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Enseigner la dissertation dans les C.P.G.E marocaines

Par Aziz BOUACHMA

C.P.G.E de Meknès



« Nous pratiquons la langue française.

(…)

Notre pouvoir de formuler originalement

Et (communicative ment) en cette langue

nous paraît la preuve de notre existence

Particulière, l’épreuve de notre personne. »

F. Ponge, Pour un Malherbe, Gallimard 1965.



INTRODUCTION


Objet canonique de l’enseignement de français à l’Hexagone mais non pas au Maroc, la dissertation est une tâche difficile qui rencontre de multiples écueils ; elle traînerait derrière elle tout un passé coercitif ployant la pensée vive des élèves à la rhétorique scolaire pour enfin les soumettre au verdict sans appel d’une note à peine assortie de quelques ligne d’explication. Si cet exercice continue de souffrir de défauts patents du côté de l’enseignable en France –il suffit pour s’en convaincre de constater l’accélération des numéros ou des articles de la revue PRATIQUE par exemple depuis les années 90, centrés explicitement sur les problèmes de l’argumentation et de la dissertation-, que dire alors du Maroc où la dissertation est un exercice peu connu et peu pratiqué ?

Ma réflexion sur la dissertation ne date pas d’hier. Il y a quelques années, je préparais l’agrégation de français vers quoi m’avait poussé une vocation véritable et un rêve longtemps ruminé. Les mauvaises notes que j’ai récoltées au début ont achevé de me convaincre que, décidément, la dissertation est un exercice impossible : pour le réussir, il y faut un don ou une magie. Figure emblématique d’un enseignement que j’ai jugé passéiste et élitiste, la dissertation était désormais pour moi un exercice verbal fondé sur un art du calembour qui prenait la place de la réflexion. L’apprentissage de cette gymnastique me semblait dessécher l’esprit plutôt qu’exercer l’intelligence. Face à cette expérience difficile, faudrait-il toujours que j’incrimine l’exercice lui-même ? Que j’incrimine son artificialité, son caractère spéculatif ? La dissertation serait-elle une survivance du passé, un exercice désormais dépassé ?

A ces questions posées, ma présence dans les C.P.G.E à Bordeaux au lycée Michel Montaigne a permis d’apporter quelques éléments de réponses. Heureuse coïncidence, cette réflexion ne peut mûrir que sur le sol fertile de cette ville de la Garonne. Pour moi, Bordeaux reste, contre vents et marées, une ville dont l’histoire et la géographie relèvent du siècle des Lumières avant 1789, une enclave dix-huitiémiste, célébrant l’aptitude de l’homme à raisonner, c’est-à-dire à sortir du règne de l’opinion, de la doxa. Si la dissertation repose foncièrement sur un paradoxe, la ville elle-même est paradoxale : d’un côté, je vois la ville de Goya et de Hölderlin sombre et brumeuse, celle du peintre de El Tres de Mayo, habité par les cataclysmes, celle du poète de l’Hypérion hanté par la folie ; de l’autre, la ville de Montaigne et de Sollers agréable et lumineuse, rationnelle et philosophe. A Bordeaux de la librairie Mollat, j’avais l’impression de renouer avec « les origines » de l’art dissertatoire comme exercice scolaire qui remonte au XVIII ème siècle si bien-sûr je me réfère à l’article : Table ronde, la dissertation et l’évolution de l’exercice scolaire dans PRATIQUES n° 68.

Ainsi cette réflexion est issue d’une interrogation qui a été celle de l’enseignant de lycée que j’ai été pendant quelques années, de l’agrégatif et actuellement due professeur agrégé dans les C.P.G.E marocaines. En ce sens, ce que j’essaye de faire est une modeste contribution issue d’un souci personnel longtemps ruminé à l’élaboration d’une réflexion didactique sur les difficultés des élèves marocains à produire l’objet textuel nommé « dissertation. Bref, c’est le souci d’un enseignant désirant sortir de l’incompréhension, qui est la mienne et celle de nombreux de mes collègues, devant des copies qui se ressemblent, et dans lesquelles je n’arrive pas à expliquer les nombreuses maladresses.

