Par: Mlle Sabrina Bardot de Dijon

COMPOSITION FRANAISE

 Dans Les Eaux troites (1976), Julien Gracq, ayant voqu le malaise que [lui] procure le spectacle de tant de mains aujourd'hui tendues non vers la posie (dont elles ne font gure cas) mais seulement vers une nigmatique clef de la posie , prend position en ces termes :

pour moi, les secrets du langage percs jour ne livreraient en aucun cas ceux de la posie. il y a un demi-sicle maintenant qu'on s'est avis que la posie ne dpendait d'aucun support lectif, et tel qu'elle se trouverait tre solidaire de ses mcanismes. Ce n'est pas la volont d ' claircissement total laquelle s ' est veille aujourd'hui la critique que j'en ai, mais plutt la restriction de champ, en somme rtrograde, qui limite ses recherches au seul mdium, non irremplaable, du langage: dans toute tentative d'lucidation du phnomne potique, le litige de l'homme avec le monde qui le porte -aussi longtemps que ce monde sera ressenti comme objectif- litige o fondamentalement la posie s'enracine, ne peut aucun moment faire figure de tiers exclu .

Vous expliquerez et discuterez ce propos.

 

 

 NB. certaines parties de cette composition sont en style tlgraphique- j' ai indiqu mes titres de parties et de sous-parties 

I- la posie et le langage :

1/ lis dans lantiquit jusquau XX e sicle :

Le langage est le support de prdilection de la posie. En gnral on le considre comme lexpression essentielle de la posie, cest--dire au sens fort, quil est lessence mme de la posie, quelle ne sexprime que par lui, et que leurs volutions sont rciproquement lies. Ceci ds Aristote, pour qui le matriau usuel du langage atteint par la posie la beaut en schappant de lexpression de la banalit ( Du Bellay et Ronsard ( prface aux Odes livre I) assigne au pote le rle de cultiver et enrichir la langue franaise) par la transgression grammaticale qui libre lexpressivit du langage mais aussi par le recours aux images (mtaphores comparaisons etc.). En effet, la posie permet au langage de dvelopper son pouvoir extrme de reprsentation, jusqu remplacer lobjet mme. Le langage, grce la posie se rinvente, mais invente aussi une ralit. La posie tant cration ( poein grec) et le pouvoir du langage tant de reprsenter par un mot une chose, concrte ou abstraite, leurs buts convergent donc. La posie pour Aristote se dfinie par le terme de mimesis : autrement dit, elle tente de reproduire lessence mme de la ralit au point que Platon lui reproche de crer des fantmes et non la ralit, de  ne voir que les choses daprs les mots . Malgr ce bmol, la posie apparat surtout comme une forme du langage sublim et idal : elle est le langage quand il fait exister. Ce sera la position de Mallarm qui voit dans la posie  la seule tche spirituelle , mais aussi au XIX e sicle celle de Hugo la dfinissant comme un langage spcifique qui livre un trsor ou encore celle de Rimbaud pour qui la posie est  une aventure de lesprit qui conduirait la vraie vie, la recherche passionne des mots qui changerait lhomme et le monde . posie rend le langage performatif mais aussi outil de transformation du monde rel, et de lhomme.

2/ pourtant la posie nest pas tymologiquement lie au langage et peut recouvrir dautres aspects, dautres dfinitions :

Poein veut dire   fabriquer , mais ne prcise pas avec quels matriaux. A lorigine ctait plutt laide dun art : artisanal, ou artistique par la suite.

De plus Aristote souligne quil sagit de reproduire lessence de la ralit, et Gracq le rejoint sur ce point, puisque pour lui elle sancre dans un rapport troit la ralit. Rimbaud disait quelle pouvait changer le monde et les hommes. tudier le mdium est rducteur : lattaque de Gracq vise surtout les tudes linguistiques de Jakobson, le structuralisme cherchant la cl dans la structure du langage. Croyant la posie solidaire de ce mdium, il rduit tude du pome ltude de celui-ci. Or, on peut parler de la  posie dun paysage  ou dune situation, la posie peut se retrouver dans dautres genres, on a ainsi beaucoup souligner la posie de Proust dans certains passages de A la recherche du temps perdu, notamment la descriptions des trois clochers dans Du ct de chez Swann ou dans ce mme ouvrage de sa vision  oranger  du nom  Guermantes , ou encore des nombreuses transpositions synesthsiques dans ses descriptions dAlbertine ou des lieux. Quont en commun ces exemples ? Peut-on voir la posie ailleurs que dans le langage, ailleurs que dans un pome ?

