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Parcours de Roman des origines,
origines du roman de Marthe Robert.
Par :
Sabrina
Bardot, Dijon
Introduction
Marthe
Robert, dans Roman
des origines et origines du roman,
propose une définition et une méthode de classification du genre
romanesque à  partir de schèmes psychanalytiques issus de l'oeuvre
freudienne, permettant d'analyser l'évolution du genre et de
représenter symboliquement les différentes attitudes d'écriture
possibles.
En
effet, Marthe Robert utilise des schémas psychologiques primaires,
ceux de l'Enfant
trouvé et
du Bâtard
oedipien,
correspondant à  deux niveaux de l'évolution de l'enfant dans la
fiction élémentaire qui constitue son individualité : le
roman
familial.
Ces schémas recouvrent deux aspects successifs de la personnalité
de l'enfant, à  partir du moment où celui-ci rompt avec l'image
idéale de ses parents. Et ce sont ces figures types que reprend
Marthe Robert dans son étude pour expliquer l'apparition et le
développement du roman moderne. Selon son étude, tout roman est une
variation autour du même thème ' familial '.
Les
analyses de Marthe Robert se construisent à  partir de deux courants
critiques qu'elle entremêle pour élaborer une typologie du genre
romanesque : un courant psychanalytique et un courant
sociologique. Il s'agit donc d'étudier en quoi les structures
psychanalytiques peuvent devenir un outil de critique littéraire, et
de voir comment psychanalyse et sociologie peuvent s'imbriquer dans
la construction d'une théorie du roman.
1.Genèse du
genre romanesque
1.1. Problème de
définition d'un ' genre ' romanesque
Marthe Robert évoque
avec humour, au début de son ouvrage, la réputation des oeuvres que
nous qualifions aujourd'hui de romanesques jusqu'au milieu du
18es., c'est-Ã Â -dire jusqu'Ã Â la publication des romans de
Balzac. Il est amusant de lire les commentaires dédaigneux des
auteurs ' sérieux ' à  propos de ces ouvrages ' faux ',
' voué[s] à  la fadeur et à  la sensiblerie ' quand on
connaît l'importance du phénomène romanesque au 19es.
notamment, et bien entendu de nos jours.
Le roman a connu une
glorieuse postérité, en particulier grâce à  ses potentialités
inépuisables, puisqu'il peut tout dire en s'appropriant toutes
les formes d'expression et en empiétant par là  même sur le
territoire des autres genres consacrés (poésie, théâtre). Il n'y
a rien dont il ne puisse traiter. C'est pourquoi Marthe Robert le
définit en ces termes :
' Genre révolutionnaire et bourgeois, démocratique par choix
et animé d'un esprit totalitaire qui le porte à  briser entraves
et frontières, le roman est libre, libre jusqu'à  l'arbitraire
et au dernier degré de l'anarchie ' (p.14).
' Révolutionnaire ', le roman l'est en ce qu'il
ouvre de nouvelles perspectives à  la littérature, et abolit les
anciennes castes littéraires que sont les genres classiques. Mais il
est à  la fois, et paradoxalement un genre ' bourgeois '
puisque son expansion se fait au moment de la montée en puissance de
la bourgeoisie dans la société contemporaine (classe qui lutte pour
se créer une place de choix dans une société aristocratique, c'est
en cela que l'association des termes ' bourgeois ' et
' révolutionnaire ' trouve sa justification)[1]
. ' Démocratique ' en ce qu'il est à  même de traiter
tous les sujets, des plus nobles aux plus communs, le roman devient,
à  cause de sa très grande liberté d'esprit et de sa
mainmise sur tout et au moyen de toutes les formes narratives, un
genre ' totalitaire '.