La présente réflexion est un début modeste donc : elle cherche à expliciter les difficultés des élèves à écrire une dissertation afin de rendre cet objet complexe enseignable et d’en faire un objet d’apprentissage, afin de le didactiser donc. Ce projet tient au souhait qui est le mien d’opérationnaliser les observations dans les classes marocaines et françaises à Bordeaux. Le travail descriptif et comparatif de la première partie débouche tout naturellement sur la construction d’outils d’apprentissage spécifiques ou du moins, que l’on peut espérer spécifiques à l’enseignement du français au Maroc.


I – La dissertation dans les C.P.G.E françaises et marocaines :

1-Une classe française :

La classe dont on va observer les productions est une classe excellente d’un grand lycée à Bordeaux. Elle comporte un peu plus de garçon que de filles. Parmi eux, il y a trois marocains qui ont suivi leurs études au Maroc.

    1. La tâche d’écriture

Le corpus qui donne lieu aux observations de cette partie est constitué de devoirs surveillés écrits par 20 élèves, devoir surveillé réalisé en janvier de cette année-là. Le Sujet est le suivant :


« Le personnage appelé héros appartient à l’imaginaire. Son action ne vient pas des résultats qu’il atteint, mais des rêves qu’il incarne et qui lui préexistent. »


1-2 Vu d’ensemble

Toute l’échelle de notes a été utilisée : de 6 à 16. La note la plus fréquemment attribuée à été 10. La note 8 correspond à une copie moyenne ; au-dessous, 7 à 6 sont attribuées à des copies inabouties, lacunaires ou entachées de maladresses sérieuses. Entre 8 et 11, il s’agit de copies qui ne sont pas dépourvues de qualités, mais qui n’exploitent pas autant qu’il serait possible le sujet, ou qui, quelquefois brillantes, sont compromises par des développements faibles. A partir de 12, on a affaire à des copies remarquables et certaines excellentes. Arithmétiquement, la moyenne est 10, mais docimologique ment c’est plutôt 6 – 7. Ainsi une copie notée 9 est une bonne copie.

Généralement les copies ne présentent guère d’incorrections grammaticales. Ce n’est pas dire qu’elles soient pour autant bien écrites ; on y rencontre par exemple des parasites qui encombrent les copies (en effet, ainsi, de même, en outre, de plus…) et qui ne sont réellement que de pauvres ficelles incapables de faire tenir une dissertation. Leur abondance ne fait que souligner l’absence de construction logique, elle met en lumière le caractère fragile de l’argumentation.



1-3 Poétique et rhétorique de l’exercice


Généralement, les lois du genre sont connues et respectées : une introduction, un développement et une conclusion. Concernant l’introduction, les copies cherchent à respecter ces deux obligations :

  • Ne pas commencer par la citation parce que cela contreviendrait l’idée même d’introduction.

  • La citer intégralement : la majorité des copies rédigent des généralités et enchaînent par un automatique « c’est ainsi qu’un critique contemporain a pu écrire… », « c’est pourquoi un critique se demande… ». Bien entendu, c’est maladroit puisque les généralités avancées avaient un rapport lointain avec la citation. En tout cas et malgré ces quelques maladresses, toutes les copies présentent des introductions contenant la citation intégrale, la problématique et le plan.


Concernant le développement, la règle 3x3 est là aussi respectée. Toutefois, on a relevé les difficultés suivantes :

  • La progression dynamique de l’argumentation laisse à désirer dans la moitié des copies : souvent pour assurer l’unité interne du propos, on recourt à ces tristes oripeaux (ainsi, en effet, en outre, d’ailleurs…). Le passage d’une partie à l’autre, d’un paragraphe à l’autre, d’un mot à l’autre est souvent réalisé dans un souci de belle rhétorique et non dans un souci de cohérence profonde.

  • Si la nécessité de citer semble acquise dans la mesure où les élèves considèrent l’exemple comme un moyen de la réflexion et en est aussi l’objet, il y a des exemples mal choisis ou mal exploités ou imprécis.

Enfin concernant la conclusion, elle a été réussie même si elle a été souvent ressentie comme une corvée qu’il fallait tout simplement expédier : les arguments sont repris et ont mis en évidence le point d’aboutissement (première partie) ; des voies nouvelles ont été ouvertes dans la perspective du sujet (deuxième partie).


