Théâtre   

L'essai

Tentative de définition d'un genre sans lois

Un genre rebelle à toute définition
Si l'essai est d'un emploi courant, force est de constater que c'est un genre difficile à définir, qui recouvre des textes très divers. C'est, si l'on peut dire, un genre sans loi. II a été négligé par les théoriciens du XVIIe siècle, époque du classicisme français, et n'a jamais été codifié depuis. Aujourd'hui encore, les études approfondies sur l'essai manquent.
Un essai peut se présenter comme tel en incluant le mot essai dans son titre: L'essai sur la liberté de Daniel Stern; Trois essais sur la théorie de la sexualité,de Sigmund Freud. Mais le plus souvent, ce n'est pas le cas : Alain, Propos sur le bonheur; Marthe Robert, Roman des origines, origines du roman; Michel Foucault, La volonté de savoir.
II semble y avoir une évidence de l'essai qui dispenserait de le définir, comme si l'essai était à la fois reconnaissable en lui-même et rebelle à toute définition.
Cependant, à l'intérieur d'un groupe de textes donnés (par exemple, l'Éducation Sentimentale de Flaubert, La Guerre de Troie n'aura pas lieu de Giraudoux, Pièces de Ponge, L'esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain de Condorcet), le lecteur reconnaît intuitivement l'oeuvre qui mérite le nom d'essai (L'esquisse... ici). L'essai semble donc se caractériser par opposition aux autres genres littéraires (roman, théâtre, poésie).
L'essai n'est pas un roman. Il ne met pas en scène de personnages fictifs vivant des aventures imaginaires. II ne raconte pas une histoire.
L'essai n'est pas un traité qui expose un savoir précis à des fins didactiques. L'essai, au contraire, interroge, interpelle. « II n'assure pas la transmission d'un savoir, mais sa mise en scène ou sa mise en question par le pouvoir d'un style ou d'une écriture ». (Vercier, Lecarme, La littérature en France depuis 1968, Bordas, p. 215).
L'essai a plus d'ampleur qu'un simple article de journal ou de revue. Mais on ne saurait évidemment en rester à cette approche purement négative.

Histoire et étymologie du mot essai

Le mot essai apparaît en français au XIIe siècle et ne prend un sens littéraire qu'au XVIe siècle.
Confrontons deux définitions du mot
· essai (XVIe siècle) litt. : ouvrage littéraire, en prose, de facture très libre, traitant d'un sujet qu'il n'épuise pas ou réunissant des articles divers.
ex. : essai philosophique, politique, historique (Robert)

· essay : Pièce of writing, usually short and in prose, on any subject (Oxford advanced learner's dictionnairy) : Texte habituellement court et en prose sur un sujet quelconque.
A la lumière de ces définitions, on peut dégager quelques caractéristiques de l'essai : c'est un ouvrage en prose, de forme libre, traitant un sujet sans l'épuiser. Remarquons que la tentation est forte de définir l'essai par son contenu (philosophie, histoire, critique) et que la question de ses dimensions (il est généralement bref) est posée.
D'autre part, le mot essai vient du latin exagium, qui signifie pesée, sens concret. D'où l'idée d'examen et la démarche propre à l'essai : l'auteur fait oeuvre de réflexion critique, il examine, soupèse, confronte des idées.

Vers une définition positive

Nous pouvons donc avancer une définition positive de l'essai :
Relevant de la littérature d'idées, l'essai est un texte en prose, de facture libre, de longueur variable (même s'il est généralement bref), et ne prétend pas épuiser le sujet qu'il traite.

Visant la cohérence, la rigueur, la précision, l'essai veut convaincre. Pour cela, il doit aussi plaire. D'où un art du style et un souci esthétique.

L'essai à l'épreuve de l'histoire

Des Essais aux essais: historique d'un genre

Le premier essai est sans doute l'oeuvre de Montaigne (1533-1592) intitulée précisément Les Essais (1580-1588-édition posthume 1595) où l'auteur déclare que son livre «n'est qu'un registre des essais de (sa) vie». Chez Montaigne, le mot essai est polysémique et signifie, entre autres, expérience.
Que retenir de cette oeuvre immense et foisonnante dans le cadre d'une réflexion sur l'essai ? La liberté de ton et de forme d'abord, la diversité des sujets abordés ensuite : Montaigne nous parle des sujets les plus prosaïques et les plus quotidiens mais aussi de littérature et de philosophie. Voilà autant de caractéristiques que l'on retrouve dans les essais en général, à ceci près qu'un essai est un genre sérieux, qui élimine certains sujets trop vifs que Montaigne aborde sans hésitation.
Précisons également que la dimension autobiographique, omniprésente chez Montaigne, est secondaire et souvent absente d'un essai.
Depuis Montaigne, le terme d'essai a pris la seule valeur de texte sur tel ou tel sujet.

