubert, nous trouvons le fragment suivant qui constitue un sommaire débutant par une ellipse: «Puis des années s'écoulèrent, toutes pareilles et sans autres épisodes que le retour des grandes fêtes: Pâques, l'Assomption, la Toussaint. Des événements intérieurs faisaient date, où l'on se reportait plus tard. Ainsi en 1825, deux vitriers badigeonnèrent le vestibule; en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme. L'été de 1828, ce fut à Madame d'offrir le pain bénit…». Ainsi, dans ce fragment, le narrateur condense en quelques lignes une période d'une longue durée.

- sommaire d'événements verbaux (paroles et pensées des personnages)

Les paroles et les pensées des personnages exprimées in extenso dans l'histoire sont résumées avec un maximum de concision par le discours dit «Narrativisé»: TRl'acte verbal seul (ex: «Il eut beau protester, on ne le crut pas.», La Ficelle), et celui où ces paroles ou ces pensées sont rapportées par l'acte verbal et son énoncé. (Ex: «Tous les jours il parlait de son aventure», La Ficelle)

c- Fréquence: évocations itératives

Le narrateur raconte une fois ce qui s'est passé plusieurs fois et les temps du récit ont alors une valeur itérative (de répétition) et peuvent être accompagnés d'indications temporelles exprimant cet aspect. Le fragment, dominé par cette valeur, synthétise en un seul segment descriptif plusieurs occurrences du même spectacle. La fonction de ce type de fragment est assez proche de celle de la description, et il s'agit d'un autre type de sommaire qu'on appelle «récit itératif»: TR Ex: «Depuis son retour au pays, Bouchaib n'était plus tenté par le Nord. Il ne voyageait plus que pour se rendre à tel ou à tel moussem annuel…et il ne ratait jamais le souk hebdomadaire, où il allait à dos d'âne tous les mercredis…Il fréquentait assidûment la mosquée, ne ratait pas une seule prière…Il tenait la comptabilité de la mosquée sur un cahier d'écolier vert…veillait au grain…Il rédigeait les lettres…Il expliquait les réponses….Ainsi le vieux couple mangeait-il de la viande plusieurs fois par mois….», Il Etait une fois un vieux couple heureux

d-Ellipse: une période est passée sous silence, élidée

L'ellipse peut être explicite (avec indication) ou implicite (sans indication). L'ellipse explicite est soit déterminée (ex: deux ans plus tard…) soit indéterminée (ex : quelques années s'écoulèrent…). Dans l'ellipse implicite, la période élidée n'est pas déclarée, le lecteur peut inférer de quelque lacune chronologique ou solutions de continuité narrative: TR Le passage suivant, tiré de La Ficelle «Il dépérissait à vue d'oeil… Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait. Vers la fin de décembre, il s'alita. Il mourut dans les premiers jours de Janvier…», recoupe à la fois le sommaire d'événements non verbaux et deux ellipses implicites. La première se situe entre les fragments «Il dépérissait à vue d'oeil …Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait» et «Vers la fin de décembre, il s'alita», car nous savons, mais de façon fort imprécise, que ce dépérissement et cet affaiblissement ont pris un grand nombre de jours avant l'alitement. L'autre se situe entre les fragments «Vers la fin de décembre, il s'alita» et «Il mourut dans les premiers jours de Janvier…», néanmoins, cette se seconde ellipse, grâce à ces deux indications de date (fin de décembre, premiers jours de Janvier), est moins imprécise car nous savons qu'entre l'alitement et la mort, l'espace temporel élidé est de quelques jours et moins d'une semaine.

e -Pause descriptive

Le narrateur, abandonnant le cours de l'histoire (ou, comme dans Le Père Goriot, avant de l'aborder) se charge, en son propre nom et pour la seule information du lecteur, de décrire un spectacle qu'à proprement parler, en ce point de l'histoire, personne ne regarde. Dans le récit, la pause descriptive est un ajout, elle n'existe pas dans l'histoire, c'est pour cela que TR>TH

3-Plan spatial

a-Position spatiale

En l'absence d'indications spatiales déictiques en rapport avec le moment de la narration, le lecteur adoptera dans son imagination la position spatiale occupée par le narrateur

b-Mobilité spatiale

Le narrateur a le don de l'omniprésence et pourra donc raconter ce qui s'est passé à un même moment à plusieurs endroits différents

4-Plan verbal

a-Registre verbal: Idiolecte du narrateur (lexique, syntaxe et images)

Pour les événements non verbaux, le narrateur manifeste une attitude ou une position par différents moyens linguistiques évaluatifs et appréciatifs et par différentes valeurs symboliques et argumentatives de l'expression. Dans l'analyse de l'univers intérieur des personnages, le narrateur emploie un vocabulaire très abstrait, et à aucun moment il ne fait le moindre effort pour épouser le lexique et la syntaxe ou pour adopter les images qui sont propres à l'expérience intérieure des personnages.