II- La posie hors du langage :

1/ la posie comme expression du rapport au monde dun moi sensible :

posie = reprsenter ; importance des images 

_les images peuvent tre reprsenter directement : peinture dessin collage etc.

et rester dans le figuratif. Une reprsentation grce dautres mdias. Tout expression artistique serait-elle alors potique ? Non, il faut en plus que :

_ les reprsentations ne soient pas seulement figuratives mais expriment le rapport du moi au monde  : pour moi importance en posie du procd synesthsique : un mot appelle une couleur les voyelles de Rimbaud, Proust et les pavillons dans Sodome et Gomorrhe :

  Mme de Guermantes ne se rendaient pas compte que les gens agrables me laissaient froid, que quand elle me disait  salon Arpajon  je voyais un pavillon jaune , et  salon Swann  (Mme Swann tait chez elle lhiver de six sept) un pavillon noir aux ailes feutres de neige .

La diffrence entre une reprsentation qui nest pas de la posie, et une autre qui en est, cest justement cette raction du Narrateur : la premire laisse froid, la seconde voque en nous des sentiments, des souvenirs, trouve un cho dans notre sensibilit. Le principe de synesthsie exprime ce rapport  sensible  au monde en effectuant la transposition des choses ou plutt la traduction de quelque chose perue par un sens dans un autre mode dexpression qui fait appel un autre sens : en coutant de la musique on peut voir des couleurs et donc des  images . cf Les voyelles de Rimbaud la posie de Verlaine en gnral. Ce nest plus faire voir concrtement la ralit mais comme le veut Gracq, le rapport au monde ; la posie est avant tout traduction dun rapport du moi au monde parce quelle est expression(s) dune sensibilit. La posie monopolise tous les sens du lecteur lors de sa rception. Le pote doit pouvoir, en usant de nimporte quel mdium qui correspond un seul sens ( vue ou etc.) solliciter les autres, pour produire une rception plurisensible proche de la rception du monde concret. Ds lors celle-ci peut s ex-primer -pour jouer sur les tymologies- par tout mdium imaginable. Ce qui entrane penser que tout art peut tre posie mais aussi que dautres moyens dexpression peuvent ltre : lentrepreneur ne donne t-il pas voir le rsultat de sa sensibilit dans la ralisation dun chemine pour la part esthtique de celle-ci ? Pensons lexpression architecturale devenue art avec notamment Gadi : son parc, ses maisons sont potiques et rien na t conu dans un but simplement fonctionnel ; au contraire son architecture est expression de son monde intrieur dans le monde rel, volont de modifier le rel aprs rflexion sur le rapport quil avait avec lui. Cest en quelque sorte une version relle du hros de Poe, Ellison, que cite Gracq dans Les eaux troites, et dont la seule cration potique alors quil est  un pote dans le sens le plus noble et le plus large  est le Domaine dArnheim. Autrement dit, si la posie est expression dune sensibilit, elle-mme conscutive un rapport au monde, on peut donc penser comme Saint John Perse que la posie  est dabord un mode de vie, de vie intgrale, la posie est une science de ltre. Toute posie est une ontologie , ou encore comme Nerval que   la posie, ltat de posie nentranent pas forcment de production crite mais plutt une pntration de la profondeur de lexistence . Si la posie nat de notre rapport au monde  elle cre en nous limaginaire , le rve qui est pour Nerval  une seconde vie  et engendre par un mouvement rflxif une attitude au monde, une attitude de vie.

2/ la qute surraliste :

 

largissement de la notion de posie :

_prsente dans des tableaux, des objets et nest plus li au langage. Breton, Position politique du surralisme :

 la peinture[] tente son tour cette dmarche suprme qui est la dmarche potique par excellence : exclure (relativement) lobjet extrieur comme tel et ne considrer la nature que dans son rapport avec le monde intrieur de la conscience .

Prsence de peintres dans lenvironnement du mouvement de Breton (Mir Picasso), largissement des esthtiques : on parle de surralisme pour diffrents arts, peinture criture collage photographiece quon a pu voir pour limpressionnisme allemand, mais pas vritablement en France. Le rapport entre peinture et posie nest plus sur le mode de la concurrence, comme au XVIe : Horace  Ut pictura Poesis  interprt aux XVIe comme une concurrence des deux arts, cf. Ronsard dans les Odes o il montre rgulirement sa volont de surpasser la peinture.

_ on parle aussi comme on la vu prcdemment dattitude potique, de la posie comme mode de vie, ce depuis le XVIIIe sicle, cf. Edgar Poe.