De fait, le problème
de la classification se pose aux critiques devant cet être
protéiforme et insaisissable qu'est le roman. L'entreprise de
définition s'avère périlleuse pour ceux dont la tâche est
d'ordonner et de donner un nom, les grammairiens, qui s'y sont
pourtant attelé mais en n'offrant que des définitions
incomplètes, voire réductrices. Certains y voient une ' histoire
feinte '[2],
d'autres une oeuvre qui fait vivre ' des personnages donnés
comme réels '[3],
tranchant ainsi la question du vrai et du faux et écartant à  chaque
fois une partie de la production romanesque de leur définition. Le
problème des grammairiens et de la critique est qu'ils confondent
éthique et esthétique et jugent ce genre hybride à  travers le
prisme de l'histoire, de la morale et de la vérité. Or le
problème soulevé par Marthe Robert est celui d'une définition
objective du genre romanesque, écartant tout jugement de valeur. Et
en ce qui concerne la question de la vérité, citons cette
phrase de Marthe Robert :
' Le roman n'est jamais ni vrai ni faux, il ne fait que
suggérer l'un ou l'autre ' (p.33).
Elle jette ainsi les fondements d'une critique littéraire qui
s'attacherait avant tout aux caractéristiques formelles d'une
oeuvre, non à  des considérations éthiques ou morales.
Il est donc
nécessaire de revoir les catégories à  travers lesquelles le roman
sera défini. Marthe Robert esquisse une définition restituant au
roman toute sa liberté et son extraordinaire mouvance :
' Le roman se distingue de tous les autres genres littéraires
par son aptitude non pas à  reproduire la réalité comme il est reà §u
de le penser, mais à  remuer la vie pour lui recréer sans cesse de
nouvelles conditions et en redistribuer les éléments. Il dispose à Â
son gré des ressources de l'utopie, de la satire, voire de la
métaphysique ou de la philosophie '.
Mais cette définition va être affinée par la proposition, émise
par Marthe Robert, de classification du genre romanesque à  partir
des structures psychanalytiques découvertes par S. Freud.
1.2. Le ' roman
familial des névrosés '
Marthe Robert
s'approprie la découverte, faite par S.Freud, mentionnée dès
1897 et exposée en 1909 dans Le Roman familial des névrosés,
d'une ' forme de fiction élémentaire, consciente chez
l'enfant, inconsciente chez l'adulte normal et tenace dans de
nombreux cas de névrose se révél[ant] si répandue et avec un
contenu si constant qu'il faut lui accorder une valeur quasi
universelle '. Il s'agit d'une fiction élémentaire
présente chez tous les enfants et qui apparaît à  l'âge où
celui-ci juge ses parents pour la première fois et cesse de les
considérer comme des divinités intouchables et exemptes de défauts.
Cette désillusion entraîne chez l'enfant la naissance du fantasme
de l'abandon et d'une naissance plus illustre dans un premier
temps, puis dans un second temps, avec la découverte de l'existence
de la sexualité et de la différenciation sexuée des êtres,
l'incertitude de la paternité puisque la mère peut
potentiellement avoir eu des partenaires différents. Dans ce second
temps de l'évolution psychique de l'enfant, la mère est avilie
et le ' véritable ' père, aux yeux de l'enfant,
est fantasmé.
Cette fiction
première dans l'ordre psychique, est à  l'origine du genre
romanesque selon Marthe Robert. En effet, tout roman est une
variation autour du même thème ' familial ', quelles
que soient par ailleurs les histoires individuelles ou historiques de
leurs auteurs :
-
A la première étape de l'évolution psychique de l'enfant,
celle de ' l'Enfant trouvé ', correspond une attitude
romanesque bien précise. Sur le plan psychique naît le fantasme
d'une naissance plus illustre. Cela se traduit sur le plan
littéraire par un désir d'échapper à  la réalité, trop
vulgaire, et par la création d'un monde onirique, fantastique,
imaginaire.
-
A la seconde étape de l'évolution psychique de l'enfant,
celle du ' Bâtard ' oedipien, ayant supprimé son père du
cercle familial et cherchant à  le remplacer en devenant plus
puissant que lui, correspond une attitude romanesque plus réaliste,
tendant à  agir sur le monde.[4]
Si les deux formes
de romans adoptent des comportements différents dans le traitement
du réel, leur but n'en est pas moins le même. Il s'agit de deux
moyens différents d'aborder un problème. En effet, il n'y a pas
une forme fausse (celle de l'Enfant trouvé), et une forme
vraie (celle du Bâtard oedipien). Le roman est faux par
nature, et la différence entre ces deux formes ne se juge donc pas
sur leur degré de vérité, mais sur l'exhibition ou non de
l'illusion romanesque. La classification élaborée par Marthe
Robert n'est pas fondée sur l'opposition vrai/faux mais sur le
traitement de l'illusion romanesque.