Pour les événements verbaux, le narrateur les résume en transposant le registre verbal des personnages en son propre idiolecte.

b- Degré d'insertion du discours des personnages

-discours extérieur des personnages narrativisé

-discours intérieur des personnages narrativisé. Tout en usant, cependant, de formules de subordination de genre: «il savait que, il sentait que, il pensait que», le narrateur résume les sentiments, les pulsions, les désirs…

B-Dans le discours extradiégétique

1-L' appareil formel du discours du narrateur (ou traits distinctifs linguistiques du «discours» auctoriel)

a -Pronoms personnels

Je, nous du narrateur; tu, vous du narrataire

-«Ainsi ferez-vous, vous qui…, vous qui…, en vous disant…». Début du Père Goriot, le narrateur s'adresse à un certain type de narrataire.

-«… vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée». Au début du Père Goriot, le narrateur décrivant l'espace.

Remarque: Dans un récit à la première personne, le «je» se réfère tantôt au personnage dans le passé («je» narré), tantôt au narrateur en rapport avec le moment de l'énonciation («je» narrant), et nous serons alors devant un discours. Pour reconnaître un discours en rapport avec le «je» narrant, il faut consulter les autres indices de l'appareil formel.


b-Temps verbaux

En rapport avec le moment de la narration: présent, futur, passé composé (appelés temps du discours)

«…ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être». Début du Père Goriot

«Non, je n'ai pas encore oublié ces instants. Seigneur! Je me souviens. Je me souviens de cette solitude…», La Boîte à merveilles

c-Déictiques

-Pronoms démonstratifs

En rapport avec le moment de la narration (ce, ces. ceci, cela, cet…)

«En quelque discrédit que soit tombé le mot drame par la manière abusive et tortionnaire dont il a été prodigué dans ces temps de douloureuse littérature…». Début du Père Goriot

«Il me reste cet album pour égayer ma solitude, pour prouver à moi-même que je ne suis pas encore mort». La Boîte à merveilles

Le démonstratif déictique «ces» est en rapport avec l'actualité du narrateur balzacien. Le démonstratif déictique «cet» est en rapport avec l'actualité du narrateur, Mohamed adulte («je» narrant»).

-adverbes en rapport avec la position spatiale du narrateur au moment de la narration (ici, là, à cet endroit…). Le point de repère des déictiques spatiaux c'est la position qu'occupe le corps du narrateur lors de son acte d'énonciation. C'est toute l'importance de l'axe sémantique proximité du narrateur vs éloignement

Un exemple tiré du Père Goriot: «Sera-elle comprise au-delà de Paris?», l'adverbe déictique «au-delà» détermine clairement la position spatiale du narrateur au moment de l'écriture: Paris.

-adverbes en rapport avec le moment de la narration (maintenant, hier, aujourd'hui, demain, il y a trois jours…)

Dans un exemple tiré d'Eugénie Grandet de Balzac, le narrateur, entrain de parler de son époque où l'argent domine les lois, la politique et les moeurs, dit : «Maintenant le cercueil est une transition peu redoutée». Maintenant n'a de sens que par rapport à l'actualité, ponctuelle et dilatée, du narrateur.

d-L'interrogation et l'exclamation par le narrateur

-L'interrogation par le narrateur est une interrogation «rhétorique» qui oriente le jugement du narrateur.