Evolution du genre entre le XVllle et le XXe siècle

Il semble qu'il y ait multiplication, prolifération des essais au fil des siècles, comme si l'essai était un reflet de l'histoire des idées, avec des moments de stagnation ou d'effervescence et de polémique passionnée, avec ses révolutions intellectuelles.
Le XVllle siècle, siècle des Lumières est, par excellence, le siècle de la prose d'idées et l'essai connaît un grand développement. Les philosophes rationalistes s'attaquent à peu près à tous les sujets. L'esquisse de Condorcet ou l'oeuvre de Voltaire illustrent cette tendance.
Au XIXe siècle, l'essai, même sans le nom, semble arriver à maturité: littérature, esthétique, philosophie, histoire, etc. Aucun domaine ne lui échappe.
Le développement des sciences humaines, au XXe siècle, ouvre de nouveaux territoires à l'essai.
Voilà les grandes lignes de l'évolution d'un genre dynamique qui, sans trop faire parler de lui, semble parfois prendre le pas sur toute autre forme de création littéraire

L'essai dans tous ses états les modalités de l'essai

le système d'énonciation

La relation entre l'auteur et son oeuvre est complexe et ambiguë. L'essayiste peut parler à la première personne du singulier: le caractère subjectif de l'oeuvre, l'engagement personnel de l'auteur apparaissent alors manifestement.
En règle générale cependant, l'auteur se cache derrière un nous de convention ou un on prétendument impersonnel : il ne faut pas pour cela perdre de vue que l'on a affaire à une pensée personnelle, subjective, voire partiale.
De même, l'essayiste recourt volontiers au présent de l'indicatif à valeur générale, intemporelle, mais souvent l'essai est oeuvre de circonstance, située précisément dans le temps, l'espace et influencée par l'expérience de l'auteur.
Pour travailler avec méthode, il convient donc d'interroger toujours le texte et l'écrivain. A quelle époque écrit- il ? Quelle est sa situation dans l'histoire et sa place dans la société ? Pourquoi et comment écrit-il ? Dans quel but ? A qui s'adresse-t-il ?

Un genre mixte: essai de typologie

En tant que prose d'idées, l'essai est explicatif, démonstratif ou argumentatif, et souvent les trois à la fois. En cas de besoin, le texte peut recourir à la narration et à la description. Mais l'essai reste avant tout littérature d'idées : description et narration, mises au service des idées de l'auteur, restent secondaires.
Enfin, même dans le cas d'une écriture qui serait la plus impersonnelle possible, la subjectivité et l'expression personnelle interviennent dans la transmission des idées.

Les objectifs de l'essai

La forme de l'essai est déterminée par son but. En règle générale, l'essayiste veut exposer, expliquer, démontrer, convaincre. Cela implique une rhétorique.
Puisque l'essai se définit comme prose d'idées, on serait tenté de l'associer à la froide raison. II n'en est rien. Précisément parce que l'essai manie des idées, veut les présenter sous un jour nouveau, il peut déranger le lecteur dans ses certitudes, veut souvent le provoquer, l'amener à s'interroger. L'essai devient facilement manifeste ou pamphlet. De l'essai philosophique au texte polémique, l'essai offre un large éventail de textes plus ou moins impartiaux, plus ou moins passionnés. Le ton de l'essai est volontiers polémique ou ironique, parce qu'il a souvent un rapport direct avec l'actualité. II dialogue aussi avec des essais antérieurs, soit pour les contredire, soit pour s'en inspirer.
Dialoguant avec les idées exprimées auparavant ou avec les idées qui sont dans l'air du temps, l'essai participe à l'histoire des idées, à la formation et à l'information de l'opinion publique et s'inscrit toujours dans l'idéologie d'une époque.

Le souci de la forme

L'essai se présente en somme comme une sorte de monstre littéraire. En tant que prose d'idées, il prétend n'être jugé que sur les idées, la rigueur, l'analyse. Or, il est aussi travail sur le langage et oeuvre littéraire.
Correspondant au sérieux du sujet, le registre de la langue est le plus souvent soutenu. Parfois l'auteur feint d'écrire de manière neutre et transparente, comme si, les choses allant de soi, les idées s'imposaient par la simplicité de leur évidence et de leur permanence.
Dans tous les cas, on peut dire que l'essai tente de prendre le lecteur au piège de son style.

Fiche de lecture

Pour lire activement et méthodiquement un essai, on pourra par exemple se servir de la fiche que voici.
Elle détermine d'abord la situation d'émission et de réception du texte

Qui écrit ? ---------------------------A propos de quoi ? -------------------------A qui écrit-il ?
Où ?
Quand ?------------------------------Y a-t-il une intention explicite ?

Et ensuite

Aspect global et formel

· Dimensions et proportions du texte.
· Découpage explicite et mise en page (titres, sous-titres, numérotation). Plus tard, on affinera l'analyse par le repérage des structures (macrostructures, microstructures, annonces, synthèses, transitions).
· Apport du titre, de la préface, de la jaquette, de la table des matières, de l'index. Elaborer des hypothèses et construire un projet de lecture.
· Domaine de référence : le texte relève-t-il de la littérature, de l'histoire, de la philosophie, de la psychologie ? Appartient-il à une collection ?
· Statut du texte : s'agit-il d'une production officielle, contestataire, marginale, universitaire ?
· Public visé : le grand public, les spécialistes, les intellectuels ?
· Thème principal ?
· Thèmes secondaires, leurs rapports ?

Dimension personnelle

· Marques de l'énonciation (temps, lieu, personnes).
· Interventions de l'auteur dans le texte ; de quel type ? Ex. : jugements, prises de position, polémique.
· Part d'idées originales, personnelles : paradoxes, rupture avec les idées dominantes.
. Renvois à l'expérience personnelle et références explicites à l'autobiographie.

Approche stylistique

· Formes d'écritures: explicative, démonstrative, argumentative, didactique ?
· Passages descriptifs et narratifs ? leur rôle ?
· Registre de langue : soutenu, courant, familier ?




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