Marthe Robert associe roman et rêverie enfantine dans le même désir
de convaincre et de se convaincre :
' Le roman veut être cru exactement comme le
récit fabuleux dont l'enfant berà §ait jadis sa désillusion. Or
c'est là  précisément le point ambigu, car l'enfant ne fabule
que parce qu'un premier contact avec le réel le laisse gravement
désabusé et si fort qu'il veuille se
retrancher d'un monde décevant, il ne peut faire qu'il n'essaie
en même temps de le connaître et de le maîtriser, d'autant que
c'est là  son seul espoir de regagner sur les choses concrètes une
parcelle au moins du pouvoir dont il se croit frustré '
(p.65-66).
' - quels que soient ses visions du monde, ses présupposés
idéologiques et ses partis pris esthétiques, le roman se résout en
une entreprise essentiellement donquichottesque qui, tout en n'ayant
que la réalité de ses chimères, n'en vise pas moins à  peindre
et à  favoriser l'apprentissage de la vie ' (p.67-68).
Marthe Robert
définit ainsi le roman comme la représentation du roman
familial ,
qui adopte deux attitudes :
' celle du Bâtard réaliste, qui seconde le monde tout
en l'attaquant de front et celle de l'Enfant trouvé
qui, faute de connaissances et de moyens d'action, esquive le
combat par la fuite ou la bouderie ' (p.74).
Cette fiction à Â
l'état naissant qu'est le roman familial inspire la
genèse du roman en général, mais se retrouve également à Â
l'intérieur même d'oeuvres singulières en tant que sujet de
l'oeuvre elle-même. Marthe Robert applique en effet sa découverte
à  l'étude de certaines formes romanesques et en particulier à Â
l'étude de deux oeuvres fondatrices du roman moderne, Don
Quichotte et Robinson Crusoà «.
2. Genèse d'une oeuvre
2.1. L'âge de l'Enfant
trouvé
2.1.1. Le conte de fées
Les intentions
profondes du roman familial se retrouvent de manière
stéréotypée dans le conte. Le conte tend toujours à  prouver qu'un
enfant mal né, mal aimé ou infirme peut transcender ces conditions
défavorables et peut devenir roi. Il met donc en scène la figure de
l'Enfant trouvé fantasmant une existence extraordinaire.
Mais le conte ne s'entoure des nuages de l'utopie que pour mieux
suggérer où il se trouve en réalité, pour mieux révéler ce qui
se cache derrière les situations les plus courantes de l'existence :
' Dépayser pour divertir, mais aussi pour évoquer ce qu'il
y a d'occulte et d'interdit dans les choses les plus familières,
tout l'art du conte est là  , dans ce déplacement de l'illusion
qui consiste à  afficher le faux pour obliger à  découvrir le vrai '
(p.102).
2.1.2. Le Romantisme
Le mouvement
romantique englobe des textes et des auteurs très divers, mais un
point commun les unit : leur foi en un pouvoir supérieur des
idées. Tous les Romantiques ont en commun ce culte de l'enfance,
synonyme d'un temps de toute-puissance des rêves :
' être enfant, redevenir enfant, c'est annuler la séparation
irréversible causée par la pensée rationnelle, c'est retrouver
la pureté, l'harmonie, la vraie connaissance qu'interdit par la
suite la pensée morcelée ' (p.111).
Les oeuvres romantiques vivent donc dans ' l'euphorie
narcissique ' de l'Enfant trouvé (p.112) avant
que ' l'épée tranchante de l'expérience '[5]
ne vienne mettre fin à  leur idéal. Elles sont tout à  fait
caractéristiques du traitement dans l'oeuvre de la figure de
l'Enfant trouvé et sont une preuve éclatante que la
proposition émise par Marthe Robert est juste tant au niveau du
genre romanesque en général qu'au niveau du roman en particulier.
La démonstration se poursuit avec l'étude de Don Quichotte
et de Robinson Crusoà «.
