Par Sabrina Bardot de Dijon

LES RELATIONS PERE-FILS dans VI (Les voyageurs de l’Impériale).

 

Style télégraphique.

 

Eléments pour une introduction:

Importance de la légende aragonienne du père dans l’histoire personnelle d’Aragon : rappeler brièvement  qu’on le dit orphelin, qu’il n’a pas tout de suite été déclaré à sa naissance mais plus tard, qu’il a un faux acte de baptême etc. Ses origines lui sont longtemps cachées. Or, dans les VI importance de l’enfance et de la figure du père, l’histoire principale étant celle d’un père, Pierre Mercadier, qui abandonne sa famille. C’est déjà une raison pour se pencher de plus près sur les relations P-F d’autant que VI est  le seul roman où l’enfance a une si grande importance. Une autre raison : la théorie de Marthe Robert, particulièrement éclairante, sur le roman, qui fait de l’origine du personnage, ses parents, l’origine du roman. Elle définit le roman selon deux schémas, l’enfant trouvé et – qui découle du premier- l’enfant bâtard. Cf. annexe Plus qu’un enfant trouvé ou un enfant bâtard, Aragon était aussi un enfant du secret. Fort de ses bases biographiques et théoriques, on se demandera ici dans quelles mesures les relations pères-fils peuvent-elles être comprises comme un des éléments principaux constitutifs des VI, comment ces relations forment la charpente du récit et lui confèrent une certaine logique, comment finalement ces relations apparaissent comme la source du récit et l’essence de l’acte narratif ( le fait de conter). Je traite ici des relations père-fils mais non de la question de la paternité. Je laisserai donc de côté les questions de la paternité de l’œuvre bien que certaines questions sur le roman et la narration seront abordées  en certains endroits.

Les relations pères-fils : mais je traiterai aussi des relations père-fille quand celles-ci me sembleront incontournables. Le sexe ne change rien à l’affaire…la question oedipienne n’étant pas clairement abordée et les filles en question étant toute « actives »  c’est-à-dire dans un rôle de meneuse de jeu, de dominatrice ou encore de conteur, s’apparentant ainsi au narrateur lui-même ( qui aime se laisser porter par les histoires somme avec les Méré ou les Manescú).

Nous étudierons pour se faire la nature de ces liens, comment ceux-ci soutiennent dans la narration des rapports d’échos de réécriture ( le père comme modèle ?) pour enfin aborder les déchirures des relations père-fils et leur incontestable fécondité.

 

 

I nature des liens ?

 

1 le lien de la paternité : l’enfant comme un sens à sa vie ?

 

La naissance : découverte

C’est peut-être pour le lecteur un des liens les plus évidents : le père aime son enfant. En psychanalyse on dit que le sentiment de paternité s’acquiert après la naissance contrairement au sentiment de maternité. C’est l’amour d’un autre qui est un peu moi-même mais que je n’ai jamais porté. Le père considère son enfant dès le départ comme un individu ( cf. le désir de Pierre d’assurer une dote à sa première née). Il n’y a pas rapport possessif (appropriation) mais réciprocité dans cet amour. La première sensation du père est donc la découverte, l’étonnement : découverte de son enfant mais découvre aussi qu’il est père.

P 62 «  Pour Pierre, sa fille avait été le premier miracle de sa vie, le premier étonnement. Sur elle, il avait fait la découverte de la paternité (…) Il avait un peu cru à une sorte de devoir accompli, donner la vie… ». Un sentiment de paternité qui le quitte après la mort de la première-née pour Pierre // avec l’écriture chez Aragon Je n’ai jamais appris à écrire où les incipit : A. fait comme si les récits naissaient d’eux-mêmes mais pas de lui ne veut pas reconnaître sa paternité : on se rappelle que Louis Andrieux n’a pas déclaré Aragon à sa naissance. Il laisse d’ailleurs les histoires aller là où elles veulent ( Manescú etc.). La mort de la première née ne rompt pas réellement ce sentiment paternel, elle met en évidence son absence. Une absence que ne comprend pas Meyer qui voit dans les enfants « un but dans la vie » p 105. Les sans fils  et le désir paternel : désir toujours plus fort, plus puissant que lorsqu’il y a un fils : comme si le fils devait être rêver ; la réalisation de la paternité est toujours une déception, comme celle d’un fantasme. Par exemple l’oncle de Sainteville n’a pas d’enfant, il se fait une paternité par procuration à travers son filleul. Il est le parrain, le 2e père. Mais déception car si Pascal porte son prénom, est a donc un héritage Sainteville, comme le souligne aussi Mme D’Ambérieux, Pascal s’appelle Mercadier. C’est nom qui fera son avenir, ce qui entraîne la déception de l’oncle. Ce genre d’ « adoption » ne dure d’ailleurs en général qu’un temps : Blaise devient le tuteur des enfants par exemple mais disparaît très vite.

 De même, Meyer se réjouira des grossesses successives de sa femme, autant qu’il s’en désolera à cause de l’argent, grossesses qui provoquent au contraire chez Pierre un sentiment d’écœurement  p. 492 la 4e grossesse : « D’autant que c’était mêlé de la joie de la paternité . Dans l’ensemble, Mercadier trouva cela répugnant : après toutes ces années, une femme qui est encore grosse ». et p 497  Sarah devient pour lui un  animal ( plus loin il a un attendrissement face aux enfants comme face aux petits des animaux). « Il la détestait et il s’intéressait à la fois à cette sujétion physique de la créature ». Pierre n’en a pas fini de découvrir, mais ce n’est plus une découverte sensible : il étudie la femme enceinte comme un objet scientifique. Sujétion : idée de dépendance qui se dégage entre le lien filial. Relation père-fils sur le mode de la dépendance : donner un sens à sa vie par les enfants = demander à ses enfants de donner un sens à notre propre existence. Dépendance de l’enfant par rapport à son père : celui-ci doit donner un sens à la vie de l’enfant en lui permettant un avenir par l’argent.