  1. Une classe marocaine : quelques constats significatifs


Ma classe marocaine est tout à fait ordinaire d’un grand lycée à Meknès –Omar ibn Alkhattab-, classe relativement hétérogène sur l plan social. Elle comporte un peu plus de garçons que de filles (3 filles seulement et 20 garçons). Pour ce qui est des milieux socioculturels d’origines, il y a trois pères enseignants, des fonctionnaires et surtout des paysans. Presque la moitié de la classe est d’origine campagnarde, de la région d’Errachidia, au sud du Maroc, des élèves très forts en mathématiques. Mon intention n’est pas de procéder à une étude qui mettrait les compétences linguistico-scripturales de ces élèves avec leur origine socioculturelles. Ces quelques indications n’ont pour objectif que de donner un aperçu sommaire des élèves dont on va évaluer les compétences ci-après et surtout pour les comparer aux élèves français qui sont, pour un grand nombre, d’origine citadine. Mes élèves démarrent l’apprentissage de la dissertation. Au bout de deux trimestres d’initiation, voici le bilan de leurs principaux difficultés :

2-1 Présentation et longueur des copies


  • Les copies sont souvent mal écrites, graphiquement s’entend. Il semble que des notions de base comme majuscule, paragraphe, alinéa(…) ne sont pas acquises. L’écriture est souvent illisible, difficilement lisible ou pénible à lire.

  • Les textes ne comportent pas 1000 mots. Ce comptage n’est guère intéressant en soi sauf en ce que cela révèle la difficulté d’écrire en français. Au lycée, les élèves s’entraînent peu à la rédaction des textes variés. En soi, la longueur d’un texte n’est indicatif peut-être que de degré d’expertise. Un grand scripteur n’est pas forcément un bon producteur de textes. Le texte court n’est pas parmi les mieux construit, ni parmi les plus faciles à lire. En tout cas, c’est ce qui explique pourquoi les élèves marocains s’extasient volontiers sur la performance d’un camarade qui a produit une dissertation de six pages par exemple ; performance très rare évidemment dans ces classes. Les copies sont généralement très concises. Dans cette, un seul élève arrive à réaliser cette performance : malheureusement c’est toujours des textes inflationnistes (descriptifs ou narratifs) peu pertinents et de faibles textualités.


2-2 La langue


Beaucoup de copies sont franchement hétérodoxes en matière d’orthographe, de conjugaison, de syntaxe(…), des erreurs dont on n’a pas à souligner l’effet sur le scripteur comme sur le lecteur. De telles erreurs mettent en cause la construction du paragraphe, de la partie, voire du devoir entier. L’attention est portée principalement sur le problème de la correction de la langue sur valorisée dans le cursus scolaire marocain ; rares sont ceux les élèves qui sont sensibles aux incohérences textuelles qui ressortissent à la grammaire du texte (progression thématique, gestion de l’instance énonciative). Même si l’écrit, dans la représentation sociale marocaine et musulmane, jouit d’un prestige incontestable, il est considéré comme une activité exigeante, complexe, réservée à une élite favorisée. Un peu plus, le Français apparaît comme réservé à une élite aisée et surtout comme un lieu d’évaluation où il est difficile d’échapper à un jugement dévalorisant en cas de « faute. Dès lors on comprend l’angoisse de beaucoup de ces élèves, forts dans les matières scientifiques, face aux difficultés de l’écrit, et face aux erreurs de la langue considérées comme inadmissibles.


2-3 Poétique et rhétorique de l’exercice


Les élèves ont systématiquement tendance à négliger deux phases importantes dans la réalisation d’une dissertation, ce sont les deux phases du système proposées par Hayes et Flers : le moment de la conception et le moment d la révision. Le constat amer est celui-ci : le jeune élève –le futur ingénieur- ne sait pas travailler. L’énoncé à peine lu, il prend stylo et papier, et commence à écrire. Il n’a même pas lu l’énoncé. Il paraît attentif, il a l’attitude de l’esprit attentif, mais n’a pas cette attention mentale qui lui permettrait de progresser. Les constats les plus fréquents sont :

  • Sujet : non analysé / problématique non posée

Mal analysé / problématique mal posée

Problème de compréhension qui aboutit à un « hors sujet.