2.1.3. Robinsonnades et
donquichotteries
Ces deux oeuvres,
mises côte à  côte, représentent bien deux désirs de figurer un
état psychique, au-delà  de l'histoire elle-même.
Don Quichotte
est l'illustration parfaite de la présence de la figure de
l'Enfant trouvé dans le roman. Ce personnage naît de
l'imagination de Don Quixada, ravagé par la passion des romans de
chevalerie, passion qui le conduit à  rompre avec son existence, à Â
se condamner à  rentrer dans le néant et à  n'exister désormais
que par la figure de l'imaginaire Don Quichotte. Celui-ci est donc
l'incarnation de l'imaginaire pur qui tue le vivant en esprit et
lutte pour régner à  la seule force de sa parole. De l'univers de
Don Quichotte sont exclus le père et la sexualité. Le héros est
celui qui lutte pour la domination du monde afin de remplacer ce père
manquant, selon la loi oedipienne.
Cette ignorance du
sexe, caractéristique du premier âge du roman familial, se
lit dans l'horreur de l'amour et du désir propre à  l'oeuvre
de Cervantes, due à  l'existence d'un fond incestueux originel.
C'est à  ce moment de l'ouvrage que Marthe Robert cède à  la
tentation de psychanalyser l'auteur du Don Quichotte
lui-même au lieu de s'en tenir à  l'analyse de l'oeuvre. En
effet, elle écrit :
' Ainsi Don Quichotte a bien pour mission de délivrer
Cervantes des désirs troubles où s'alimentent toujours l'action
et la pensée de l'homme réel ' (p.226).
Marthe Robert dévie un peu de son analyse strictement littéraire,
chose rare, mais qu'il convient de signaler.
Mais Don
Quichotte, sous couvert d'une fiction montrant un personnage
extravagant perdu dans les méandres de son imagination effrénée,
' rapporte en images justes ce qui se passe dans les recoins
inaccessibles d'une solitude sans exemple, portée à  la pointe
extrême du possible, au-delà  ou en deà §à  de l'humain '
(p.175). La fantaisie du roman picaresque n'est qu'une faà §ade
qui cache un désir de peindre l'homme dans ce qu'il a de plus
profondément ancré en lui, dans ses fantasmes primordiaux.
Robinson Crusoà «
est le fils spirituel de Don Quichotte puisque son héros
éponyme est lui aussi en rébellion contre la réalité de sa
condition, figurant à  son tour la révolte de l'Enfant trouvé.
En effet, Robinson fuit un père indésirable et son naufrage sur une
île déserte est sa délivrance puisqu'elle le libère de la faute
qu'a été sa fuite et permet un recommencement. Robinson, en bon
disciple de l'Enfant trouvé, s'invente un pouvoir, une
cour, se crée une existence royale imaginaire, puis, après
vingt-six ans d'infantilisme, accède à  la seconde étape du roman
familial, c'est-Ã Â -dire qu'il quitte son univers imaginaire
pour agir activement sur la terre qui l'a recueillie par hasard.
Certes, le Robinson de Defoe comporte de nombreux éléments
relevant de la figure de l'Enfant trouvé (l'ignorance du
sexe et le caractère totalement asexué des personnages qui peuplent
l'île notamment), mais l'élément laborieux et matérialiste du
roman le fait passer du statut d'Enfant trouvé à Â
celui de Bâtard oedipien.
2.2. L'âge du Bâtard
oedipien
2.2.1. Robinson,
inauguration de l'âge du Bâtard
Pour la première fois dans la littérature romanesque, la terre du rêve est celle
qu'il faut défricher. Robinson rompt avec la figure de l'Enfant
trouvé dès lors qu'il entreprend de travailler la terre,
c'est-à  -dire de travailler le réel et d'entrer dans un rapport
intéressé avec le monde. Robinson introduit sur l'île toutes les
valeurs de sa société d'origine et promeut les vertus de
l'individualisme puisque le bourgeois intéressé par le rendement
que son territoire peut produire est l'agent actif du progrès
économique. L'idée importante de ce roman est que le Paradis peut
être source de profits. Robinson incarne donc la figure du Bâtard,
ayant rompu comme lui avec le pur fantasme et prétendant agir sur le
monde pour accéder au pouvoir suprême :
' [Robinson Crusoà «] a pris sur lui le scandaleux crime
oedipien, et grâce à  cette transgression qu'il a su non seulement
expier mais encore exploiter activement toute sa vie, il
s'élève effectivement au-dessus de tous les rois de l'Histoire
et du présent, il outrepasse les degrés les plus fabuleux de la
puissance humaine ' (p.160).