3/ les limites dune telle dfinition :

 

_ on ne voit plus trs bien la limite entre les arts et la posie : en effet, mme figurative, la peinture est transcription dun point de vue ds lapparition de la perspective. Elle est le rsultat de choix : de point de vue, dorientation, de couleur etc. et dgage une certaine vision du monde, donc transcrit un rapport au monde, qui peut, comme le veut Mallarm pour la posie, ou encore les surralistes  changer la vie .

_ quest-ce quun pote qui ne produit rien ? Dun point de vue thique ce serait dfinir le pote comme un fainant, un mivre, un illumin voire les trois : cf. les emplois populaires de  pote  gnralement pjoratifs.

_Valry quant lui critique ceux  qui se font de la posie une ide si vague quils prennent ce vague pour la posie mme . Il distingue la posie en tant qutat la fois rceptif et productif, et la posie en tant quart fond sur la langage.

_enfin, on stonne de voir que chez les surralistes, on est pote par le langage ou pote par la peinture, ou pote par un tout autre moyen, mais quaucun ne sait utiliser tous les mdia potiques. Pourtant, si la posie ne rside pas dans ces mdia, un certain savoir-faire technique mis part, le pote devrait tre celui qui sait user de chacun des mdia, non pour en faire le mme usage mais parce quils se compltent les uns les autres, et traduisent chacun leur faon un des aspects du rapport entre le moi et le monde. Si le langage nest pas essentiel la posie, il nen est quun moyen, on doit donc pouvoir en tre indpendant. Existe-il un tel pote, qui sache crer par diffrents mdias, par choix esthtique, mais en confrant son uvre une certaine unit et une certaine logique ?

III- Inconcevabilit posie du langage et posie hors langage ? :

1/ Complter la posie du langage par un autre art :

On constate en effet lapparition du livre-objet artistique ( ou peut-tre le retour si lon considre les enluminures et autres gravures et ornements des manuscrits mdivaux) avec des dessins dautres personnes, des supports particuliers ( Cendrars et son dition dun pome sur le Transsibrien qui obligeait le lecteur ouvrir le libre au fur et mesure, parce que limpression tait fait comme sur un dpliant : la lecture mime le parcours du train) ; nombreuses aussi sont les collaborations entre compositeurs et potes (Genet et Le condamn mort, Prvet-Kosma, Aragon-Frrat etc), comme si la posie de mots appelait tre complter par dautres formes potiques. Notons au passage que la posie du Moyen-ge tait essentiellement chante ou accompagne de musique ( Rondeau Virelai surtout), crite le plus souvent par le pote lui-mme ( comme Guillaume de Machaut, ou les troubadours).

Dujardin dans Le monologue intrieur tablit en outre un parallle entre le motif musical, en particulier le motif wagnrien phrase isole signification motionnelle qui nest pas relie logiquement celle de la prcdente ou celle qui la suit- et lcriture potique. Pour lui,  lorigine du langage nest pas dans le geste, mais le cri, cest--dire la musique . En ce sens il rapproche posie de mots et la musique, posie de sons. Belinda Cannone note pour Dujardin et les autres crivains de son poque la musique de Wagner, linstar de la posie, librait du joug de lintellectualisme ; ils la voyaient comme un moyen dexpression de la vie intrieure .Ce qui est intressant, cest que ces  dcouvertes  ne mnent pas lcriture de pomes musicaux par :le monologue intrieur dont les phrases courtes  expriment  elles aussi  le mouvement dme et ne sont pas ordonnes suivant la raison mais suivant un ordre purement motionnel . Toutefois, Dujardin comme les autres crivains adepte du  monologue intrieur  passent semble-t-il ct de notre problmatique puisquils ne crent pas de posie qui serait la fois de mots et dun autre art ; le monologue intrieur est potique mais reste du domaine de lcriture. Ils nous permettent en revanche de constater encore que posie et musique convergent vers une mme finitude. Ce qui paressait tre le cas pour la posie et la peinture comme nous lavons vu prcdemment. En ce sens, on est amen ce demander si le pote de mots qui saurait complter lui-mme son pome crit par un pome dune autre nature existe. Cest aussi loccasion de remarquer que la posie ne se cantonne pas un seul genre. On considrait encore comme  posie  les tirades en vers des grandes tragdies il ny a pas si longtemps (cf. lanthologie de posie de Pompidou). Il est donc envisageable de la rencontrer sous dautres formes que celle attendue.

