"
Une définition contemporaine de l'homme cultivé"L.
Leprince-Ringuet (845 mots)
De qui peut-on dire : cet homme
est réellement, profondément cultivé ? Procédons par élimination.
Voyons : celui qui a des clartés de tout est-il, comme on le pensait
au dix-septième siècle, le modèle de l'homme cultivé? On ne peut
rien connaître sérieusement à notre époque si l'on n'a que des
clartés, disons plutôt des lueurs, de tout. Il y a trop de champs
de connaissance et il est bien difficile de n'être pas alors
purement superficiel. Autrefois, le champ des données était réduit
et une intelligence large pouvait l'embrasser. Cette étape est
largement dépassée : on doit aujourd'hui se spécialiser car la
connaissance est multiple ; la construction d'un gros objet, barrage,
réacteur nucléaire, avion supersonique et même le minuscule
transistor qui est en fait un gros objet par la science et la
technique, cette construction est extraordinairement complexe et
exige des équipes formées de spécialistes.
La spécialisation
donne la possibilité d'approfondir un domaine, de devenir parfois, Ã
un moment particulier de sa vie, le meilleur. Il faut avoir résolu
bien des problèmes, lutté passionnément contre les réactions de
la matière ou des hommes, gagné une partie. C'est manifestement un
élément de valeur humaine : la culture actuelle passe par la
spécialisation. Mais non une spécialisation "jusqu'au
boutiste". Il faut l'associer à l'ouverture. La personnalité
se développe et se précise dans une spécialité, mais elle risque,
si cela dure trop longtemps dans la même voie, de voir son horizon
se limiter. De toute façon, l'homme superficiel, qui n'a aucune
connaissance profonde par l'intérieur, est comme une mouche qui
zigzague et, finalement, ne produit que de l'agitation. Il n'est pas
cultivé, A l'autre bout, le spécialiste à œillères définitives
ne l'est
pas non plus, c'est manifeste.
Faut-il
apprendre beaucoup pour être cultivé ? Pas nécessairement et
surtout pas trop. Notre cerveau ressemble à un immense ordinateur
complexe. Ses mémoires se remplissent par toutes les incitations
reçues de l'extérieur. Le grand problème pour l'enfant et l'homme
est précisément de ne pas tout connaître, de garder des places
libres. Surtout ne saturons pas le cerveau. Gardons-nous d'être des
dictionnaires vivants. Il y en a : ils nous étonnent quand ils
donnent toutes les réponses aux questions compliquées, qu'elles
soient bleues, vertes ou rouges, de certains jeux radiophoniques. Les
pauvres, ils ne sont pas cultivés, ils sont saturés.
Pourtant
cela trompe. On dit parfois qu'un esprit encyclopédique est cultivé.
Quelle stupidité ! Cet homme, rempli des connaissances que l'on peut
trouver facilement dans les livres, quel caractère, quel esprit de
décision, quelle psychologie, quelle compréhension des hommes et
des événements aura-t-il ? Je n'en sais rien, mais le remplissage
de ses mémoires le gênera considérablement pour sa disponibilité
à la réalité.
Ainsi, voici trois exemples de "non-culture":
le superficiel, le spécialiste prolongé, le dictionnaire vivant.
Ils se croient cultivés, exhibent souvent leur savoir avec
suffisance et correspondent à une certaine image déformée de la
culture.
Or il est difficile de cerner la notion de culture.
Nous sentons bien qu'elle doit correspondre à un équilibre de
l'homme dans la vie moderne, à une possibilité de s'adapter, d'être
heureux; mais quelle attitude prendre ? L'une des caractéristiques
de notre existence est sa complexité. Autrefois, on pouvait
réfléchir et réagir seul. Ce n'est plus possible actuellement. De
même que dans les techniques on ne peut pas construire seul un objet
moderne, de même pour le jugement que nous avons constamment Ã
donner sur les choses, les événements, les gens, on doit
s'associer, avoir des amis en qui on a confiance, les rencontrer
souvent. La culture passe aujourd'hui par un réseau de
personnalités. Tout est si complexe! La situation au Vietnam, la
retraite à soixante ans, l'Irlande, le Moyen-Orient, l'orientation
de ses enfants, le divorce, la peine de mort, l'Europe, sans compter
les problèmes de la réflexion sur sa destinée, de la foi, de l'âme
et du corps. Plus le monde bouge, plus nous avons besoin d'être
épaulés. Mais l'action personnelle est aussi fondamentale.
Nous
cultiver, c'est, en grande partie, préparer notre esprit Ã
accueillir la réalité, à ne pas mettre entre nous et ce qui nous
entoure et nous choque a priori une barrière infranchissable : c'est
nous former, par une culture générale, par un développement de
l'esprit d'accueil car, attention : ce n'est pas une question
purement intellectuelle, la culture n'est pas réservée Ã
l"'intelligentzia".
On rencontre dans tous les milieux des gens possédant les éléments
d'une véritable culture ; le coeur joue un rôle éminent dans
l'accueil et dans la prudence. Mais qui dit amour associe la
générosité à la sagesse, à la réflexion. C'est cette synthèse
entre l'esprit d'accueil et l'esprit de prudence qui constitue à mon
sens, lorsqu'elle est réussie, la véritable culture. Elle exige une
longue formation, une véritable ascèse intellectuelle et
spirituelle.
Louis
Leprince-Ringuet, Science
et bonheur des hommes, 1973 (p.126 Ã
131)
1-
Résumez le texte.
2-
production orale: Qu'est-ce qui fait, selon vous, un homme
cultivé? Peut-on dire que les gens qui ne sont jamais allé Ã
l'école sont des gens incultes? Qu'est-ce qu'il faut faire pour
acquérir un certain degré de culture?