-Par l'exclamation le narrateur peut exprimer un cri de joie, de douleur, de surprise, d'admiration…, peut exprimer un souhait (subjonctif avec sens optatif)

Un exemple tiré du Père Goriot, pendant que le narrateur décrit l'espace: «La rue Neuve-Sainte-Geneviève surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne à ce récit, auquel on ne saurait trop préparer l'intelligence par des couleurs brunes, par des idées graves; ainsi que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison vraie! Qui décidera de ce qui est plus horrible à voir, ou des coeurs desséchés, ou des crânes vides?».

e-L'intimation par le narrateur

-Vocatif;

-Ordre (impératif, subjonctif avec sens impératif)

Au début du Père Goriot, au moment où le narrateur s'adresse à un certain type de narrataire, nous trouvons l'expression suivante où se recoupent l'exclamation et l'intimation par le narrateur:«Ah! Sachez-le…»

- la modalisation par le narrateur

Certains adverbes dits modaux ou de discours et certaines expressions expriment l'appréciation du narrateur sur la valeur de la vérité contenue dans l'énoncé (nécessairement, forcément, à coup sûr…), ou sur sa conviction quant à la validité de l'énoncé (certainement, peut-être, probablement, sans doute…). Au début du Père Goriot, on rencontre des expressions telles «All is true», «il est si véritable» et l'adverbe «peut-être» répété plusieurs fois.

2-Types fonctionnels de discours du narrateur (ou les fonctions du discours auctoriel)

Les critères linguistiques énumérés recoupent les fonctions du discours auctoriel

a-Discours communicatif

Discours par lequel le narrateur s'adresse à son narrataire, soit pour agir sur lui, soit pour maintenir le contact avec. Au début du Père Goriot, le narrateur s'adresse à un certain type de narrataire par des reproches pour agir sur lui: «Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-être ceci va-t-il m'amuser…»

b-Discours métanarratif commentatif

Discours par lequel le narrateur se prononce dans le récit sur le récit

Exemple tiré du Père Goriot: «ce drame n'est ni un roman ni une fiction, all is true…»

c-Discours explicatif

Le narrateur fournit des explications de certains éléments de l'histoire: explications des ressorts psychologiques des personnages particulièrement. Il arrive que le narrateur ne se contente plus seulement d'observer l'action romanesque, mais en propose une explication plausible. Au plan perceptif-psychique, le narrateur balzacien, par exemple, jouit d'une omniscience suprahumaine, de sorte qu'il est capable de donner des explications prétendues infaillibles (voir les exemples cités dans le volet«perception interne illimitée»).

d-Discours évaluatif

Le narrateur prononce un jugement (intellectuel ou moral) sur l'histoire ou sur les personnages impliqués (comparaisons, adjectifs qualificatifs expressifs, etc., qui sont mis sur le compte du narrateur).

Précisons, cependant, que les énoncés évaluatifs, contrairement aux autres discours formulés souvent dans les temps du discours, sont souvent insérés dans le discours diégétique où dominent les temps du récit, et il faudra toujours vérifier attentivement si l'énoncé évaluatif peut être mis sur le compte du narrateur ou s'il peut être attribué à un personnage, dans le premier cas, le discours évaluatif appartient au type narratif auctoriel. L'énoncé cité précédemment, tiré de La Boîte à merveilles («Les clientes de la Chouafa…à dévoiler plus sûrement l'avenir») est un cas exemplaire pour différencier la nature du «discours» selon qu'il est en rapport avec le narrateur ou avec le personnage. Pour repérer les éléments auctoriels d'un récit, on peut donc profiter des traits distinctifs linguistiques du «discours».

e-Discours émotif

Le narrateur manifeste les émotions que l'histoire suscite en lui

Voici un exemple tiré du Père Goriot où se recoupent à la fois, uniquement par l'emploi d'un adjectif qualificatif, et le discours évaluatif (qui exprime l'attitude intellectuelle du narrateur) et le discours émotif (qui fait ressortir la disposition affective du narrateur): «nul quartier de Paris n'est plus horrible»

f- Discours modal

Le narrateur révèle le degré de certitude à l'égard de ce qu'il raconte:

-verbes modaux : pouvoir, devoir

-adverbes modaux : certainement, peut-être, probablement, sans doute, etc:

«L'oeuvre accomplie, peut-être aura-t-on versé quelques larmes intra niuros et extra. Sera-elle comprise au-delà de Paris?» / «Ce drame n'est ni une fiction, ni un roman… que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son coeur peut-être». Début du Père Goriot

g- Discours abstrait

Le narrateur énonce des réflexions générales, abstraites. Le discours abstrait présente une réflexion sous forme d'une maxime ou d'une vérité générale. Le discours abstrait foisonne dans Le Père Goriot:

«Le bonheur est la poésie des femmes, comme la toilette en est le fard»

«Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par des petitesses incessantes»

«Ce que les moralistes nomment les abîmes du coeur humain, c'est uniquement les décevantes pensées, les involontaires mouvements de l'intérêt personnel»

Remarque: le repérage du discours abstrait, ainsi que des autres types de discours, tels que le discours explicatif, évaluatif et émotif, peut aider à déduire la vision du monde du narrateur.


