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Nouvelle : la victime
Par   marocagreg (Admin)  [msg envoyés : 1412le 25-07-10 à 18:50   Lu :819 fois
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La victime

Lalla Hafida était une veuve qui vend des vêtements usés.

Chaque jour, elle allait à la petite place sablonneuse près

du marché de la ville, elle étendait une large couverture de

plastique par terre pour étaler ses marchandises : un bric à

brac de caftans, sous-vêtements, djellabas et des bouts

d'étoffes vieilles et délavées. Elle passait toute la

journée à crier les prix modestes de ses friperies.

Ses clients l'appelaient "Lhaja" bien qu'elle

n'ait jamais effectué le pèlerinage, c'était une femme

âgée, ses cheveux blancs et son visage plein de rides ne

manquaient pas de bonté et de naïveté; elle était vraiment

adorée par tout le monde. Chaque soir, elle louait une

"Karroussa" pour remporter ses marchandises à sa

petite maison délabrée qui risque de s'effondrer à chaque

instant. Beaucoup de gens lui ont conseillé de déménager,

mais cette idée ne l'enchantait guère... Quoi ? Elle ?

quitter la maison qui l'a abritée depuis trente sept ans ? et

où irait-elle ?... Elle était seule dans ce monde, et elle

pensait finir ses derniers jours dans la maison où chaque

pièce, chaque coin lui rappelaient une multitude de

souvenirs.

Depuis quelques jours, Lhaja a décidé de faire un petit

voyage à la grande ville toute proche de son village. Elle

pensait aller à la grande 'jotia', une friperie immense qu'on

appelle california, pour acheter quelques marchandises et

renflouer son commerce; bien sûr, elle emporta avec elle une

somme respectable d'argent... vingt cinq mille "Rial"

qu'elle avait ramassés avec beaucoup de peines et de

sacrifices. On racontait qu'elle n'a jamais mangé de viande

pendant trois ans et qu'elle déjeunait toujours avec un petit

bol de "Bissara" ou de lentilles et avec un verre de

thé comme dîner, quelques grains d'olives noires et un bout

de pain sec. Son visage était blême et livide, un cercle

bleu entoure ses yeux creusés dans son crâne et des veines

bleutées labouraient ses bras et ses jambes. La pauvre femme

a passé tant d'années dans la misère pour amasser sou par

sou sa minuscule fortune.

Avant d'aller à la gare, elle enfila une djellaba qui

avait presque perdu ses couleurs mais qui était encore en bon

état; elle met un foulard vert qui sent le thym et elle

chaussa des pantoufles éculées. A peine arriva-t-elle à la

gare étroite et pleine de tâche noires de graisse, un bus

arriva, aussitôt une foule rageuse et impatiente se rua sur

les portes du véhicule. Lhaja essaya d'entrer pour se

réserver une place, car ses pieds étaient trop faibles pour

qu'elle restât longtemps debout, mais elle faillit s'écraser

sous les pieds de la foule. Cependant, Lhaja parvint à

s'asseoir au fond du bus à côté d'un jeune homme qui

paraissait très gentil. Quelques minutes s'écoulèrent avant

que le bus ne bougeât, il était surchargé, à peine on

arrivait à respirer. Lhaja Hafida était distraite en

regardant les paysages qui s'écoulaient devant elle, quand le

jeune homme essaya d'entamer avec elle une conversation; il

lui parla de la saison, de la sécheresse et ses séquelles

néfastes sur l'agriculture. Lhaja fut très heureuse de

trouver quelqu’un à qui elle pouvait confier ses petites

misères et ses projets... Elle lui raconta qu'elle se rendait

à la ville pour faire des achats. A ce moment, le contrôleur

nerveux vint encaisser les cinq dirhams que coûte le trajet,

Lhaja tira son "Bzttam" de tissu encrassé plein

d'une liasse respectable de billets de banque et après avoir

payé, elle le remet sous ses vêtements, les yeux du jeune

homme, qui souriait nerveusement, brillèrent d'une lueur

étrange. Il remua quelque chose dans un sac noir en

plastique, puis il proposa, tout gentiment à sa voisine de

boir un yaourt pour rafraîchir sa gorge. Lhaja accepta son

offre avec plaisir.

Le bus défilait à plein gaz à travers les petites

agglomérations dispersées ça et là sur les deux bords de

la route. L'odeur nauséabonde d'un âne mort et jeté à côté

d'une flaque d'eau vient frapper les narines. Tout-à-coup

lhaja sentit des douleurs atroces à l'estomac, une brume

noire remonta aux yeux, elle étouffait. Ses entrailles

étaient cisaillées. Elle ne voyait plus tout ce monde qui

l'entourait et qui l'étouffait; elle perdit connaissance, et

quand elle se réveilla... Elle était alitée dans une salle

nue d'hôpital.