 

2 L’argent comme le lien secret

 

Pour Pierre cette première fille est un investissement comme un autre. p 62 « Il n’éprouvait pas un très grand chagrin : ce n’était pourtant pas la moindre part de ce chagrin que l’ironie d’avoir cherché à amasser de l’argent pour faciliter le mariage cde cette petite fille qui devait périr à cinq ans ». Plus simplement, le père se doit de subvenir aux besoins de ses enfants – c’est d’ailleurs une loi en France, les parents doivent le gîte et le couvert aux enfants qui le doivent aussi à leurs parents : le lien familial est AUSSI juridique. P 503 Meyer « Il fallait de l’argent, on a pris celui qu’on a trouvé. Je ne le regrette pas. C’est pourtant la sécurité de mes enfants, et maintenant en voici un de plus qui va naître…Je sais que vous ne regardez pas comme moi certaines choses. La responsabilité d’un père…enfin on n’est pas maître de ses sentiments. » mais ce que n’a pas compris Meyer, c’est que pour Pierre tout s’explique non par les sentiments mais par l’argent. A partir de cette découverte va naître le cynisme de Pierre, la dévaluation des sentiments qui dépendent d’un signe dévalué lui-même, absurde, l’argent qui depuis Law est coupé de son signifié. Dès lors, plus rien n’a de sens sinon le profit. Ce n’est pas Paulette qui viendra le contredire. La première chose qu’elle pense est qu’elle les a laissé sans argent. 

Pierre la seconde découverte :

C’est aussi ce qu’on lègue à ses enfants après la mort : l’héritage est un lien «  patrimoine transmis par succession » (définition dico); c’est ce à quoi pense Paulette à la mort de sa mère p 307 « L’héritage ! C’est à ça qu’elle avait pensé tout de suite, avec encore le cadavre devant les yeux ». Cadavre = insistance sur ce rapport de succession. Le lien est morbide : on attend la mort du père pour avoir son argent. Vampirisme. Dès lors les autres liens qu’on invente entre le père et son fils sont des déguisements moraux p 306 de « L’argent…il n’y a pas de sentiments « à « humains » :

« Et qu’est-il à ses enfants d’indispensable, sinon dans le rapport qu’entre eux l’argent a créé ? cela se présente avec tous les dehors idéaux du devoir, de la responsabilité, de l’affection, des liens du sang, de l’amour…(…) mais, ce qui est réel, c’est l’argent par lequel le père, le mari, subvient à la vie des siens… » L’enfant est aussi la preuve du lien entre la femme et l’homme, la preuve qu’il lui doit quelque chose, qu’il doit lui subvenir, la preuve humaine d’une union charnel qui finalement est une prostitution puisqu’elle débouche sur le devoir d’argent. Conséquence : l’argent sur la cheminée p 322-323. cette réalité n’est pourtant pas saisi de suite par les enfants, il y a quand même chez Suzanne et Pascal les prémices de cette compréhension quand ils abordent la pauvreté d’Yvonne comme conséquence direct de la mort de son père : p 187 « la famille d’Yvonne n’a pas le sou. Le père est mort ». mais là encore pudeur social à dire le lien entre argent et père. Juxtaposition, lien sous-entendu que le lecteur doit saisir , lui qui sait aussi. ( domaine du secret de Polichinelle).

Les enfants eux sont encore dans un monde « pur » et l’on pense donc que de leur côté le lien qui les unit à leurs parents est plus du domaine des sentiments.

 

3 L’amour comme lien ou  l’enfance désenchantée

 

L’enfance est le lieu de la tendresse, mais pas chez Aragon. Mise à part la scène de Calino avec sa grand-mère, aucune scène de tendresse . bémol : scène Pascal/Jeannot mais on sait que P. a refusé pendant longtemps de voir ce fils parce qu’il lui rappelle sa mère : l’e,nfant toujours preuve d’un amour, douloureux quand passé ou mort. Donc, s’il aime J. ce n’est pas tant comme son fils que parce qu’il aime en lui la part d’Yvonne. Surtout pas avec les parents, ou peut-être Blanche et sa fille ( « elle aime sa fille, cette femme. C’est avant tout une mère »p 232) mais l’affectif est du côté de la femme. S’il est vrai que généralement le père représente traditionnellement l’autorité, l’enfant aime ses parents, son père y compris. Aragon lui-même enfant aimait la photo de ce père fictif qu’on avait placé dans sa chambre. Là encore VI, pas d’amour. Sa scène la plus représentative : Suzanne et Pascal dans la grange ( à partir page 160 :

Suzanne ;: « je n’aime pas ma mère » écho à Boabdil  dans le Fou d’Elsa : ce roi de Grenade qui n’a su gardé l’héritage paternel ( Granada) : « je n’aimais pas mon père ». persge en plus « castré » par sa mère qui lui dit « pleure comme une femme la ville que tu n’as su défendre comme un homme ». Aragon aime ses confidences abruptes, même si celle-ci pas relatée dans le FE même tonalité :

« Et ton papa, tu l’aimes ? » lui demande Pascal

elle répond « Non ».

on ne sait pas si Suzanne joue à ne pas aimer ses parents ;elle pleure puis rit et dis qu’elle jouait la comédie : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Une comédie ? Mais quand ? maintenant, tout à l’heure ? » se demande Pascal. Mais le plus important, c’est que cette scène pousse Pascal à se poser des questions sur son amour pour ses parents ; celui-ci ne lui paraît pas évident :

« Bien-sûr, Pascal aime son père et sa mère. Il en aurait juré du moins. C’est-à-dire qu’il n’aurait jamais pensé qu’il pût en être autrement. Il ne s’était pas posé la question. Tout d’un coup, il lui semble que pourtant il ne les aime pas d’une façon bien vive…(…) car il sait qu’il n’aime pas pour de vrai son père et sa mère. Il ne les déteste pas. Ils lui sont tout à fait indifférents ».

Suzanne va plus loin : elle est au stade du reniement, elle devient l’enfant trouvé : « je voudrais qu’ils soient morts » c’est ce que décrit Marthe Robert. Dès lors, sa fuite dans les marécages peut être interpréter comme une fuite vers l’autre côté, le côté du merveilleux. ( nous y reviendrons plus tard mais je crois que là il serait essentiel pour me comprendre de lire mes notes sur Marthe Robert…la partie sur Don Quijote surtout).