B-La focalisation interne (ou perspective narrative actorielle)

Dans le discours diégétique

1-Plan perceptif-psychique

a-Perspective narrative: Perspective narrative d'un ou de plusieurs personnages

b-Profondeur de la perspective narrative

-Perception externe limitée: extrospection du personnage-percepteur

Adoptant le point de vue d'un personnage, le narrateur ne pourra donner qu'une présentation externe limitée du monde et des autres personnages. L'objet perçu ne doit être décrit que de l'extérieur et les informations rendues à son propos dépendent étroitement de la subjectivité du personnage-percepteur, car c'est selon son statut (son âge, son sexe, son savoir intellectuel, son idiolecte, son humeur…) que l'objet perçu nous est présenté. Rappelons que lorsque le narrateur veut adopter le point de vue d'un personnage, il mobilise souvent des verbes de perception qui indiquent l'origine du regard, et tout est perçu en fonction des impressions du personnage: surprise, curiosité, admiration, émerveillement, attirance, fascination, ennui, peur, angoisse, dégoût. De même, dans ce type de perception, les informations d'ordre historique, biographique...par le narrateur, sont proscrites.

-Perception interne limitée: introspection du personnage-percepteur

Adoptant le point de vue d'un personnage, le narrateur ne pourra donner qu'une présentation interne limitée du monde intérieur du personnage-percepteur pour autant que celui-ci se connaisse lui-même, mais jamais la moindre présentation du monde intérieur des autres personnages si ce n'est par le biais de leurs paroles ou leurs actions (gestes, mimiques, etc.). On dit que le narrateur en dit ce que sait tel personnage. Souvent, particulièrement dans les romans dits psychologiques, la vie intérieure du personnage focal est rendue par le monologue intérieur qui constitue un trait distinctif de la focalisation interne. Comme le monologue intérieur peut exprimer la vie inconsciente d'un personnage, le narrateur s'efface totalement devant le flux de pensées du personnage qui fonctionne ainsi pour le lecteur comme centre d'orientation. Mais pour rendre compte de la vie intérieure du personnage-percepteur, le narrateur peut aussi user de ce qu'on appelle le psycho-récit consonnant, discours dans lequel il s'abstient de faire des déclarations ayant recours au présent gnomique, des commentaires sous forme de spéculations ou d'explications et évite des marques de distance dans le registre verbal. Dans cette technique, le lexique utilisé par le narrateur est fortement influencé par le langage intime du personnage-percepteur, et son style se révèle par instants contaminé par des vulgarismes et des expressions dialectales qui appartiennent au personnage.


2- Plan temporel

a-Ordre

-Possibilité de faire des retours en arrière

-Impossibilité de faire des anticipations certaines

Le retour en arrière n'est possible que par la mémorisation d'épisodes passés par le personnage-percepteur, et comme celui-ci ignore son avenir, l'anticipation certaine est exclue, uniquement des projets et des suppositions des acteurs dont la réalisation future est douteuse. Le récit reste dominé par le mouvement chronologique.

b-Durée ou vitesse

-Scène d'événements non verbaux

Les procès relatés et décrits sont rapportés développés au maximum tels qu'ils ont été vécus réellement par le personnage-percepteur dans l'histoire: TR = TH

-scène d'événements verbaux

Les paroles et les pensées des personnages sont rapportées in extenso: TR = TH

c- Fréquence: évocations singulatives

Le narrateur raconte une fois ce qui s'est passé une fois, les temps du récit ont une valeur singulative. Les événements sont relatés tels qu'ils ont été vécus au moment de leur avènement par le personnage-percepteur: TR = TH

d-Absence de pause descriptive

Une station qui correspond à un arrêt contemplatif du personnage-percepteur n'est pas considérée comme une pause descriptive et donne l'illusion que la narration n'est pas interrompue (selon Genette): TR = TH

E-Absence d'ellipse: TR = TH

3-Plan spatial

a-Position spatiale

C'est le personnage qui commande par ses déplacements la position spatiale et rien n'est narré ou décrit qu'en sa présence.

b-Mobilité spatiale

Impossibilité d'omniprésence

Le narrateur ne pourra pas donc raconter ce qui s'est passé à un même moment à plusieurs endroits différents. Il reste attaché aux déplacements et à la position spatiale du personnage-percepteur.