3-
Analyse
sociologique de l'émergence des figures du roman
familial dans
la littérature
Marthe Robert applique la théorie psychanalytique à  un genre, le roman, et non à Â
une seule oeuvre ou un seul auteur. Elle étudie donc l'émergence
dans la littérature de schèmes psychiques et est donc conduite à Â
se demander pourquoi ces schèmes apparaissent à  ce moment là  .
C'est pourquoi elle adopte une approche sociologique de la
littérature en étudiant le contexte politique et moral dans lequel
les ouvrages étudiés sont nés.
3.1. La figure de l'Enfant
trouvé,
née sous l'Inquisition
Marthe Robert
explique la fascination de Don Quichotte pour le monde de
l'imaginaire par le contexte politique qui faisait de Cervantes un
homme partagé entre son identité propre et l'identité sociale
qu'il lui fallait adopter. En effet, même si elles ne sont pas
certaines, Marthe Robert fait état d'études supposant que
Cervantes était issu d'une famille de Juifs, sous l'Inquisition.
Sa famille était donc condamnée à  la dissimulation et la ruse pour
échapper aux sanctions. Cervantes aurait connu un dédoublement
forcé : Juif christianisé, espagnol de baptême, sa réalité
individuelle était en décalage avec sa réalité sociale. La
fausseté de sa position donnait à  son existence une sorte
d'irréalité, qui se retranscrit dans la personnalité du
personnage de son roman.
' La conjoncture fortifie en l'Enfant trouvé non
seulement le mépris absolu de ce qui est, mais la croyance délirante
qu'il est possible de rejoindre réellement l'autre
côté ', c'est-à  -dire le monde des songes
(p.222-223).
Ainsi Marthe Robert conclut que Don Quichotte ne pouvait pas
naître en un autre lieu et en un autre temps.
Mais on peut noter ce que cette remarque a d' ' historicisant '
car elle explique la naissance d'un héros par la vie de son
auteur, ce qui peut paraître un peu simpliste.
3.2. Le Bâtard,
figure bourgeoise
L'apparition de
Robinson Crusoà «, et avec lui de la figure du Bâtard
oedipien, se fait parallèlement avec la montée de la
bourgeoisie dans l'ordre économique, à  la fin du XVIIes.. Or la
bourgeoisie, récemment installée dans le paysage économique, veut
également être influente sur le plan culturel et intellectuel et se
trouve dans sa phase ascendante de conquête du pouvoir. La figure du
Bâtard symbolise particulièrement cette société mouvante en quête
de pouvoir et ambitieuse. Robinson est la représentation de l'homme
de son siècle et le roman incarne les valeurs propres à  cette
époque : le travail, l'individualisme, la foi en le progrès,
la justification de l'expansion coloniale.
' En tant que phantasme lié à  l'insatisfaction foncière de
l'individu devant son infériorité de naissance, Robinson
Crusoà « est naturellement concevable sous tous les horizons de la
culture, mais il ne peut être écrit que dans une société
en mouvement, où l'homme sans naissance ni qualité a quelque
espoir de s'élever par ses propres moyens - ' (p.143).
Robinson Crusoà « dote ainsi la bourgeoisie du seul art qui lui
appartienne en propre.
Avec Robinson Crusoà «, nous n'en sommes qu'aux
balbutiements du Bâtard oedipien. C'est avec Balzac, nous
l'avons vu, que celui-ci est à  son apogée. Cette fortune du
Bâtard n'est pas sans relation avec la prise du pouvoir par
Napoléon, qui est, selon Marthe Robert, ' le Bâtard
incarné, le renégat parfait qui bouleverse le monde en
accomplissant sans scrupules ni remords ce que ses parents osent à Â
peine rêver ' (p.238). La montée en puissance de Napoléon
montre que le parvenu jette le monde à  ses pieds s'il a le courage
de transgresser la loi oedipienne. Après Napoléon, le roman se
prend à  avoir de l'ambition et les héros de cette période sont
de jeunes ambitieux prêts à  tout pour accéder à  un niveau social
supérieur. On peut citer Rastignac, bien entendu, mais aussi Julien
Sorel ou Henri Brulard dans la littérature stendhalienne.