 

Transition : négation des liens : pas de sentiment de paternité sauf pour Meyer ( on pourrait parler aussi de Méré…) mais sentiment pas individualisé pour chaque enfant. Pas amour de l’enfant, mais aime l’idée d’en avoir comme but dans la vie ; pas de lien intime avec l’enfant, pas complicité. Mercadier : faire de ce lien un lien seulement d’argent = ruiner la paternité. Désenchantement après la mort de sa petite qui lui donnait illusion de connaître sentiment paternel. Désenchantement auquel répond celui des enfants si peu sûrs d’aimer leur parent, et qui rompent avec eux : fuite Suzanne archétype de cette rupture. Pourtant il existe bien un mouvement de reproduction entre le père et le fils : inconsciemment le lien s’établit non par eux mais par le fil de la narration,  par les scènes du récit.

 

II tel père tel fils : interférences et  effets de duplication entre les histoires des pères et des fils

 

1 Le père comme modèle ?

 

…contre modèle, rivalité etc. du modèle à la réplique ? gde importance du nom

 

En effet, il y a tout de même une certaine admiration déification du père : Pascal quand celui –ci sauve Blanche dont le cheval s’est emballé à la rencontre de l’auto du médecin p. 175 «Pascal regarda son père avec fierté. C’était vrai qu’ il avait les épaules larges, papa » ; et la scène où Jeannot idéalise Pascal ( p590) : le narrateur précise, encadrant de cette phrase une description réaliste de Pascal adulte « pascal n’est pas tout à fait tel qu’il se peint dans les yeux dorés de Jeannot ». yeux dorés : yeux de l’enfance, du merveilleux : idéalisation. Jeannot n’a pas encore pris sa distance pour juger son père, il est encore dans ma phase de déification que décrite Marthe Robert. P. 560 il dit « J’aime mon papa…(…) mais parce qu’il est beau ». C’est un automatisme d’enfant. ( stade 1e). Si on lui demande ce qu’il aime il répond son papa.

 Pb modèles aussi chez Pierre qui ne se reconnaît pas dans ses ancêtres  ( tous plus ou moins ses pères), héritage d’une tradition masculine de père en fils : p 43 « Il ne s’était pas reconnu lui-même pour l’un de ses Mercadier, dont on raconte à table les frasques, et qui se sont embarqués à quinze ans. P. M. avait cru à sa calme destinée ». part héréditaire dans le nom. Ironique puisque inconsciemment il va suivre ce modèle de vie aventurière même si ce n’est pas à quinze ans…mais vers les quinze ans de son fils. C’est un peu avant mais il y a bien cette allusion  chez Aragon de la sève montante chez son fils qui pousse Pierre vieillissant à prendre son destin en main : p336 « dans le moment où son fils commençait  à mal dormir à cause de ce printemps dans ses veines, P. M. sentait s’échapper sa jeunesse, et son corps déjà marqué l’avertissait de cent petits signes nouveaux qu’il allait être trop tard. Trop tard pkoi ? à 42 ans ? de brusques colères le prenaient ». Au contraire, pour Pascal son père sera le contre-modèle, après avoir été un exemple dans sa jeunesse. Un exemple à l’allure de fatalité dans la bouche de l’oncle Sainteville : p 97 « Qu’est-ce que tu deviendras quand tu seras grand ? Un gratte-papier, comme ton père ». Pascal n’est pas un Sainteville ( tjs p. 97) mais un Mercadier. Grande importance du nom. Mais c’est cette fatalité qui va faire de Pierre un contre-modèle pour son fils p 98 « Regarde ton père : pas de politique ! c’est tout ce qu’il sait dire…(…) Surtout la peur de la politique, de la responsabilité ». //  p 110 de cette conversation se forme un avis politique : Pascal inconsciemment se définit en creux :paragraphe du milieu de cette page. « les monologues interminables de Tonton Pascal ( père idéal : c’est son parrain, même prénom = double du parrain Louis Andrieux qui porte même prénom) lui remontaient aux lèvres » . « C’est ainsi que Pascal commença à se dire républicain ».on y reviendra avec la rupture définitive.

Distance : l’enfant devient l’autre cad une identité à part entière il va se constituer son propre nom, et autre alter c’est à dire l’opposé. Compréhension du phénomène par Pascal entraîne la fin : il fait la guerre parce que son père ne l’a pas fait et pour que son fils ne la fasse pas. Cf. 74-« Oui, mais Jeannot, lui, eh bien, Jeannot, il ne connaîtra pas la guerre !

Pascal pendant quatre ans et trois mois a fait pour cela son devoir ».

 

 

2) la part d’hérédité :

 

Pourtant les similitudes s’imposent comme des lois du sang.

Ressemblance physique :

 Jeannot, Pascal jusqu’à Pierre : p. 562 : « Drôle d’enfant, pareil à Pascal, pareil à lui-même … » drôle dans le sens d’étrangeté. Etonnant parce que l’étrangeté constitue l’élément de reconnaissance.

Cette ressemblance va au-delà du physique, reconnaissance ailleurs, et Pierre se trompe sur les yeux de Jeannot croyant que ce sont ceux de la mère alors que Pascal décrit Jeannot en disant qu’il a ses yeux à lui et non ceux d’Yvonne qui les avait bleu « d’un bleu d’aveugle ». ( p.559 et p.590).L’important n’est pas là mais dans une trace dans l’âme, un héritage héréditaire qu’aura aussi l’enfant bâtard de Pascal. Ce lien essentiel se trouve dans l’amour de cet art pur qu’est la musique : Pierre et Meyer que Paulette ne supporte pas. Même chose avec Yvonne et Pascal, Paulette ne supporte toujours pas. Paulette fait elle-même le rapprochement :  p. 604 « ( …)on se serait cru revenus au temps de Meyer, ce Pascal tout le portrait de son père ! ». Meyer et Yvonne sont pauvres d’ailleurs tous les deux et Paulette elle « haïssait les pauvres ». oui encore p. 607 Paulette à Yvonne avant dernier paragraphe. Cette vieille peau (oh pardon) ose quand même annoncer la nouvelle de la brûlure par une allusion anodine…et vraiment méchante comme si elle se réjouissait parce que ça lui permet d’avoir la paix : p. 609 « …Enfin la vie est un peu plus tenable à la maison depuis qu’Yvonne ne joue plus de piano… ». ce que traduit le texte n’est pas la reprise d’un même thème, d’une même scène, mais ce goût hérité de son père qu’a Pascal pour la musique, qui le pousse à revivre les mêmes scènes. Importance musique dans la séduction du petit garçon au château rappelle que c’est quelque chose qui est en lui depuis l’origine. Plus profondément, même attirance inéluctable pour le jeu même si les formes sont différentes : Pierre aime jouer et Pascal ira aux courses. Ce qui sauve Pascal c’est qu’Yvonne au contraire de Paulette ne s’y oppose pas. Le jeu reste un jeu, ne passe pas dans le domaine de la perversion et de la tromperie ( cf. p 612 « Il aimait aller aux courses. Eh bien, qu’il y aille. D’abord c’est excellent, le dimanche, ça fait prendre l’air… ». Même tentation du jeu chez le petit Jeannot qui imagine les petits chevaux de course dans les murs p. 577 « Il pariait aussi. Le 10, ce sera le 10. Pour rien au monde vous ne l’auriez fait partir alors avant que quelqu’un eût sonné. Le 3 ? perdu ». déjà accro.