4-Plan verbal

a-Registre verbal: registre verbal du personnage-percepteur (lexique, syntaxe et images)

Puisque le mode narratif est la scène, le registre verbal pour les événements non verbaux est celui du personnage-percepteur. Non seulement le narrateur raconte ces événements tels qu'ils ont été perçus et vécus par le personnage, mais encore tels que celui-ci aurait pu les formuler lui-même dans son propre idiolecte. Dans l'analyse de l'univers intérieur du personnage percepteur, le narrateur fait un effort pour épouser le registre verbal du personnage focal (voir le volet «perception interne limitée).

Pour les événements verbaux, le narrateur se contente de rapporter les paroles des personnages dans leur propre registre verbal personnel (ex: les scènes dialogiques dans La Ficelle)

b- Degré d'insertion du discours des personnages

-Le discours extérieur (prononcé à haute voix) des personnages appartient au type narratif actoriel pour autant que leurs paroles soient entendues par le personnage-percepteur, rapporté au style direct (monologue, dialogue) ou transposé au style indirect ou indirect libre

-Le discours intérieur du personnage-percepteur. Le discours intérieur est seulement possible quand il provient du personnage-percepteur, rapporté au style direct (soliloque intérieur, monologue intérieur) ou transposé au style indirect ou indirect libre.

-Discours extradiégétique (appareil formel et types fonctionnels du discours du narrateur) absent


C-La focalisation externe (ou perspective narrative neutre)

Bien qu'il existe plusieurs caractéristiques communes entre la focalisation interne et la focalisation externe, ce qui distingue les deux types de focalisation, c'est, d'abord, l'impossibilitédans la focalisation externe d'une perception interne de l'objet perçu (des personnages particulièrement) , ensuite, l'objet perçu, qui n'est décrit que de l'extérieur, est décrit de la manière la plus neutre et la plus objective et non de façon subjective comme c'est le cas dans la focalisation interne. Et c'est en ce sens qu'on parle de perspective narrative d'une caméra qui enregistre un monde extérieur visible et audible.

Dans le discours diégétique

1-Plan perceptif-psychique:

a-Perspective narrative: Perspective narrative d'une caméra

b-Profondeur de la perspective narrative

-Perception externe limitée: enregistrement

La caméra se limite à l'enregistrement du monde romanesque visible et audible

-impossibilité d'une perception interne des personnages

La vie intérieure des personnages ne devra être déduite qu'indirectement par le biais de leurs paroles et de leurs actions (gestes, mimiques, etc.)

2- Plan temporel

a-Ordre

-Possibilité réduite de faire des retours en arrière

-Impossibilité de faire des anticipations certaines

Comme le discours des personnages ne peut être capté que pour autant qu'il soit prononcé à haute voix, le retour en arrière n'est possible que quand un personnage évoque lui-même des épisodes de son passé. Et comme celui-ci ignore son avenir, l'anticipation certaine est proscrite. Le récit, dans son déroulement, demeure dominé par le mouvement chronologique comme dans la focalisation interne.

b-Durée ou vitesse

-Scène d'événements non verbaux

Comme dans la focalisation interne, les procès relatés sont rapportés développés au maximum comme ils ont été vécus réellement par les personnages: TR = TH

-scène d'événements verbaux

Comme dans la focalisation interne, les paroles des personnages sont rapportées in extenso: TR = H

c- Fréquence: évocations singulatives comme dans la focalisation interne: TR = TH

d-Absence de pause descriptive: TR = TH

e-absence d'ellipse: TR = TH

3-Plan spatial

a-Position spatiale

La position spatiale est orientée par la caméra

b-Mobilité spatiale

La caméra permet des déplacements mais exclue l'omniprésence comme dans la focalisation interne

4-Plan verbal

a-Registre verbal

Les événements non verbaux sont présentés dans un registre verbal neutre, non individualisé, ni celui du narrateur, comme dans la focalisation zéro, ni celui d'un personnage-percepteur comme c'est le cas dans la focalisation interne. Fitch énumère toute une série de qualifications utilisées pour caractériser le registre verbal prétendu neutre:«style simple et presque constamment égal», «style plat et incolore», «style grisaille», «écriture blanche»…

Pour les événements verbaux, c'est l'enregistrement fidèle des idiolectes des différents personnages.

b- Degré d'insertion du discours des personnages

-discours extérieur des personnages enregistré et rapporté uniquement au style direct (monologue, dialogue)

-Impossibilité de reproduire Les pensées intérieures des personnages

- Discours extradiégétique (appareil formel et types fonctionnels du discours du narrateur) absent, comme dans la focalisation interne


Remarques importantes:

- Dans un récit à la première personne, la focalisation externe n'existe pas.