2/ Le pote vritable, Jacques Prvert :

Cette partie mriterait dtre complte de citations prcises des pomes. Style assez tlgraphique.

Celui qui a su tre pote par les mots et par les collages. Il dfinit lattitude du pote (cf les photos de Doisneau, cette facilit rendre Prvert objet potique par la photographie, la nonchalance qui se dgage de lui malgr lexplosion intellectuelle intrieure, qui lui a valu la rputation non fonde dtre feignant). Cas intressant parce quil a les mmes rapports que Gracq avec les surralistes : il na jamais fait partie du mouvement, na jamais adhr au parti, est un grand ami de nombreux peintres et autres artistes comme Picasso, Mir, il parle aussi de Giacometti dans Soleil de Nuit.

Il a dabord fait appel la collaboration dautres artistes pour complter ses  livres  ( quil ne qualifie jamais de recueils) par des dessins (Isis notamment), ou pour les faire mettre en chansons (Kosma en particulier). Ses ouvrages montrent une certaine permabilit avec les autres genres crits en particuliers le thtre, qui est lart de reprsentation par excellence (pour les titres notons Spectacle mais aussi Paroles, Histoires pour loralit ou encore Soleil de Nuit, pour limage mtaphorique o lon peut voir le projecteur de thtre dans lobscurit de la salle), mais aussi avec la peinture ( nombreux jeux de couleurs et de lumires dans ses pomes, nombreuses allusions au travail des peintres) la chanson ( nombreux titres de textes commenant par  chanson ). Enfin, Prvert est lauteur de collages, qui compltent ses pomes ou sont des uvres indpendantes, mais aussi dun dessin anim (le scnario et les dialogues). On a souvent parl de la posie de ses dialogues de films, en particulier Les enfants du Paradis, mais la vision potique que Prvert a su transcrire dans Le roi et loiseau, adaptation de  la bergre et le ramoneur  dAndersen, sa facilit la transcription allgorique par le biais du dessin anim, la prsence de thmes communs sa posie comme les animaux, les enfants, la libert, la dictature, les chanteurs de rues, montrent quel point Prvert sait jongler dun support un autre. Prvert ne fait pas une fois du collage, une fois des films, une fois un dessin anim, une autre fois des pomes une autre encore un opra (LOpra de la Lune) : il construit par le biais de ces diffrents mdia une uvre potique qui forme un tout, ou chaque lment vient complter lautre. Il a su par ses diffrents moyens exprimer La Posie. Ajoutons quil a cela de commun avec Gracq davoir dfini la posie hors le langage, hors les livres en affirmant :  la posie court les rues .

3/ Une nouvelle approche de la posie :

Gracq condamne lattitude de dissection du texte par les structuralistes mais ne nous laisse pas moins dpourvu de  mthode  dapproche de la posie. Avec Prvert nous avons vu que lon pouvait tre pote de mots mais aussi se dtacher du langage pour crer la posie autrement. A partir de cette dcouverte il nous faut donc essayer dapprhender la posie de langage dun manire nouvelle, dessayer de voir ce qui la constitue en dehors des mots, de voir comment laborder en se dtachant deux ou du moins en ne leur accordant pas la primaut.

Ce qui dfinit la posie nest pas dans son laboration formelle, mais dans son origine, lexpression personnel dun moi, et sa rception : est posie ce qui sait rsonner dans chaque tre : Valry  le propre du lyrisme ( et on peut le dire en gnral de la posie) cest daffirmer travers une exprience individuelle une exprience universelle . la posie est ce qui en tre est universelle. Non pas que nous vivons la mme chose, mais que le pote dgage dans son exprience personnelle ce qui peut se retrouver dans lautre, car elle est une version dun sentiment universel ; sil sait dire son motion de faon juste, elle saura trouver un cho en nous. La posie est aussi sduction, celle qui nous reconnat, o lon se reconnat. La force potique nest finalement pas dans lindividualisme, (le pote nest pas le solitaire), mais dans le partage. Elle construit les amitis par exemple dans lami retrouv elle est source de celle entre Hans et Conrad. Hans sen souvient quand il raconte, mais Conrad aussi dans la lettre de Conrad. Le posie semble donc tre ce qui le plus en rapport avec lintime, qui fait sens dans lactualit de notre vie. Elle est expression du cur, et cest en cela que toute lecture trop crbrale est condamner, car elle est souvent fauss. Nombreux sont les potes qui se mfient des intellectuels et des critiques en gnral, comme Prvert qui crit  Quand je ne serai plus, ils nont pas fini de dconner, ils me connatront mieux que moi-mme . cette citation fait apparatre une autre critique envers dautres lectures de lpoque : les lectures psychologisantes,   clef , comme aimait le faire Freud avec les Contes dHoffmann par exemple : est-ce toujours lauteur qui se cache sous le je potique ? Alors Prvert serait la fois femme criminelle et enfant dlinquant, riche bourgeoise et clochardCest l quon touche au centre de la posie : celle-ci nest pas lexpression dun moi, mais du moi. Prvert affirme  je suis fminin, masculin et pluriel  parce quil tente travers sa parole de dire celles de tous. Mallarm dans une Lettre Cazalis, 1867   je suis maintenant impersonnel et non plus Stphane que tu as connu, mais une aptitude qua lunivers spirituel se voir et se dvoiler travers ce qui fut moi . La fonction de la posie est donc, non pas lexpression du rapport au monde du pote, mais de ce rapport entre le monde et lhumanit tel que le pote le ressent. La justesse de sa posie sera dans sa pertinence saisir ce rapport et la transcrire.

