Déguisé
en pasteur, l’acteur américain Bill Talen exhorte ses concitoyens
à résister à la frénésie des achats. Avec un succès limité.
THE
WASHINGTON POST (extraits)
A
cette époque de l’année, le révérend Billy, de la Church of
Stop Shopping [Eglise de l’anticonsommation], n’a pas la tâche
facile. En ce Black Friday, le vendredi qui suit Thanksgiving et
donne le coup d’envoi des achats de Noël – que le révérend
Billy appelle la Journée sans achats –, il hurle son message dans
un mégaphone, dès 6 heures du matin, devant les grands magasins
Macy’s, dans Midtown Manhattan. “Arrêtez d’acheter !”
exhorte-t il. Sa voix résonne dans les rues sombres qui
grouillent de silhouettes emmitouflées dans d’épais manteaux,
les bras chargés de sacs. Certains s’arrêtent pour le dévisager.
Et poursuivent leur chemin dans la bousculade.
Le
révérend Billy, alias Bill Talen, n’est pas un ministre du
culte, ni même un chrétien pratiquant, mais un acteur. Il
n’empêche, c’est un vrai croyant, qui espère prévenir
l’“Achapocalypse” et sauver notre âme, notre portefeuille,
notre société et la planète. En tant que comédien et militant,
il prêche contre la frénésie de consommation depuis 1997, quand
il a commencé à porter la bonne parole devant le magasin Disney de
Manhattan. Avec ses ouailles, il a exorcisé des caisses
enregistreuses et conduit diverses interventions dans les magasins.
Il a été arrêté des dizaines de fois. Il a été interdit de
séjour dans tous les cafés Starbucks du monde en 2003 et sur les
sites Disney en 2005. Morgan Spurlock, le réalisateur de Super Size
Me, a produit What Would Jesus Buy [Ce que Jésus achèterait], un
“docu-comédie” sur l’évangile selon Talen, actuellement
diffusé dans quelques salles aux Etats-Unis. Dans ce pays marqué
par une forte tradition de ministres du culte autoproclamés, Talen
– coiffure blonde gonflante, col de prêtre sous un costume
blanc, voix grondante et vibrante – incarne, à mi-chemin entre
parodie et gravité, un bonimenteur diseur de vérité.

Il
fait également partie d’un mouvement opposé à la culture de la
consommation. On y trouve notamment le Freecycle Network, un magasin
géant de troc sur Internet où tout est gratuit
(<www.freecycle.org>) ; les Freegans, qui tentent de vivre
uniquement des aliments qu’ils trouvent dans les poubelles ; ou
encore No Impact Man, un habitant de Manhattan qui a survécu une
année entière sans voiture ni électricité – et quasiment sans
produits de grande consommation –, tout en relatant son
expérience sur son blog <www.noimpactman.typepad.com>.

Tout
a commencé pour Talen lorsqu’il s’est installé à New York,
dans les années 1990 : il a découvert une ville éclectique,
inventive, nerveuse, qui se faisait envahir par les chaînes de
magasins. Les seules voix qui s’élevaient pour protester étant
celles des prédicateurs de rue, il décida de les rejoindre. (...)
Depuis, il sillonne le pays, en compagnie de sa chorale Stop
Shopping, montant des baraques de fortune où chacun peut venir
confesser ses péchés d’achat, faire baptiser son bébé
pour le protéger de la société de consommation, se marier et même
célébrer des funérailles. “On en est arrivé au point où, pour
avoir vécu, il faut acheter quelque chose”, explique-t-il.
Dans
les milieux chrétiens, les réactions sont mitigées. “Oui, c’est
un peu condescendant”, commente Brett McCracken, dans la revue
Christianity Today. “Et cela déprécie le christianisme.”
Mais le discours du révérend Billy consiste justement à dire que
“notre matérialisme l’a déjà rabaissée”. Le
spécialiste de la Bible Walter Brueggemann estime de son côté,
dans le numéro de décembre du magazine Sojourners, que le révérend
Billy “s’inscrit dans la continuité des anciens prophètes
d’Israël et des grandes figures prophétiques de l’histoire des
Etats- Unis, qui n’ont cessé d’appeler notre société à
renouer avec la passion fondamentale de l’homme pour la justice et
la compassion”. Ces commentaires flatteurs n’ont pas été d’un
grand secours pour le révérend en ce jour saint pour son Église,
la Journée sans achats. Il a beau prier et prêcher à en perdre la
voix, depuis le lever du jour, il n’a pas fait un seul converti.
“Ça se bouscule, ça se bouscule”, maugrée-t-il. Alors que sa
chorale défile sur Broadway, les passants dansent au rythme de la
musique, proclament que le révé rend Billy est un homme de
Dieu et s’accordent avec lui sur les ravages de
l’hyperconsommation. “Ce qu’il dit est vrai !” convient
Abraham Riera, un dentiste de 38 ans venu du Honduras en touriste.
“Mais nous aimons acheter”, ajoute-t-il avant de s’engouffrer
dans le magasin de jouets Toys ‘R’ Us.
Robin
Shulman