  • Plan : -inadéquat

-argumentation confuse

    • manque de clarté

    • fragmentation

    • argumentation contradictoire ou incohérente

    • absence de transition

Il y a manque de rigueur dans le raisonnement et surtout une insuffisance de la réflexion et de l’analyse.



  • Exemple :

    • mal choisi

    • mal exploité

    • imprécis

Bref, il s’agit d’une culture mal utilisée ou trop pauvre.


2-4 Bilan


Les difficultés les plus repérables tiennent donc à la complexité de la tâche et sont de nature cognitive. Les élèves ne s’abstiennent pas de réciter le cours, de plaquer un développement qui tourne à la tartine. Pour chaque idée, ils se réfèrent machinalement à ce qu’ils estiment représenter une autorité : que c soit mon cours, un livre, un érudit célèbre(…. Ils sont en proie à l’incertitude, car il est facile et surtout légitime selon la tradition culturelle musulmane de penser que la source d’une idée en garantit la validité. Plutôt que de débattre de la valeur d’une thèse, ils invoquent le nom d’un expert qui suffit.

Par conséquent, l’objectif est d’aider ces élèves à dépasser le stade du conformisme pour s’engager dans la voie de l’indépendance et de l’autonomie. La construction d’une séquence d’apprentissage sur la dissertation exigerait donc du professer qu’il prendra en compte la difficulté de la représentation du fait que les opérations de la planification (conception et organisation) jouent un rôle prépondérant. Pour résumer, il s’agit d’amener l’élève à passer de l’analyse du sujet à la recherche orientée d’idées, de la recherche d’idées au plan d’ensemble, de guider le lecteur, de confronter les points de vue, de construire le paragraphe, d’organiser son propre cheminement dans la réalisation de la tâche.



II- Propositions pour l’apprentissage de la dissertation


Les problèmes posés par la réalisation de la tâche de dissertation et l’acquisition d’une compétence scripturale ont largement été abordés dans les publications didactiques (PRATIQUES en particulier) en France. Au Maroc, c’est un champ qui n’a pas encore été défriché.

Il est absolument important de rappeler cette remarque : les élèves marocains en C.P.G.E démarrent l’apprentissage de la dissertation et par conséquent, une des questions qui se posent, d’après la première partie, dans l’enseignement/apprentissage de la dissertation est de savoir comment construire pour ces élèves une représentation de l’objet à produire sans passer par l’imposition des normes. La remarque qui émerge de la première partie montre que les difficultés ne relèvent pas seulement de lacunes, d’une absence de maîtrise de la langue comme on a l’habitude de le répéter sans cesse, mais aussi et surtout de pré-savoir ou de connaissance antérieure… La question première est comment amener ces élèves à modifier un mode de pensée selon lequel toute vérité puise sa justification dans le texte plutôt que dans la raison ; un mode de pensée selon lequel la connaissance repose sur l’analogie – et pour reprendre un principe de la Science de la Loi islamique : "Faire reposer l’inconnu sur le connu »-. La source d’une idée en garantit la validité. Plutôt que de débattre de la valeur d’une thèse, on invoque le nom d’un livre, d’un érudit qui suffiront. C’est dans ce sens que l’on peut comprendre pourquoi dans un grand nombre de copies étudiées, il n’y a personne. Nos élèves ne s’engagent pas, ne se risquent pas, ne s’affirment pas dans leur différence. Si beaucoup de copies ne sont même pas acceptables, c’est parce que non seulement nos élèves manquent de connaissances, mais aussi l’art de composer un propos est, semble-t-il, peu pratiqué, sinon inconnu. Les difficultés de l’exercice prennent donc source dans les représentations qu’en ont les élèves :Un énoncé désarticulé, éradiqué (ni texte, ni discours), il faut tout simplement faire une introduction, un plan en trois parties et une conclusion sans qu’on sache pourquoi.


  1. L’apprentissage de la dissertation par celui de la lecture et de l’écriture.


On peut définir la dissertation comme un savoir-penser, un savoir-faire intellectuel, un désir de savoir. D’où l’importance du texte comme expression de la pensée, comme dépôt d’une pensée ayant une double fonction : la fonction patrimoniale d’accession aux grands penseurs comme modèles de démarches et de systèmes et la fonction de la provocation de la pensée, par l’effort de la compréhension exigée et la vigilance critique à exercer sur tout discours.