 

3) Le fils revit ou prolonge les histoires du père :

En prolongement de cette hérédité : les actes sont les mêmes et reproduisent les mêmes histoires :.

Là encore dès l’origine , mais sur le mode de la dégradation

a)Dans les souvenirs d’enfance :

Pascal est l’appartement de la grand-mère p. 55 « Comment les trois pièces et la cuisine se suivaient-elles ? comment passait-on de l’une à l’autre ? On a beau faire des efforts de géant, pas moyen de s’en souvenir. et Jeannot avec étoile-famille p 587 « rien n’était comme on aurait cru ». Un même regard, une même façon de voir les choses quand ils sont enfants.

Et aussi dans les relations ludiques :

 cette fois entre Pascal et Jeannot : couple Pascal Yvonne dégradation Jeannot Sophie : même jeu sur le langage : le ouah ouah les popinettes avec une fille, plus âgée ; mais ce qui est jeu amoureux devient jeu féroce, la folie d’Yvonne devient méchanceté chez Sophie. Et il y a Suzanne-Christiane avec un phénomène d’inversion, puisque Christiane est celle q’il aime alors que Suzanne pour pascal était la délaissée. Dans les deux cas c’est quand même la plus jolie ( Christiane = p. 558). Les enfants jouent avec des petites filles plus âgées : côté initiatique amoureuse qui porte à croire que cette duplication des aventures du père chez le fils vont se retrouver dans les relations amoureuses.

conséquence : cette duplication entraîne le même schéma , l’adultère chez l’enfant et le père qui n’est que Coïncidence: même culpabilité face à Suzanne : Blanche et Pierre peur d’avoir été vu lors de la promenade des enfants, Pascal et Yvonne peur que leur longue absence soit la source de colère de Suzanne et ait provoqué sa disparition. Et la peur d’être surpris  fait partie de leur lot à tous deux en permanence. Autre rapprochement en filigrane Blanche et Suzanne pour S/Pascal p. 173 « Oh ! mon amour, (…) comme je t’ai attendu longtemps, longtemps ! ».Pierre et Blanche : p 209 « tu ne sais pas ce que je t’ai attendu ». Pierre est coureur ( Blanche, Francesca, reine, les prostituées). Pascal aussi le sera avant et après Yvonne. Tous les deux infidèles. ce qui fait penser à hérédité : pascal lui n’a aucune raison de l’être puisqu’il y a vraiment amour entre lui et Y. Il voit en Jeannot la preuve de cette infidélité, non parce qu’il en est le fruit mais parce que Jeannot en a obligatoirement hérité p. 614 « Et Pascal, amer et tourmenté, regardait Jeannot comme l’image même de cette infidélité terrible, qui était en lui ». Grammaticalement, on peut penser « qui était en Jeannot ».

Mais aussi peut ne pas être coïncidence mais Recherché par un des personnages : Reine veut continuer avec le fils l’histoire qui s’est arrêtée avec le père lors de s            brusque disparition : amante platonique de Pierre et maîtresse effective de Pascal ( dégradation du sentiment  vers le sexe). Le fils est là en continuation, pour écrire la suite, pas la réitération : p 656 : « Il y avait entre eux cette ombre, Pierre (…) elle n’attendait rien de sa curiosité que l’absurde suite d’un roman dont on a lu quelques pages il y a longtemps …une suite où ne figurait plus  le personnage principal. Elle avait rencontré le fils de Pierre. Ce jeune homme plus beau, plus charmant que jamais n’avait été Pierre ( seul élément qui subit une amélioration) . mais c’était à Pierre pourtant qu’elle s’était abandonné entre ses bras ».  importance du nom, Mercadier père et fils : idée de succession quasi incestueuse. Important : la grand mère chez Aragon avait pris la place de la mère qui était devenu la sœur…C’est bien Reine et non Pascal et Pierre qui est à la source de cette duplication, ou plutôt cette suite. La preuve en est que reine entretient exactement les mêmes rapports avec Karl et son père : elle a le père mais séduit le fils après. Seulement elle ne va pas au bout de cette histoire parce qu’elle connaît les deux en même temps. Ce qui nous conforte dans l’idée que l’Histoire du fils ne se superpose pas à celle du père, mais qu’elle la continue.

 

 

               4) plus étonnant le père répète inconsciemment toujours celle du fils

 

mais à y regarder de plus près on se rend compte que c’est le contraire : Pascal vit la relation adultère avant son père, phrase Yvonne p 173 celle de Blanche p 203.

ce qui se laisse percevoir ; influence de la jeunesse de Pascal sur Pierre qui y a voit un déclic. ( au moment du départ, passage sur la sève). C’est sans doute le plus étonnant : le père répète ce que le fils a fait : il est en quelque sorte conditionné, défini, disons-le écrit par les actions de son fils qu’il répète. Un peu comme Aragon s’est créée une image de père fictif cf. Robert qui dit que justement l’enfant ap. la désillusion s’imagine un père célèbre riche etc. ( point de vue biographique ce qui est comique c’est que Aragon n’a pas besoin d’imaginer père célèbre, il l’est !). Même processus dans la narration.

 Le plus extraordinaire est le rôle de Boniface dans tout cela : c’est l’exemple le plus évident où le père reforme la même histoire que celle vécue par son fils, après s’en être amusé (ironie voire cynisme du narrateur).

