voyage à la grande ville toute proche de son village. Elle
somme respectable d'argent... vingt cinq mille "Rial"
sacrifices. On racontait qu'elle n'a jamais mangé de viande
de pain sec. Son visage était blême et livide, un cercle
bleutées labouraient ses bras et ses jambes. La pauvre femme
sou sa minuscule fortune.
Avant d'aller à la gare, elle enfila une djellaba quiavait presque perdu ses couleurs mais qui était encore en bon
état; elle met un foulard vert qui sent le thym et elle
chaussa des pantoufles éculées. A peine arriva-t-elle à la
gare étroite et pleine de tâche noires de graisse, un bus
arriva, aussitôt une foule rageuse et impatiente se rua sur
les portes du véhicule. Lhaja essaya d'entrer pour se
réserver une place, car ses pieds étaient trop faibles pour
qu'elle restât longtemps debout, mais elle faillit s'écraser
sous les pieds de la foule. Cependant, Lhaja parvint Ã
s'asseoir au fond du bus à côté d'un jeune homme qui
paraissait très gentil. Quelques minutes s'écoulèrent avant
que le bus ne bougeât, il était surchargé, à peine on
arrivait à respirer. Lhaja Hafida était distraite en
regardant les paysages qui s'écoulaient devant elle, quand le
jeune homme essaya d'entamer avec elle une conversation; il
lui parla de la saison, de la sécheresse et ses séquelles
néfastes sur l'agriculture. Lhaja fut très heureuse de
trouver quelqu’un à qui elle pouvait confier ses petites
misères et ses projets... Elle lui raconta qu'elle se rendait
à la ville pour faire des achats. A ce moment, le contrôleur
nerveux vint encaisser les cinq dirhams que coûte le trajet,
Lhaja tira son "Bzttam" de tissu encrassé plein
d'une liasse respectable de billets de banque et après avoir
payé, elle le remet sous ses vêtements, les yeux du jeune
homme, qui souriait nerveusement, brillèrent d'une lueur
étrange. Il remua quelque chose dans un sac noir en
plastique, puis il proposa, tout gentiment à sa voisine de
boir un yaourt pour rafraîchir sa gorge. Lhaja accepta son
offre avec plaisir.
Le bus défilait à plein gaz à travers les petitesagglomérations dispersées ça et là sur les deux bords de
la route. L'odeur nauséabonde d'un âne mort et jeté à côté
d'une flaque d'eau vient frapper les narines. Tout-Ã -coup
lhaja sentit des douleurs atroces à l'estomac, une brume
noire remonta aux yeux, elle étouffait. Ses entrailles
étaient cisaillées. Elle ne voyait plus tout ce monde qui
l'entourait et qui l'étouffait; elle perdit connaissance, et
quand elle se réveilla... Elle était alitée dans une salle
nue d'hôpital.
Quelques minutes passèrent avant qu'elle ne soitcomplètement consciente, elle sentit le vertige au point de
voir le couloir blanc tourner tout autour d'elle. On lui avait
administré plusieurs flacons de sérum, un goût âpre
remplissait sa bouche où il n'y avait plus que quelques dents
orphelines. Elle resta, ainsi, hébétée deux jours avant
qu'elle ne pût enfin échanger quelques mots avec les
infirmières qui veillaient sur elle. Le médecin qui l'a
soignée lui confia qu'elle avait été victime
d'empoisonnement et qu'il était obligé de lui faire un
lavage d'estomac et lui affirma qu'elle allait être autorisée
de quitter l'hôpital si son état continue à s'améliorer.
Lhaja Hafida le remercia avec de grosses larmes quidescendirent sur ses joues blafardes. A peine le médecin
l'avait-il laissée seule qu'elle mit, instinctivement, sa
main sur ses seins pour tâter la bourse, mais celle-ci n'y
était plus. Aussitôt son visage devint noirâtre. Elle se
renseigna auprès d'une infirmière, mais celle-ci,
renfrognée, lui répondit qu'elle n'en savait rien et qu'au
moment où on l'avait amenée à l'hôpital, elle n'avait rien
sur elle. La vieille sombra alors, dans un profond mutisme. Le
lendemain, Lhaja n'était plus dans son lit et personne n'a vu
où elle était passée. Des mois passèrent sans jamais
revenir à son village; beaucoup de rumeurs ont circulé entre
les villageois : Les uns disaient qu'elle était devenue folle
et qu'elle errait dans les rues de la grande ville; les autres
disaient qu'elle mendiait devant une mosquée près de la
gare, il y en avait même qui juraient qu'elle était morte.
Enfin, personne ne sait où elle était à présent; ainsi une
vie de plus avait sombré dans l'oubli.