La lecture ne doit tre ni trop crbral ni trop psychologisante mais plutt humaniste, voire philosophique. Do lintrt croissant des philosophes envers la littrature en gnral et la posie en particulier ( Sartre, Deleuze, Quilliot) mais aussi le contraireavec la posie souvent qualifie de philosophique de Fernando Pessoa : jeu des formes du roman au pome court en passant par des pomes trs longs, jeu des identits du Je potique avec la cration de soixante dix htronymes ( avec biographie complte) et plus dune centaine didentits en tout, parole philosophique autour des grandes questions fondamentales  Qui suis-je ?   est-ce rellement ce que je vois, puis-je faire confiance ma perception ?  proche des interrogations de Kant. Citons au passage  Tabaccaria  (  Bureau de tabac  ) pome remarquable, exemple mme de cette posie philosophique, o le je-narrateur (Alvaro de Campos) affirme :  je ne suis rien/ jamais je ne serai rien./ Je ne puis vouloir tre rien./ Cela dit, je porte en moi tous les rves du monde.  Sorti du contexte, ce dernier vers est a rapprocher de nos remarques la posie comme expression du moi, dun je potique quasi expression dune universalit ( cf. aussi Mallarm). Quant aux ambitions du pote, elles rvlent sa proximit avec la philosophie, Alvaro regrettant de navoir pas su tre qui il aurait du tre, de navoir su raliser son uvre, dclare quil a fait  en secret des philosophies que nul Kant na rdiges .

CONCLUSION : 

 

Si la posie dans sa forme traditionnelle semble encore la plus rpandu, la dcouverte de son indpendance face au langage nous permet de lenvisager sous dautres formes, pour, non pas opposer posie de mots et posie hors langage, mais permettre une certaine compltude grce ces diffrents mdia qui peuvent la servir. Le pote, tel Prvert, serait alors en mesure de construire un univers potique de mots de sons de couleursune posie multiforme et mouvante comme lest notre me.

Aussi, toute forme dextrmisme semble proscrire dans lanalyse potique, que ce soit du ct de lanalyse abusive de la langue, que de celle de la psychologie du pote. Il semblerait quil faille avant tout lire la posie pour ce quelle est : une criture loppos du langage intellectuel, comme le souligne Dujardin. Mais expression du rve et de lmotion, autrement dit de lintime, elle nappelle pourtant pas lanalyse de linconscient mais plutt une rception par le cur. Dlivrant les secrets de lme, elle vise donner une vrit sur lhomme et ses rapports aux mondes, puisquelle y trouve sa source ; ainsi se rapproche t-elle de la philosophie.

Cette ide est une oxymore en elle-mme puisque la philosophie est intellectualisme, raisonnement sur lhomme. Disons pour tre clair que la posie dit la mme chose que la philosophie mais sur le mode intuitif des motions, en ne sadressant pas ltre pensant mais ltre ressentant. Il ne faudrait donc ne pas chercher les clefs de la posie en sa forme, ni mme en elle-mme, mais en lhomme et son exprience du monde. Toute analyse qui ne saurait considrer dans son approche du pome ces trois lments essentiels, sans dsigner de  tiers exclus  que sont lhomme, le monde et le  langage  quel quil soit, doit donc nous appeler une certaine mfiance. En ce sens il ne faudrait pas non plus que le philosophe, dans sa lecture du pome, dune part oublie lesthtique et dautre part  intellectualise  lextrme ce qui doit rester du domaine de lindicible, et qui construit la mystrieuse sduction de la posie sur le lecteur.






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