P. 304 Pierre « Elle va bien Suzanne ?

pascal_ Mieux. Mais elle ne veut pas me voir parce que je n’ai pas le nez plat…

_Le nez plat ?

_Oui. Comme Boniface ; Elle trouve ça joli. »

Pierre eut envie de rire parce que Pascal avait l’air tout déconfit de cette concurrence déloyale ».

Seulement Pierre va être contaminé par cette jalousie et à un degré supérieur va revivre cette déconfiture de Pascal :p 339 « ce qu’elle voulait dire, Paulette, à propos de Blanche…Mais somme toute, elle l’a dit : qu’elle couchait évidemment avec ce jeune domestique…Est-ce vrai ? Pourquoi pas ? impossible de se rappeler de quoi il avait l’air, ce …Bonaventure ( c’est intéressant comme substitut, c’est un nom de bohémien, de voyant : « celui qui fait » cf. aventure d’un point de vue étymologique) non, ce n’est pas ça…oui, Boniface. Et puis, pourquoi n’aurait-elle pas couché avec lui, si ça lui chantait à Blanche ? ». Mais après cette idée le hante, il trouve cela grotesque en même temps que cela le fait souffrir, et ce qui le marque le plus chez Boniface, alors qu’il avoue dans ce premier passage qu’il ne se souvient plus de quoi il a l’air, c’est de son nez ; ce nez qui était si important pour Pascal. P 340 « Tout de même , Blanche n’aurait pas du couché avec ce Boniface. Je me souviens maintenant. Le nez plat. Elle aura tout sali, tout détruit ». Si Boniface c’est celui qui fait la bonne action, de par cette anecdote du nez c’est aussi celui qui a le bon visage, avec un nez plat mais qui pourtant plaît aux femmes. Cela le hante jusque dans ses rêves. Mais celui qui avait le premier penser à cette situation ( ragots etc.) c’était Pascal p. 266 « Il était vexé. Il songea avec haine à ce Boniface, celui qu’on appelait sans-père au village. A son vilain nez plat. Les langues devaient aller bon train à Buloz ! ».

Autre mode, non plus amoureux mais spirituel ; la découverte de l’autre côté :

Pierre reprend sans le savoir l’expression de pascal. Cette coïncidence est d’autant plus marquée que le narrateur intervient pour la souligner : p. 327 « Pierre le poursuivait, ce jeu, avec une âpreté nouvelle. Tout se passait comme si, le contrepoids de Paulette manquant, il avait basculé de l’autre côté du monde. Tiens ! C’est penser comme le petit Pascal avec la montagne : mais bien-sûr, Mercadier n’en savait rien. » Mode de la dégradation : l’autre côté est merveilleux pour Pascal, cynique pour Pierre. De plus utiliser Mercadier : c’est accentuer la liaison père-fils autour du nom. Ici Mercadier c’est Pierre, c’est cela peut être aussi Pascal, qu’on appelle par son nom de famille tout court à l’école. De même on appelle Pierre Mercadier au lycée. Cette image de l’autre versant du monde est réitérante pour Pascal mais aussi pour Pierre qui la développe p. 419 : « Puis il y a les autres, ceux qui sont complètements prisonniers des cartes, ceux qui ont basculé sur l’autre versant du monde… » ( allusion sans doute à Lewis et son Alice avec le jeu de cartes et l’autre côté du miroir).

attention Dora le ficelage rappelle Jeannot sur la chaise de bébé  p. 638: saute une génération.  «  Alors on est tout à fait prisonnier dedans ».On est de nouveau sur le mode de la dégradation : c’est un jeu pour Jeannot, qui finit par sa vengeance à lui quand il mord l’oreille de Sophie. Mais pour Pierre c’est en quelque sorte « le jeu de la mort et du hasard ». Il ne peut savoir ce que va faire sa geôlière toute puissante. Il y a castration symbolique avec la peur que Pierre a, lors de la scène de rasage, d’être « coupé ». de plus, si l’histoire et l’invention des mots par Sophie rappelle Yvonne, et donc une scène du père, cette fois popinettes devient politique avec Dora p. 704« tu veux ton politique, mon Pierrot ? » et en prime elle lui insigne le même genre de diminutif en -ot alors que Pierre lors de sa rencontre avec petit fils préfère l’appeler Jean parce qu’il déteste les surnoms. qui peut désigner n’importe quoi comme avec les liserons de Pierre. Nouveau renversement : trois générations en une mais c’est le grand-père et le père  (Pierre) qui vit ce que le petit-fils et le fils (J et p.) ont vécu. Quant au marais que Pascal découvre et apprivoise, dans les dernières pages du roman il engloutie Pierre métaphoriquement d’abord p.692 « Il avait peur de ce marais en lui, énorme de cet enlisement », physiquement ensuite p.741 « Mercadier sans connaissance baignait dans une horreur sans nom ». Si Jeannot arrive à s’échapper, Pierre non. Il meurt étouffé par sa hernie.

 

 

Transition :Cet effet de calque entre le père et le fils montre bien que malgré eux, père et fils sont indissolublement liés. Ceci, non  par eux-mêmes et leurs sentiments, mais par le récit. Toutefois, on note que cette reproduction, qui est en fait généralement  décrite non pas comme un double de la scène initial, mais sa continuation, est souvent le lieu d’une dégradation qui sera fatale à Pierre. Aussi nous demanderons-nous si  l’absence ou la déchirure du lien ne peuvent-ils pas être finalement plus féconds du point de vue de la narration.

 

 

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III éclatement du lien : quand la déchirure est féconde

 

 

2)la disparition du père : conséquences ,  compréhension, fécondation

 

a)      conséquences :

 

Nous aborderons ici le cas de Pascal. Il a connu son père et doit à la fois le remplacer, le détester, tenter de le comprendre.

