Par: Mlle
Bardot Sabrina
Lorsqu’il
place dans une de ses feuilles du Spectateur Français un dialogue entre
l’auteur présupposé et un lecteur qui n’apprécie que les « gros
volumes », Marivaux touche là au problème fondamentale de la conception de
la littérature qui après le « siècle de la régence » va
considérablement évolué, que ce soit dans les formes ou dans les propos ou
encore dans la façon d’écrire. Ce changement dans la pratique littéraire
s’illustre en effet dans les journaux, publiés en feuille et périodiquement,
que l’on a pu aussi découvrir édités sous formes de volume, et regroupés sous
le titre de « spectateurs ». A leur sujet, Sgard et Gilot écrivent : « Alors que la
littérature appartenait, jusqu’au début de la régence, à des genres codifiés,
consacrés, soumis aux règles des savants, les « spectateurs » se
comportent comme s’il pouvait y avoir de la littérature partout et toujours,
comme si toute réalité pouvait devenir spectacle et jeu d’apparences. Le beau
littéraire n’est plus une essence, mais l’objet d’une visée, d’un
regard ». Ne plus soumettre la littérature à des règles de genre, et faire
de toute réalité un spectacle correspondraient à une conception de la
littérature plus libre, puisqu’elle pourrait traiter de tout et de part son
propos s’accorderait à une variété de
ton et de forme : ne pourrait-on pas penser que Marivaux agit là en
révolutionnaire, ne se réclamant d’aucun héritage, allant jusqu’à développer
une nouvelle philosophie dont l’expérience serait la source essentielle et qui
ne se voudrait aucunement méthodique, et qui s’appuierait sur le spectacle
hétéroclite du monde ? Aussi verrons-nous que le monde pour Marivaux est
un théâtre où le narrateur est le spectateur, mais un spectateur écrivain, qui
par conséquent écrit « au fil du regard », ce qui entraîne la création d’une nouvelle
forme littéraire, le journal selon Marivaux . D’une telle attitude découle par
conséquent une révolution par la conception d’une écriture de la variété, la
visée d’un nouveau but littéraire, et l’exposition d’une nouvelle figure de
l’écrivain philosophe comme d’un nouveau mode de lecture..
I- le monde est un théâtre et le
spectateur est écrivain :
1
un point de vue d’observateur
Détachement du narrateur dans les journaux du
à plusieurs raisons : autobiographique pour la premier narrateur
(misanthropie né d’un incident dans sa jeunesse), de la pauvreté qui le rend
marginal pour l’indigent, mais celui-ci avoue aussi avoir choisi sa situation,
de la vieillesse et d’un retranchement philosophique dans le cabinet pour le
troisième.
2
la constitution du monde comme un théâtre
_ le
spectateur s’amuse de tout : il fait d’une rencontre de deux jeunes gens,
au dîner après le spectacle, une « scène » feuille trois.
_ le
journal de l’espagnol : quand il observe les jeunes gens à sa fenêtre,
celle-ci forme comme un cadre de scène.
_ une
attitude de retrait du spectateur qui s’apparente au voyeurisme car la plupart
du temps, mis à part les coquettes comme Julie et son amie dans le cabinet, les
gens observés ne le savent pas (la coquette au miroir par exemple au début du
spectateur, feuille 1.
3
Finalement, le mouvement de spectacle-spectateur est généralisé parce qu’il est
souvent réciproque:
_Les
situations les plus intéressantes sont en effet celles où l’observé se croit
observateur : les gens qui regardent les autres sur les marches du
théâtre, feuille 3 , mais aussi dans l’indigent, la dame qui revient du
Paris qui regarde le comédien qui lui-même l’observe ; celle-ci a d’ailleurs
tout un parterre à ses pieds qui attend son jugement du comédien.
_découle
de cela une certaine moquerie qui va de pair avec le détachement du narrateur
évoqué plus avant.
« (…)
car j’aime à rire, et Paris est de tous les théâtres du monde celui où il y a
la meilleure comédie, ou bien la meilleure farce, si vous voulez : farce
en haut, farce en bas (…) »f.5 de l’indigent. Cette moquerie n’est pas
exempte de leçons, et permet au contraire de fonder une pensée et un jugement.
4
le spectateur est un écrivain :
C’est
le spectacle des hommes qui apporte la source des réflexions.
_
l’expérience d’un spectacle entraîne une réflexion et la première feuille avec
l’honnête homme pauvre le fait à titre d’exemple : « Croyez-vous en
vérité que ce qu’il sent en se retirant
ne valût pas bien ce que l’auteur le
plus subtil pourrait imaginer dans son cabinet en pareil cas ? » (
éloge de l’expérience vécue et de son utilisation co exemplum.
