Crise
alimentaire mondiale : Les biocarburants : Ã l'origine des
émeutes de la faim ?
Le
Brésil est le second producteur mondial de biocarburants et est
accusé de concourir à la hausse des prix des denrées alimentaires
sur le marché mondial. Longtemps, le Brésil a fait figure
d’exception : le seul pays de la planète à transformer une
partie de sa production agricole, en l’occurrence, de canne Ã
sucre, en combustible automobile. L’éthanol ainsi produit était
et est toujours mélangé à l’essence traditionnelle. L’objectif
de cette politique était double. D’abord écouler une partie de
l’énorme production brésilienne de canne à sucre. Le pays en est
le principal producteur mondial. Ce faisant, les Brésiliens
détournaient une partie de leur production de sucre du marché
mondial. Cela évitait au cours mondial du sucre de s’effondrer
trop et permettait aux Brésiliens d’exporter leur production à un
prix théoriquement rémunérateur. Le second objectif de cette
production de biocarburant, c’était de réduire la consommation
d’essence et donc de pétrole. Jusqu’à une date récente, le
Brésil était en effet un importateur net de pétrole. Réduire la
consommation intérieure, c’était donc réduire les importations
et alléger la facture pour l’économie du plus grand pays
d’Amérique latine.
D’exception,
le Brésil est devenu exemple lorsque les prix du pétrole ont
commencé à grimper allègrement. Car, ce qui n’intéressait pas
grand monde lorsque le baril de pétrole était entre 10 et 20
dollars, a commencé à être considéré comme une solution pour
alléger la facture quand le baril a passé durablement les 50
dollars. Les premiers à suivre l’exemple brésilien furent les
céréaliers américains. Dans les plaines du middle-west,
le prix du maïs décevait leurs attentes. Encouragés par le
gouvernement américain, de plus en plus nombreux, les producteurs de
maïs transformaient leur matière première en biocombustible.
Américains
et Brésiliens étaient accompagnés dans ce mouvement par les
Européens dont l’ambition est d’imposer 10% de biocarburants
dans les transports d’ici 2020. La tendance était donc générale,
soutenue par la mouvance altermondialiste et écologiste qui voyait
dans cette nouveauté un moyen de consommer moins de pétrole et donc
de moins polluer. L’ambiance a commencé à changer fin 2007 quand
le prix des céréales et des denrées alimentaires a explosé sur le
marché mondial. Les altermondialistes ont changé leur fusil
d’épaule, brûlant ce qu’ils avaient adoré la veille. Les
terres cultivées pour produire la matière premières des
biocarburants, expliquaient-ils, manquaient à la production de
denrées alimentaires comestibles.
Au
cours d’un Forum pour la souveraineté alimentaire, en marge de la
conférence de la FAO à Brasilia, le mouvement paysan international
a condamné la production de biocarburants. « Le problème,
c’est non seulement l’utilisation de produits agricoles à des
fins autres que l’alimentation mais aussi la quantité d’eau que
l’on utilise, les pesticides et la monoculture qui finit par tuer
la terre » a ainsi déclaré Juana Ferrer, la
représentante de la Confédération nationale des femmes paysannes
de la République Dominicaine.
Aujourd’hui,
alors que les émeutes de la faim se répandent, d'Égypte en Haïti,
alors que le cours du riz rend cette céréale inabordable pour
nombre de consommateurs des pays pauvres, les biocarburants ont perdu
la plupart de leurs soutiens. Le plus virulent dans la critique est
le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit Ã
l’alimentation, Jean Ziegler. Pour lui, la production massive de
biocarburants est « un crime contre l’humanité »
qui lui fait craindre « une très longue période
d’émeutes ». Plus significatif du revirement en cours,
les institutions financières internationales remettent en cause
l’engouement pour les biocombustibles. Pour le président de la
Banque mondiale, « les biocarburants sont sans aucun doute
un facteur important dans l’accroissement de la demande en produits
alimentaires », le prix du maïs ayant ainsi doublé en
deux ans.
Cependant,
les producteurs de biocarburants ne désarment pas. Pour le président
brésilien Lula da Silva, qui a fait des exportations de
biocarburants l’un des axes de sa politique économique, il faut
chercher ailleurs la raison de la crise alimentaire mondiale :
dans la hausse de la consommation en Chine ou en Inde, en raison de
l’accroissement du niveau de vie dans ces deux pays. Les
producteurs brésiliens de canne à sucre partagent bien sûr ce
point de vue. Ils soulignent que les champs de canne destinés à la
production d’éthanol ne représentent qu’un peu plus de 1% des
terres arables du pays et que leur extension ces dernières années
n’a pas empêché le Brésil d’être devenu un des grands
exportateurs de viande de bœuf, de poulet, de soja ou de jus
d’orange.
De
son côté, le représentant de la FAO pour l’Amérique latine et
les Caraïbes, José Graziano estime qu’ « il
n’existe pas encore de vérité absolue sur les biocarburants ».
« Savoir s’ils auront un effet positif ou négatif sur la
sécurité alimentaire dépendra de la façon dont ils se
développent ». Un point de vue que semble partager les
experts de l’Unesco selon lesquels il faudrait passer aux
biocarburants de la seconde génération qui n’entrent pas en
concurrence avec les cultures alimentaires. Les biocarburants de
seconde génération n’utilisent pas les produits alimentaires mais
leurs résidus. « Le problème, souligne la secrétaire
d’état française à l'écologie, c’est que ces techniques
ne seront au point que dans dix à vingt ans ».