Les conséquences de la disparition de Pierre tombent sur Pascal surtout : négation responsabilité père entraîne responsabilité double du fils : de sa mère de sa sœur et D’Yvonne et de Jeannot. Double famille, double poids double rôle. Pascal devient le père de qui il est le fils. Retournement qui s’était amorcé quand le père vivait ce qu’avait déjà vécu le fils. Pascal se doit de faire vivre sa famille.  P. 594 l’hérédité familiale est remplacé par la fatalité. Pascal n’a pas choisi d’être un martyr  « Il ne serait pareil ni à son père, ni à son oncle Blaise, mais l’abominable fatalité lui pesait, et cette certitude que sa jeunesse ne serait ni libre ni heureuse, à cause de ce fardeau qu’il avait déjà sur les épaules ; sa mère, sa sœur, lui-même à nourrir ».A se titre il est sacrifié par son père, il ne peut faire les brillantes études qu’il aurait pu. ( on peut aussi dire rapidement que Pascal est doublement orphelin quand il perd l’appui de l’évêque p. 595 « L’évêque de Trébizonde rendit là-dessus son âme à Dieu (…) l’on avait perdu l’appui auprès des pères, qui déclarèrent poliment que pour l’année de philosophie, ou plutôt de mathématiques élémentaires, il leur paraissait souhaitable que leur élève retournât dans sa famille, et ne bénéficiât ainsi que d’une bourse d’externat ». troisième abandon cette fois des pères multiples. Lien = seulement l’argent par le biais d’une maigre bourse.

 

 

 

b)      Compréhension :

 

Même pensé sur Paulette que Pascal trouve bête :  p. 592 «  et sa légèreté ( de Paulette), son inconscience dans les circonstances présentes amenaient Pascal à certaines minutes à comprendre son père, à l’excuser ». Jugement lucide sur la mère permet la réhabilitation du père. Scène de retour au père, à la source. P 655-656 « J’ai été élevé à considérer papa comme un salaud – et sans doute ce n’était pas lui faire un tord. Ma vie est la négation de la sienne ». Parole de Pascal à Reine. Regard réaliste. Mais Pascal comprend son père et sent cette chose héréditaire qui les lie : prise de conscience du personnage  p. 654 « Vois-tu, Reine, il y a des heures où je comprends mon père, où je sais profondément qu’il était mon père parce que je sens en moi certaines de ces pensées inexplicables qui expliquent tout ce qui de lui a toujours étonné les gens…on suit sa vie comme  une chose naturelle, et puis soudain elle prend l’accent des mauvais rêves, sans que rien ne soit produit…on se débat…On voudrait finir ou s’éveiller enfin… » prise de conscience en présence de Reine, par elle, et par le manuscrit qui nous le verront est l’héritage que Pierre lègue à son fils. Ces paroles de Pascal sont le résumé exacte de l’évolution de Pierre. Contrairement à Bellemine, Pascal a compris.

Cette compréhension de l’abandon va plus loin que ne le pense Pascal puisque lui-même va abandonné sans le savoir son fils p. 720 : « Pascal ne sut jamais qu’avec ces dames et leurs bagages, un fils à lui partait, le dernier Mercadier qui n’était pas encore forme, et qui emportait dans son germe l’héritage de cette famille à bout de course, si parfaitement inutile à l’Etat, vivant parce que c’était la mode ». Compréhension qui est réciproque à mesure que Pierre considère son fils comme un individu à part entière, qu’il imagine que leurs liens maintenant pourraient être autre chose que de l’argent : p. 616 617 mais quand il tâte la lettre qu’il vaut lui envoyer c’est comme s’il tâtait son portefeuille.

 

 

 

c)                                          Par rapport à la disparition elle-même comme processus d’engendrement :

 

mais en disparaissant, Pierre permet de fonder sur lui n’importe quel propos, son absence permet de créer une légende sur lui (Pascal aussi chez Yvonne : son absence est féconde d’une légende). En disparaissant, Mercadier n’abandonne pas seulement sa famille mais aussi son identité et son nom. Intéressant de voir que la famille ne cherche pas réellement à le retrouver, n’imagine pas non plus qu’il puisse s’agir d’un enlèvement ( ce qui aurait pu être possible même avec la disparition de l’argent). Mercadier devient le bourreau. Mais pour ceux qui sont à l’extérieur, qui ne sont pas élevés comme Pascal « à considérer [son] père comme un salaud, il y a un vide que comble le personnage légende de Mirador. Figure en creux. Devenu légende, Pierre n’est plus un individu il est investi par tout l’imaginaire collectif, il en est fécondé et de cette acte naît Mirador. Mercadier en est le père. Comme à son habitude il va rejeter ce fils bâtard lors de sa rencontre avec Bellemine p. 481 : « je ne me suis pas senti autrement visé ». Mouvement contraire au naturel, du coup : c’est le père qui apparaît comme dénaturé : p. 482 « heureusement que personne n’irait cherché Mercadier : Mirador resterait Mirador. ». cette génération est à la recherche de mythe fondateur, de légende : Mercadier « surgissait à point » p.472. ce sont des orphelins en quelque sorte puisqu’ils n’ont plus de héros en qui se reconnaître, plus de pères idéals. Aussi peut-on rapprocher cette attitude ce celle des sans-pères.

 

2 les sans pères : s’inventer « une vie rêvée » :

Les sans-pères sont ceux, pour suivre Marthe Robert, qui n’ont pas besoin de s’inventer un abandon, ou un décès du père puisque c’est la vérité. C’est la situation d’Aragon jusqu’à sa majorité ( je prends cette hypothèse mais qu’il, l’ai su à treize ans n’a aucune importance, ou à huit…l’important c’est que lui Aragon s’est cru orphelin dans son enfance, inversant le processus décrit par Marthe Robert : L’enfant au début déifie ses parents puis il y a jugement, séparation et volonté de se trouver un autre père, de créer un monde imaginaire. Pour Aragon, il y a abandon, donc à l’origine roman de l’enfant trouvé, puis retrouvailles de parents qui finalement existe : en quelque sorte il y a désillusion puisque la réalité vient s’imposer pour nier le monde imaginaire : mythification puis démythification par le réel.