_
« c’est une fête délicieuse pour un
misanthrope que le spectacle d’un si grand nombre d’hommes assemblées ; c’est
le temps de la récolte d’idées. Cette innombrable quantité d’espèces de
mouvements forme à ses yeux un caractère générique. A la fin, tant de
sujets se réduisent en un ; ce n’est plus des hommes différents qu’il contemple,
c’est l’homme représenté dans plusieurs mille ». feuille 5 lors de la fête
pour l’infante. L’anecdote est poussée vers un mouvement de généralisation,
elle appelle la réflexion et surtout pas le bavardage.
Le
spectacle devient donc pensée et la pensé texte : autrement dit, en
découle une forme de littérature qui sera tributaire de l’observation du
monde :Aussi se doit –elle d’en prendre le mouvement et de fonder sa
structure sur celle de la pensée. de cette nouvelle conception de l’écriture
mais aussi du rôle de l’écrivain et de celui du lecteur naît un nouveau
genre : le journal marivaudien :
II le journal
marivaudien :
Marivaux fixe un modèle pour mieux le subvertir et s’en
détacher.
1 la variété et forme de la feuille :
un choix logique puisque la forme courte permet de changer
de sujet à chaque feuille. Marivaux pousse le vice jusqu’à changer de feuille
entre temps. Le petit format rappelle Pascal et ses Pensées mais
aussi les Essais de Montaigne qui organisaient sa pensée sous une
forme analogique en leur donnant des titres (Des coches, Des
Cannibales etc.) comme le fait le philosophe du cabinet (Des coquettes,
du style etc.). Permet aussi de changer de ton et de suivre son humeur,
ses expériences : la publication de la feuille de fait en plusieurs fois
donc peut suivre l’actualité et le mouvement de la pensée. Seulement, il ne
respecte pas cette unité : certains récits en débordent, d’autres
feuilles se divisent en plusieurs lettres, certaines voient leur propos
interrompus mais jamais repris comme le journal espagnol qui est sûrement le
récit qui subit le plus d’aléas.
2 Marivaux de ce fait choisit le journal périodique sans
pour autant s’y soustraire complètement :
a caractère périodique :
_ le modèle anglais donné dès l’allusion au titre mais
aussi dans le spectateur ;
_ le mode de publication
_ les faits ne se suivent pas
_ la fin est brutale, sans justification comme il arrive
souvent pour les périodiques
_ l’attente des lecteurs et l’utilisation d’un titre unique
pour regrouper un ensemble de feuilles.
b) liberté :
_ Marivaux ne respecte aucun rythme (attente accrue des
lecteurs) , contrairement au modèle anglais très ponctuel.
_ M. ne relate pas l’actualité politique etc.
_ aucun objectivité aucun reportage
3 le journal en temps qu’œuvre d’un diariste : respect
et entrave :
a)On a donc l’impression qu’il s’agit plutôt d’un journal
quasi intime :
_écriture du je
_relation d’événements personnels et mineures
_écriture au fil des choses qui arrivent
_les feuilles du cabinet du philosophe ne devait pas être
publié et elles sont retrouvées après le décès de l’auteur sans que personne
n’ait su auparavant qu’il écrivait
b) mais avec l’insertion d’autres choses qui vont à
l’encontre d’une classification dans le journal intime :
_ pas de datation
_volonté de publier très net pour le spectateur comme pour
l’indigent
_but moral pour les autres et non pour soi qui s’apprente
plus à une attitude d’autobiographe ;
_allusion du philosophe du cabinet à une volonté de publier
quand même
_transcription de lettres
_du mémoire de la vieille dame et du journal espagnol
_du récit oral du compagnon de l’indigent
4 L’éclatement des genres :
Finalement, Marivaux
participe à l’éclatement des genres en donna t la possibilité à tous les genres
de s’exprimer dans un même espace littéraire.
Présence des mémoires (le vielle dame) du journal
(l’espagnol) des lettres, des relations de rêves (l’espagnol la
dame enceinte du cabinet) de la critique de théâtre avec Inès mais aussi
de la littérature en général avec Montesquieu, du théâtre avec les
scènes du chemin de Fortune du cabinet, du roman avec le roman de
l’inconnu dans le spectateur, celui du monde vrai, celui de la beauté et du je
ne sais quoi, le conte avec Eléonor, les articles moralistes qui
peuvent rappeler les caractères de La Bruyère (Les femmes mariées, les
coquettes etc. dans le cabinet). On peut aussi hésiter entre la
relation de lettres et le roman épistolaire pour les trois lettres de la jeune
fille abandonnées du spectateur. Le Spectateur se fait aussi préteur avec
l’histoire de la jeune fille pauvre et son interpellation du passant riche.