On peut noter la
dimension existentialiste du roman balzacien, qui prône la
possibilité de transcender les prédestinations sociales. Cette
morale de l'ambition, on la retrouve dans les velléités de
Balzac, qui croit pouvoir, par l'écriture, changer le réel :
' De fait, le temps est venu où le roman - croit pouvoir
agir réellement en faisant passer dans des paragraphes, des phrases,
des mots, bref dans l'écriture elle-même, l'énergie
débordante, la volonté farouche d'arriver - '
(p.248).3.3. La littérature, sismographe de la psychologie sociale
Paul Bénichou a
longuement étudié les interactions entre les mentalités d'une
époque donnée et les comportements littéraires contemporains,
notamment dans Le sacre de l'écrivain et dans L'ère
du désenchantement, couvrant les 18e et 19es.. Il constate que
les changements politiques engendrent des mutations sociales et la
naissance de nouvelles pensées. Ainsi, dans Le sacre de
l'écrivain, Paul Bénichou rappelle comment le climat social
de crainte postérieur à  la Révolution Franà §aise a engendré un
renouveau de la foi chrétienne et un désir de retour au symbolique,
et explique par ce changement de mentalité l'émergence d'une
littérature contre-révolutionnaire, le Romantisme. Ce phénomène
illustre la production de mentalités par les mutations sociales,
mentalités qui s'expriment à  travers les oeuvres littéraires
contemporaines.
Marthe Robert
procède ainsi à  une analyse de type sociologique lorsqu'elle
explique l'émergence d'un modèle social, tel que celui du
parvenu, par un changement de pouvoir ou de système politique. Elle
intègre à  cette analyse sociologique des éléments
psychanalytiques, tels que les figures de l'Enfant trouvé et
du Bâtard réaliste, qui manifestent l'intégration
psychologique de ces modèles sociaux dans l'inconscient collectif.
C'est à  partir de ces constructions individuelles faà §onnées par
le contexte social que l'écrivain conà §oit son oeuvre. Et c'est
en cela que la littérature constitue ' le sismographe de la
psychologie sociale ', pour reprendre l'expression de Paul
Bénichou.
Conclusion
Marthe Robert
élabore une typologie du genre romanesque en deux étapes. En
premier lieu intervient une réflexion de type sociologique : un
changement de climat politique, d'idéologie au pouvoir entraîne
nécessairement des mutations sociales et la création de nouvelles
mentalités, notamment l'émergence de la figure du parvenu
ambitieux sous le régime napoléonien.
La théorie sociologique présente ensuite la forme littéraire comme
création d'un écrivain soucieux de donner une image juste des
réalités sociales et psychiques de son époque, ou conditionné par
son époque pour écrire ce qu'il écrit.
Mais Marthe Robert
insère une réflexion de type psychanalytique dans le processus
d'imprégnation de l'oeuvre littéraire par les mutations
politiques et sociales. En effet, le mythe social est la
représentation d'un archétype du roman familial,
normalement inconscient à  l'âge adulte, qui renvoie l'individu
et l'écrivain à  des structures mentales primitives profondément
enfouies en eux et qui sont réactivées par les circonstances
sociales.
Le
mythe social est ainsi psychiquement intégré par l'écrivain, qui
l'utilisera inconsciemment, tant au niveau du fond que de la forme,
puisque, nous l'avons vu avec Flaubert, l'écriture elle-même
peut devenir le lieu de l'affrontement entre les deux figures
ancestrales du roman familial
[1]
Nous traiterons plus précisément ce point au cours de la troisième
partie.
[4]
Cette classification de la production romanesque se fait sans
préjugés de valeur. Aucune des deux formes n'est plus ' noble '
que l'autre.
[5]
Expression de l'auteur romantique Jean-Paul.
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