Grande capacité à se raconter des histoires, à rêver, comme si l’absence de père faisait naître le rêve ; l’absence tout court d’abord : Dora quand elle préfère que Pierre ne soit pas là

p. 542-543  « Dora supportait aussi peu la présence que l’absence de Monsieur Pierre. Quand il était là elle avait une telle peur de se trahir, (…) tout prenait double sens(…) Elle vint à préférer la douleur de l’absence à celle de la présence. En son absence, au moins elle pouvait s’abandonner au songe (…) » cf. aussi p. 620 « Maintenant, il faut que Dora s’arrange avec ce qu’elle sait de M. Pierre » 3mais avec sa vie à lui, comment tricher ? ». Mais aussi Yvonne en l’absence de Pascal p. 604 « Pascal était devenu le héros d’un idylle muette, d’une imagination dérivante qui rapportait à ce gamin aux lèvres douces tout ce qui faisait battre le cœur (…) »). Seulement, ce sont surtout ceux qui n’ont pas de père qui développe cette capacité : Aragon lui-même, Yvonne, Boniface avec son propre roman de chevalerie, Sophie avec son roi qui vient la chercher en carrosse pour manger des crêpes  et qui n’aime pas les popinettes. Avec Dora c’est un peu différent : on ne sait pas réellement quelque chose de son père, mais elle a fait une fausse couche… p. 535. L’abandon du bébé par le père n’est vécu que par Dora puisque ce bébé n’est pas né. Peut-être a t-elle « hérité » par un phénomène inverse, de cette faculté à inventer qu’aurait eu cet enfant sans père, parce que ce bébé finalement n’a vécu qu’en elle et ne peut donc s’ex-primer que par elle.

 Ils imaginent des histoires sur quelqu’un ou Boniface sur lui-même, et crée par là une légende :

Conséquence : construction, d’ « un autre côté des choses » imaginaire et merveilleux :

 phénomène qui nous rappelle Don Quijote de la Mancha : le premier personnage à se savoir persge à se savoir écrit. Chez Aragon, le persge s’écrit lui-même, ou écrit les autres et par là même devient écrivain ce qui l’apparente à Aragon. ( le Quichotisme   et le  modèle de l’enfant trouvé par Marthe Robert).

Ce rapprochement avec le héros de La Mancha, province de Castille et ces enfants sans pères conteurs est intéressant de part le rapport étroit entre l’Espagne et la petit légende aragonienne que l’on raconte à Louis pour expliquer sa naissance…à Madrid, d’une certaine Blanche …de Castille puisque Aragon est né selon la légende à Madrid. Ce qui peut paraître être une coïncidence mais qui peut aussi être pris pour un symbole : on donne à cette mère le nom de Moulin ( rôle important chez don Quijote, la région de la Mancha en est pleine - de moulins).On s’étonne presque qu’Aragon ait pu croire cette histoire qui semble invraisemblable, avec des jeux onomastiques grossiers ; ce qui nous amène à penser que l’important n’est pas tant d’y faire croire que d’y croire soi-même, voire simplement de raconter. (les histoires d’Yvonne de Sophie et de Dora ne sont pas crus ; d’ailleurs elles ne sont mêmes plus raconter par un tiers pour Yvonne adolescente et adulte, ou Dora. Le plaisir est dans le récit fait à soi, dans une sorte de mythomanie. Pour Boniface, le lecteur ne peut croire qu’il deviendra un héros – il ne s’agit finalement que de sauver une petite bourgeoise non une princesse-  et dès sa deuxième visite B. lui-même comprend que rien ne changera, même si par la suite il monte à Paris il reste un gd benêt au nez plat.) On notera aussi que la mère d’Aragon, elle aussi abandonnée par son père, à 16ans, est l’auteur de plusieurs romans-feuilletons pour périodiques qui lui permettait de subvenir à ses besoins ; raconter lui est donc vitale, comme l’est le mensonge qui permet de garder les secrets. La mère d’Aragon devient d’ailleurs selon Roselyne Collinet-Waller une menteuse chronique, mentant sur son âge sur l’origine des histoires qu’elle raconte ( qu’elle dit être des traductions) etc.

 

3)  La création d’un patrimoine, d’un leg imaginaire :

 

légende : d’un point de vue étymologique, d’autant plus  frappant en espagnol : leyenda ( latin legere lire): gérondif « en lisant » : lecture en cours ; idée de construction permanente…

c’est d’ailleurs la façon qu’a Aragon décrire : il se laisse guider par les persges et les histoires quitte à changer de héros en cours de route.

Faire la légende de quelqu’un = le donner à lire.

Faire sa propre légende : se lire soi-même se donner à se lire.

Avec une certaine idéalisation (à la base la légende = la vie des saints) donc on est bien dans le merveilleux mais avec à l’origine du miracle vécu par le saint une souffrance.

C’est créer sa propre histoire, l’histoire de ses origines ou de sa vie : création d’un territoire imaginaire à la place de l’héritage paternel : comme il y aurait du avoir patrie, il y a en quelque sorte création d’une matrie. On remarquera que dans la légende aragonienne, on lui raconte surtout l’histoire de sa mère.

 

Legs : d’un point de vue d’un jeu de mot surréaliste : legs = héritage

Parler de Pierre qui a un père qui meurt puis le beau-père impossibilité pour lui à garder un père…création d’un père imaginaire : Law. Mais il n’arrivera jamais à l’égaler « il n’était pas, lui, [Law]un voyageur de l’impériale ». Il crée cette histoire, il brode autour de la figure de John Law pour en faire une légende et un legs : c’est de cette histoire qu’il nourrit sa vie en en revivant les épisodes (le jeu, Venise etc.) en instaurant des // entre lui et Law ( par rapport justement à l’Impériale). Mercadier d’ailleurs hérite par Reine du prénom de ce père quand elle décide de le surnommer Johnny elle s’en rappelle p. 656 sc. P 436 « elle avait inventé de l’appeler John ou Johnny, à cause de John Law ». Et à sa disparition, la seule choses que lègue Pierre à pascal, c’est ce roman-légende inachevé, qui demande peut-être à l’être par Pascal, petit-fils de Law.

Mais ce qui chez les autres est inconscient, est conscient chez Pierre qui ne dépasse jamais la phase d’identification et de déification du père. Non aboutissement du personnage qui fait de lui un raté.

Legs = aussi le patrimoine, la patrie :

ce qui nous conforte dans l’idée que l’imaginaire crée un territoire une matrie  pour combler un vide paternel ( matrie le territoire créée = plutôt féminin du côté du sensible du sensuel coi la forêt les marécages pour Pascal et Boniface). CF. à ce sujet Marthe Robert à propos de Cervantès in annexe :

 

 « La conjoncture fortifie en l’Enfant trouvé non seulement le mépris absolu de ce qui est, mais la croyance délirante qu’il est possible de rejoindre réellement l’autre côté », c’est-à-dire le monde des songes (p.222-223).