- la formule de focalisation pure (zéro, interne ou externe) ne porte pas souvent sur un énoncé long, mais plutôt sur un segment narratif déterminé, qui peut être fort bref. Souvent, dans un énoncé se recoupent deux, voire les trois types de focalisation

-Une tentative d'analyse narratologique d'un passage sera publiée ultérieurement.


  



Vous aimez cet article ?
Partagez-le sur
  A propos de la description réaliste
  Bac - examen régional de français-2012 -grand casablanca
  Tous les messages de OMARI Abdellatif


 Réponse N°1 17052

MERCI sujet important.
  Par   ED-DARRAZ Mohamed  (CSle 05-02-12 à 22:35

Pour me faciliter cette tâche dite de la focalisation, j'utilise des critères simples

Focalisation zéro:

Domination d narrateur sur l'histoire (omniscience), informations sur le présent, le passé et le futur------ effet: trop de détails, le narrateur entre dans la pensée des personnages même s'il s'agissait de l'autobiographie.

Focalisation interne :

Présence des verbes de perception, jugement déclaration, affirmation ..... Elle relève aussi du discours indirect, direct, indirect libre et le discours narrativisé. Effet produit : subjectivité commentaire, explication, jugement, discours, affirmation et le narrateur prends de l'écart vis à vis ce qui est dit.

Focalisation externe : les évènements sont secs non accompagnés ni de commentaires ni d'explication .... (Comme une vidéo d’un mariage)





 Réponse N°2 17135

un exemple pour illustre le propos
  Par   brahim el harfi  (Profle 08-02-12 à 12:25



merci M OMARI pour cet excellent travail

quel type de focalisation est adopté dans ce fragment?

Le jeune Oluf est un enfant bien étrange:on dirait qu'il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux enfants d'un caractère différent; un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d'ongles le visage de sa gouvernante.

Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu'Oluf fera un bon soldat et qu'il a l'humeur belliqueuse. Le fait est qu'Oluf est un petit drôle insupportable: tantôt il pleure, tantôt il rit; il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme ; il va, vient, s'arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu'il avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l'immobilité la plus absolue; quoi qu'il soit seul, il paraît converser avec un interlocuteur invisible!

Quand on lui demande la cause de toutes ces agitations, il dit que l'étoile rouge le tourmente".

Amicalement





 Réponse N°3 17145

Illustrer le propos
  Par   OMARI Abdellatif  (Profle 09-02-12 à 10:20



Notre ami et collègue M . Brahim EL HARFI,

En effet, j’avais prévu une tentative d’analyse narratologique d’un passage tiré de l’une des œuvres au programme pour illustrer mes suggestions sur la focalisation, mais puisque tu as proposé un texte extrait du "Chevalier double" et me demandant de dégager le type de focalisation adopté, je vais essayer d'élaborer cette tentative sur ce texte même.

Cordialement





 Réponse N°4 17279

focalisation externe
  Par   brahim el harfi  (Profle 12-02-12 à 20:23



bonjour chers collègues

je pense qu'il s'agit de la focalisation externe. Ce sont des faits observables, identifiables de l’extérieur ; le narrateur se limite donc à ce qu’il voit (méchant mordre déchirer il parait…) et à ce qu’il entend (turbulence immobilité)

C’est un portrait dont ne peut prévoir le comportement : fantasque, capricieux, tantôt il pleure tantôt il rit ……pour expliquer cette dualité le narrateur recourt au discours indirecte : dit qu'Oluf fera…..) il dit que l'étoile rouge le tourmente".

C’est la focalisation externe qui domine dans ce passage, il se peut que d'autres types de focalisation traversent quelques fragments de ce texte. mais la dominante est externe

Bien à vous





InfoIdentification nécessaire
Identification bloquée par
adblock plus
   Identifiant :
   Passe :
   Inscription
Connexion avec Facebook
                   Mot de passe oublié


confidentialite Google +