Lire les œuvres au programme est une activité essentielle dans l’apprentissage de la dissertation : lire un texte, c’est d’abord étudier comment il pose un problème –déjà défini par les concepteurs du programme-, comment il construit un ensemble organisé de concepts pour y parvenir, comment il argumente sa réponse. Comprendre le texte, c’est cheminer soi-même dans ces trois dimensions déployées par l’auteur. La finalité argumentative devrait souvent présider au choix d’un texte en ce sens que l’idée suivant laquelle les textes littéraires identifiés souvent comme non-argumentatifs stricto sensu repose sur une idée erronée : on sait tous que l’écriture argumentative peut prendre des formes distinctes (poème, essai, dialogue, manifeste, leçon…) ; ces textes ne sont pas toujours présentés dans un ordre « logique », du moins de celui de la déduction ; pour autant ces textes fournissent l’exemple d’un parcours de la pensée qui aboutit à fonder une thèse, sans que pourtant les procédés canoniques de l’argumentation soient utilisées.

Mais les textes argumentatifs, il faut aussi en écrire en classe. La dissertation a la particularité de travailler sur les textes in absentia, alors que les séances de lecture et de résumé le font in praesentia. Les textes étudiés en séances +de lecture ou en séances d’expression orale et pris comme référence dans une dissertation doivent aussi être repensés. Et l’on peut comprendre maintenant pourquoi « les listes » de citations prêtes à porter ne montrent que l’inculture et la paresse naïve de leurs utilisateurs. En réalité, elles ne font qu’encourager le bachotage, c’est-à-dire l’apprentissage « à vide » de citations réduites à n’être plus que des mots de vocabulaires, membres épars dont toute vie est absente. Pire encore, elles ouvrent la voie au contresens. D’où la nécessité de mettre les séances de lecture au service de l’écrit dissertatoire. Les compétences visées font interagir les deux activités et dans le quotidien de la classe, il est bien difficile de traiter l’un sans l’autre.

L’apprentissage de la dissertation passerait donc globalement par la lecture et l’écriture. Séparer la lecture de la dissertation serait contre-nature : lire le texte d’un auteur, écrire sur un texte qu’on a lu, écrire sur une question. Le texte littéraire est à la fois objet et support d’enseignement (un passage à étudier), objet d’apprentissage et produit de l’élève (la dissertation à faire), exercice à évaluer. C’est le point de départ et le point d’arrivée. C’est là qu’une initiation tant soit peu méthodique à l’analyse d’une dissertation d’un élève lors d’un compte rendu doit prendre toute sa place ; elle permet d’analyser des notions comme celles de preuves, de réfutation, de concession… Il serait didactiquement prétentieux de prétendre qu’il vaut mieux commencer ainsi et terminer ainsi un apprentissage de la dissertation. Les activités d’analyse ou de linguistique ne seront placées ni au début (en position de pré-requis) ni à la fin (en position d’application) mais n’importe quand, entre deux activités, à la fin d’une séance (…) mieux encore et lors des séances de compte rendu, on peut inviter les élèves à une analyse schématique et critique de la structure argumentative de quelques copies dont les problèmes linguistiques ou orthographiques ont été déjà effacés. L’hypothèse que sous-tend cette démarche est que l’on peut considérer les productions écrites des élèves comme un gisement inépuisable d’observation sur les problèmes de la cohésion textuelle.


  1. Travailler sur la globalité de la tâche


Je viens d’explorer l’hypothèse selon laquelle on apprend à disserter en apprenant à lire des textes surtout à dominante argumentative. Il s’agit à présent de faire le pari didactique que l’on apprend à disserter si l’on travaille sur la globalité de la tâche.


En effet,, la dissertation est un objet complexe qui ne peut se décrire comme agrégat de micro-textes. Sa réalisation ne peut donc se concevoir comme agrégation de micro-textes. Les enseignants ont l’habitude de demander aux élèves d’écrire des paragraphes croyant pouvoir les aider à rédiger une dissertation. Cette méthode reposerait sur une idée fausse : l’élève parvient à écrire un paragraphe mais rarement une dissertation parce qu’il n’est pas encore arrivé à construire une compétence textuelle qui lui permette d’accomplir efficacement la tâche demandée, compliquée par le fait que le texte à envisager reste virtuel. Travailler sur le paragraphe serait donc un objectif de fin d’apprentissage. La construction d’un paragraphe exige la maîtrise de la mise en texte de l’argumentation, de l’exemple et/ou de l’explication, de l’emboîtement de paragraphe dans la partie à la quelle il appartient.