 

L’autre côté est merveilleux et féminin, c’est pour ça qu’on ne le montre pas aux femmes, on ne veut pas confronter le féminin réaliste voire scabreux et source de déception ,  au féminin merveilleux qui semble être l’essence d’un idéal féminin

Cela peut paraître un peu paradoxal mais c’est comme se faire une image en creux. En revanche pour les filles c’est bien sur une figure d’homme qu’elles rêveront : Yvonne se crée la légende Pascal pendant les sept ans où elle ne le voit pas. Mais on reste dans le domaine de l’affection, de l’intime du caché du secret ce qui relève dans la tradition littéraire du domaine féminin.

 

 Intéressant de voir que ces enfants sans père sont les plus aptes à parler à raconter à inventer du langage : Sophie co Yvonne n’as pas ou plus de père ; or, infans = in pref negatif+ fari « parler » = «celui qui ne parle pas ». Ces enfants sans pères non seulement n’arrêtent pas de parler mais s’inventent un langage « paternel »  langage de l’ « un mot pour un autre »,  de l’inversion du retournement de l’invention gratuite où l’on croit reconnaître le jeu prévertien…Prévert qui n’était autre que le compagnon de jeu d’Aragon lorsque celui-ci habitait rue saint-Pierre en 1905 (cf Yves Courrière Jacques Prévert en vérité). Autrement dit, source autobiographique plus que probable.

(à ce sujet, et pour justifier la probable interférence prévertienne, on notera que la coïncidence de retrouvailles entre Yvonne et Pascal est peut-être la transcription des retrouvailles entre Aragon et Prévert auprès de Breton chez Adrienne Monnier). Aragon était plus âgé que Prévert de trois ans : l’initiateur des jeux aurait pu être Aragon ; là encore mélange des réécritures de la vie -Aragon étant à la fois Pierre Pascal et Jeannot mais aussi un peu Yvonne et Sophie puisque toutes deux n’ont pas de père+ même position d’initiateur des jeux).

 

Conclusion :

Par cette étude, on se rend compte que rien n’est plus nié dans le roman que la relation entre un père et son fils : si le premier n’y reconnaît qu’une relation d’argent, le second, peu sûr de l’amour qu’il lui porte, finit par le renier et fait de sa vie celle de son père, en creux. Mais se définir comme un contraire, c’est déjà inconsciemment avouer le lien. Pascal reconnaît en lui, peut-être par l’approche de cette tranche d’âge où Pierre Mercadier bascule, cette part d’héréditaire en lui. Après une période de rejet apparaît une période de compréhension de cet autre, le père, qui est un peu moi-même puisqu’une partie de lui est en moi.

Cela dit, ce n’est pas tant par les personnages que l’on voit l’importance de ces relations père-fils, que par les jeux de narration. Que ce soit par une femme, Reine, ou à travers des paroles anodines, ou des mêmes découvertes (L’autre côté) père et fils indépendamment de leur choix sont indissolublement liés, hors de l’hérédité, au point que le fils peut prendre la suite du père dans une histoire mais que le père peut lui aussi reproduire les expériences du fils, comme mué par une fatalité inversé. C’est cette réciprocité dans les échanges qui peut nous faire penser qu’il est avant tout question ici d’un jeu sur la narration, d’une fécondité de la relation père-fils dans le récit. Peut-être est-ce dans cette part la plus intime des personnages que le narrateur se fait le plus présent, se jouant de ces effets d’échos, de ces inversions souvent cyniques, de cette dégradation que subit le père reproduisant le fils – alors que dans la plupart des romans c’est le fils qui subit. Pascal par la disparition de son père est sacrifié, érigé en martyr. Mais le narrateur le venge en faisant subir à son père les mêmes histoires que ces actes à lui ont entraîner dans la vie de Pascal, mais en les dégradant, jusqu’à faire du simple jeu enfantin dans le marécage de son fils, et de celui dans la prison de la chaise à bébé de son petit fils Jeannot, l’origine de l’emprisonnement et de l’enlisement morbide de Pierre. On pourrait croire ici à quelques règlements de compte de la part d’Aragon adressé à Louis Andrieu. L’écrivain semble dire : « tu ne m’as pas reconnu comme ton fils, je te reconnais comme mon père et vais faire de mes actes la prédiction et la cause de ta déchéance ».

Sans aller jusque là, on peut tout de même avancer que la relation père-fils est essentiellement une relation narrative, du côté du raconté. Aussi, pouvons-nous expliquer l’absence réel de tragique, de déchirure chez l’enfant abandonné par le père décédé ou disparu : celui-ci, par son absence, abolit tout modèle et libère l’imagination de l’enfant qui d’elle-même fécondera un monde de remplacement, une matrie intime et merveilleuse pour pallier à l’absence de patrimoine. L’abandon comme la source est source de création. Dès lors, il n’est pas surprenant de constater que rien n’est plus présent que l’absent, parce qu’il permet ainsi à l’imaginaire de créer. Comme Dora qui préfère que Monsieur Pierre ne vienne pas pour ne pas avoir à démythifier l’image qu’elle s’en est faite, comme Aragon sans doute qui par la révélation voit s’effondrer la légende espagnole et merveilleuse. Finalement, le plus beau cadeau qu’un père puisse faire à son enfant c’est de ne pas être là.

 

 

 

 

 

 

 

 

PS : on aurait pu regarder aussi les liens de la mort qui unissent le père et le fils. Mais cette étude ne m’a pas paru féconde dans la perspective abordée. Peut-être est-ce une question à traiter plutôt sur une leçon sur les sources de la légende : le disparu, l’absent et le mort ayant cela en commun qu’ils laissent une place pour l’imaginaire ; le frère de Michel par exemple est la source de tous les récits faits par pascal sur les marécages. Le petit de Dora aussi, resté en elle finalement, lui apporte cette  faculté d’imaginer. Il est en est inconsciemment la source. Mais si  Pierre imagine la vie des siens par Jeannot, ce n’est pas tant grâce à Jeannot que grâce à leur absence. C’est sans doute une piste à creuser mais la leçon nécessite de faire des choix.