Quelques minutes passèrent avant qu'elle ne soit

complètement consciente, elle sentit le vertige au point de

voir le couloir blanc tourner tout autour d'elle. On lui avait

administré plusieurs flacons de sérum, un goût âpre

remplissait sa bouche où il n'y avait plus que quelques dents

orphelines. Elle resta, ainsi, hébétée deux jours avant

qu'elle ne pût enfin échanger quelques mots avec les

infirmières qui veillaient sur elle. Le médecin qui l'a

soignée lui confia qu'elle avait été victime

d'empoisonnement et qu'il était obligé de lui faire un

lavage d'estomac et lui affirma qu'elle allait être autorisée

de quitter l'hôpital si son état continue à s'améliorer.

Lhaja Hafida le remercia avec de grosses larmes qui

descendirent sur ses joues blafardes. A peine le médecin

l'avait-il laissée seule qu'elle mit, instinctivement, sa

main sur ses seins pour tâter la bourse, mais celle-ci n'y

était plus. Aussitôt son visage devint noirâtre. Elle se

renseigna auprès d'une infirmière, mais celle-ci,

renfrognée, lui répondit qu'elle n'en savait rien et qu'au

moment où on l'avait amenée à l'hôpital, elle n'avait rien

sur elle. La vieille sombra alors, dans un profond mutisme. Le

lendemain, Lhaja n'était plus dans son lit et personne n'a vu

où elle était passée. Des mois passèrent sans jamais

revenir à son village; beaucoup de rumeurs ont circulé entre

les villageois : Les uns disaient qu'elle était devenue folle

et qu'elle errait dans les rues de la grande ville; les autres

disaient qu'elle mendiait devant une mosquée près de la

gare, il y en avait même qui juraient qu'elle était morte.

Enfin, personne ne sait où elle était à présent; ainsi une

vie de plus avait sombré dans l'oubli.

Mohamed Semlali

Nouvelle publiée dans Le matin du sahara et

du maghreb magazine n° du 28 février au 7 mars 1993




Réponse N°1 5685
très intéressant
Par   birouk salima  (élèvele 25-07-10 à 22:45


J'ai adoré l'histoire , ce style extraordinaire , toutes ces figures de style et touts ces termes du langage soutenu , la description est exceptionnelle , ce récit est très riche du coté narratif aussi que du coté descriptif. Cordialement


Réponse N°2 5687
Mon compte rendu
Par   Esdiri Fethi  (Profle 26-07-10 à 00:33


Félécitation Mr Mohamed Semlali pour ce morceau de bravoure stylistique. Avec "La victime", la nouvelle est très marocaine.

L'histoire me semble cependant encrée dans un excès de pathétisme, de tragique.

La description me paraît souvent hâtée à la manière du récit comme pour amener rapidement le lecteur vers la chute. Cette accélération n'est pas sans amortir l'effet de surprise chez le lecteur qui d'ailleurs peut deviner ce qui va se passer à partir de deux informations : le fait de ramasser l'argent pendant une certaine période de temps et le fait de monter dans le bus, saccager une vieille dans un moyen de transport en commun est un thème récurrent.

Cela dit, une étape d'équilibre qui précède l'accident arrivée au personnage principal aurait, à mon sens, donné une impression de dénouement de la situation misérable du personnage et par conséquent bien préparé le rebondissement.

A dire vrai, la focalisation sur le thème de la misère et du "tragique" de la situation le prend sur la structure du récit. Une imprécision non dénuée de nonchalance marque la fin de l'histoire et renforce le caractère léger du personnage. Il en résulte que l'histoire trahit un peu le titre qui parait plus fort que le contenu: C'est peut-être là le vrai rebondissement, la vraie chute.

NB: Loin d'être des remarques de spécialiste, ce que je viens d'écrire n'est autre que quelques impressions d'un lecteur qui ne veut pas être passif.



Réponse N°3 5688
re
Par   marocagreg  (Adminle 26-07-10 à 12:06


Bonjour M. Fethi,

Merci pour tes remarques judicieuses. J'ai rédigé cette nouvelle alors que j'ai été encore en 2 ème année de la fac. je n'ai pas essayé de changer grand chose. Il y a beaucoup d'imperfections, une trame qui est, comme tu l'as remarqué, cousue de fil blanc. Une histoire banale comme cela arrive tous les jours. Je dirai que c'est à la limite du fait divers.

merci aussi à toi mademoiselle Salima Birouk :-)



Réponse N°4 5691
nouvelliste en herbe
Par   daki mohamed  (Profle 26-07-10 à 22:43


j'ai lu avec beacoup de plaisir .

tu m'encourage vraiment à envoyer une sorte de nouvelle ou appelz ce que vous plaira

l'essentiel est de soumettre cela aux opinions des habitués de ce site c'est d'aborden arabe puis suivront d'autres en francais si vous permettez




Réponse N°5 5692
re
Par   marocagreg  (Adminle 26-07-10 à 23:44


Allez M. Daki fais-nous plaisir avec tes nouvelles dans les deux langues.
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