Par ailleurs, les élèves trouvent souvent une certaine facilité à rédiger un paragraphe, à rechercher un plan, à organiser les idées (…) car cela ne met pas en cause leurs compétences scripturales ; surtout si ces activités sont menées collectivement –et elles le sont souvent-. Et comme le rappelle Ph. Meirieu, la part d’information, de transmission de savoirs méthodologique l’emportent trop souvent sur la part d’entraînement difficile d’ailleurs à gérer. Ces activités sont souvent renvoyées au travail à faire à la maison. On pourrait facilement préparer collectivement un plan en classe, mais on le fait rédiger hors classe, ou alors on pourrait à la limite travailler une partie ou un paragraphe trop réduit, dans un environnement peu propice à la concentration. Et pourtant, il s’agit là d’une phase capitale dans l’apprentissage de la dissertation et qui exigerait une aide constante pour mener l’élève à exercer l’autocontrôle sur sa propre activité de scripteur.


Pour résumer, il serait profitable de travailler sur la globalité de la tâche en utilisant la tentative de modélisation de Hayes et Flowers, parce qu’elle semble opérationnelle aux didacticiens du français (voir par exemple Garcia-Debanc C, Processus rédactionnels et pédagogie de l’écriture, in PRATIQUES n°49 (1986) et Mas M, La construction du modèle d’analyse didactique du savoir-écrire à l’école, in Repères, n°4(1991), INRP) : la planification (définition du but du texte et établissement d’un plan-guide de l’ensemble de la production), la textualisation (rédaction proprement dite, avec ses aspects graphiques et morpho-syntaxiques), la révision (lecture successive suivie de réécriture. On le voit, l’intrication des ces trois opérations fait de la tâche d’écriture une tâche complexe qui met l’élève en situation de « surcharge cognitive », le poussant à chercher des solutions aléatoires.




CONCLUSION


A l’hypothèse formulée au début de cette réflexion : « expliciter les difficultés des élèves à rédiger la dissertation afin de rendre cet objet complexe enseignable et d’en faire un objet d’apprentissage », je n’aurai répondu que partialement et partiellement : et ce en comparant les difficultés des élèves marocains à celles des élèves français, en répertoriant ces difficultés nombreuses et disparates, en ouvrant des pistes de réflexion en des endroits qui me paraissent encore peu explorés dans l’enseignement/apprentissage de la dissertation dans les C.P.G.E marocaines. Contrairement aux élèves français qui butent essentiellement sur des procédures de travail à utiliser pour réaliser une dissertation (comment faut-il s’y prendre ?), Les élèves marocains butent d’abord et surtout sur un problème de représentation de l’objet « dissertation » ; si bien que la tâche urgente de tout enseignant dans ces classes, et bien sûr en première année, est de clarifier le genre du texte attendu pour que les élèves puissent convoquer par la suite des représentations correctes de cet écrit-là.

A cette réflexion, nécessairement lacunaire, manque, j’en ai conscience, tout un pan didactique qui aurait pris en compte, entre autres, la planification des activités, des critères d’évaluation, etc. Tout au plus, j’espère avoir montré les multiples facettes de l’objet « dissertation », les divers angles d’attaque auxquels il se prête, son caractère stimulant, passionnant et attractif, théoriquement tant que didactiquement. J’en ai fait ici qu’ouvrir des pistes de recherches didactiques. L’objectif principal de l’enseignement de la dissertation reste l’application de cette devise des Lumières –encor »e Bordeaux- commune à l’élève et à l’enseignant : « Ose penser". Oui, pour donner à l’élève la force de résister à tous ceux qui veulent à tout prix le convaincre, lui permettre de rester ouvert aux influences extérieures, mais jamais en devenir prisonnier : finalement n’est-ce pas là depuis toujours le meilleur rempart contre la tyrannie, à l’école comme ailleurs !




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