Marivaux finalement ne se détache pas vraiment de la
tradition ; il combine plutôt différents héritages pour former une forme
nouvelle dont le projet est fixé paradoxalement dans la diversité, et qui ne se
détache pas tant des genres littéraires et de leur règle qu’elle n’instaure de
nouveaux rapports entre un lecteur et un
écrivain philosophe qui ont eux mêmes changés de nature.
III Une écriture au fil du regard :
la variété et la liberté de l’écriture
1
L’auteur ne répond à aucun projet sinon celui de rendre compte sur le fait de
ses impressions :
« je ne sais point créer, je sais seulement
surprendre en moi les pensées que le hasard me fait ». feuille 1 du spectateur
(surprendre n’est-ce pas………..)
Il n’y a donc pas de sujet préétabli : c’est
« l’allure à saut et à gambade » de Montaigne (Essais), mais
aussi l’attitude pascalienne des Pensées.
« Oui ! je préférerais toutes les idées fortuites que le hasard nous donne à celle que la
recherche la plus ingénieuse pourrait nous fournir dans le travail ».
Volonté d’une liberté : il ne recherche pas ses sujets, ils viennent à
lui. C’est en cela que M. ne réfléchit pas « en auteur ». se laisser
guider par les événements c’est laisser l’œuvre aller son train sans projet
fixe : bouleversement de tout la conception littéraire, en particulier de
la rhétorique.
2
Par conséquent, la première innovation de Marivaux est de ne pas écrire pour
écrire (être auteur) mais décrire pour rendre compte de ses impressions les
plus diverses et les partager, dans un but moral : « je me reprocherais d’écarter la situation d’esprit
où je me trouve ; je me livre aux sentiments qu’elle me donne, qui me
pénètrent, et dont je voudrais pouvoir pénétrer les autres ».feuille 4 du
Spectateur. L’expérience prime sur la rhétorique, ce qui fait du monde le
terrain d’investigation du philosophe :
« Croyez-vous en vérité que ce qu’il sent en se retirant ne valût pas bien ce que l’auteur le plus subtil pourrait
imaginer dans son cabinet en pareil cas ? » ( éloge de l’expérience
vécue et de son utilisation co exemplum. Feuille 1 ou encore dans cette même
feuille. « je suis de manière que tout me devient une matière de
réflexion ; c’est co une philo de tempérament que j’ai reçue, et que le
moindre objet met en exercice ». Cette
vision du philosophe est tout le contraire de celle que l’on a habituellement,
telle qu’elle est véhiculé en particulier par
Rembrandt ( le philosophe méditant). Avec Marivaux, la philosophie sort
des murs, court les rues, fait du monde sa matière. On pourrait rapprocher ce
point de vue de celui de Locke qui combat la doctrine cartésienne des idées
innées et voit dans l’esprit une table rase où l’expérience s’imprime : la
première source de la connaissance étant pour lui la sensation, la seconde la
réflexion. Ce qui est intéressant chez Marivaux, c’est que celui-ci ne s’érige
pas en moraliste : les sentences, les conclusion sur les témoignages
lettres etc. se font rares. C’est au lecteur de faire sa propre réflexion.
3 un lecteur nouveau, un lecteur acteur et constructeur de
sens :
Comme on vient de le dire, c’est à lui de venir apporter
ses conclusions
Mais aussi de construire un autre sens, celui de l’unité de
l’ouvrage :
_ la feuille tout d’abord qui peut être divisée en divers
témoignages ou divers lettres.
_Les
témoignages eux-mêmes qui sont souvent données en plusieurs fois (Marivaux se
justifie en annonçant une publication en volume). En effet, Marivaux se permet
par exemple d’interrompre le journal de l’espagnol et de reporter le récit du
rêve pour suivre ses pensées « je me reprocherais d’écarter la situation
d’esprit où je me trouve ; je me livre aux sentiments qu’elle me donne,
qui me pénètrent, et dont je voudrais pouvoir pénétrer les
autres ».feuille 4.
_ le
journal lui-même et son but qui n’est pas donné, et qui ne semble pas atteint
puisque les trois journaux semblent écourtés et finir avant terme.
_
l’ensemble des trois journaux que Marivaux choisit lui-même de publier dans un
même volume sous le titre de Spectateur Français.
_ le
caractère littéraire du texte , sa visée est défini par le regard du lecteur
que l’on pourrait qualifier de regard constructeur, comme celui d’un spectateur
d’une pièce de théâtre qui choisit de regarder certains éléments, ou mieux,
comme celui d’un metteur en scène qui oriente vers une certaine interprétation,
la sienne, le texte de l’auteur. (d’où l’absence de conclusions morales pour la
plupart des faits relatés dans le Spectateur).