Exposé:      Le spectacle dans Le Chiendent de Queneau
Semlali Med

Introduction :

    Qu'est ce que le spectacle ? Si l'on se réfère à l'étymologie du terme, on constate que le mot vient du latin spectaculum, de spectare qui signifie " regarder ".Vers la fin du XIVème siècle le mot " spectateur " avait aussi le sens de témoin d'un événement. Il est donc évident que le terme qui nous intéresse implique le regard d'un spectateur, d'un témoin ; mais aussi un objet ou un acteur qui évoluent sur scène devant ce regard. Ce sont là certains ingrédients de la théâtralité, et de toute représentation artistique du monde et des choses. Dès lors, poser la question du spectacle dans Le Chiendent de Queneau constitue pour nous une invitation à étudier le rapport qu'entretiennent dans le roman les différents actants de la représentation : les spectateurs et les acteurs à la fois ;deux rôles qui sont d'ailleurs souvent interchangeables. Etudier ce rapport nécessite en plus la prise en considération de la mise en scène de l'action romanesque, mais aussi la mise en scène de l'écriture elle-même qui se déroule sur la scène du livre devant un autre spectateur, un autre regard, qui n'est autre que le lecteur. Bref, le roman est le lieu d'un spectacle, mais par un effet de mise en abyme, il est lui-même spectacle. En fait, la notion même de spectacle, si l'on prend le terme dans son sens moderne, implique une notion non moins importante :celle du jeu. On assiste, en effet, dans l'œuvre de Queneau au spectacle d'une écriture qui se présente essentiellement comme une activité ludique qui cherche moins à entretenir chez le lecteur l'illusion référentielle et l'identification avec la fiction, qu'à partager avec lui le plaisir esthétique que procure une forme de complicité entre les joueurs que sont l'auteur et ses lecteurs. Le jeu/spectacle implique par définition la conscience des différents joueurs (auteur, lecteur et personnages) d'être en train de jouer. C'est cette conscience qui distingue justement le jeu de l'identification aliénante. On se demande donc comment le monde se donne dans la représentation romanesque quenienne comme un spectacle, et comment cette représentation elle-même adopte une forme spectaculaire. Pour répondre à cette question, on essayera de relever tout d'abord les différentes manifestations du spectacle dans le romans, avant d'étudier le statut du regard et ses rapport avec la dichotomie de l'être et du paraître. I -Le spectacle dans tous ses états.
  1-1 La mort, un spectacle privilégié !

    Si l'on prend le mot spectacle dans le sens ordinaire du terme, c'est-à-dire en tant que représentation qui s'offre au regard d'un spectateur ou d'un témoin, on peut affirmer d'emblée que Le Chiendent multiplie les scènes qui ont une forte vocation spectaculaire. A ce propos, on peut souligner que la mort constitue l'un des spectacles les plus récurrents, et les plus prisés aussi dans ce roman. Pas moins de six spectacles funèbres ont été représentés en effet d'une manière qui accentue leur dimension théâtrale ; citons à titre d'exemple la mort de Potice au début du roman qui a été carrément aplati contre l'asphalte par un bus devant le parterre d'un café, et surtout devant les yeux sidérés de madame Cloche. Celle-ci, en spécialiste des avortements et des accouchements aussi, constitue en quelque sorte le spectateur idéal qui fait tout pour ne pas rater l'occasion d'assister au spectacle d'un événement qui sort de l'ordinaire. Aussi, depuis qu'elle a assisté à l'écrasement de Potice, a-t-elle décidé de guetter, aussi absurde que cela peut paraître, le renouvellement d'un spectacle pareil. L'accident et la mort deviennent pour elle un moment de grande émotion, et un générateur d'une grande réjouissance : " Pour elle, écrit le narrateur,(p.41)c'était fini ;elle serait tout les jour là. A guetter un accident(…) madame Cloche, ajoute-t-il plus loin, adorait l'épouvantable et l'horrible ". C'est dans la même section d'ailleurs(sec. IX/ch1) qu'elle assiste à un autre accident, qui bien qu'il soit sans gravité cette fois, détermine en quelque sorte tout le reste du roman dans la mesure ou il renforce lui-même le caractère accidentel de la rencontre de trois personnages principaux (Pierre le grand, Etienne Marcel et Sidonie Cloche). Ce caractère contingent de la rencontre participe pour sa part dans la définition du spectacle de l'écriture, étant donné qu'il renforce l'aspect ludique de la composition et de la production littéraire. Autant cette rencontre est accidentelle, autant la séparation des personnages à la fin du roman sera-t-elle aussi inattendue et différentes des clôtures traditionnelles : " Ils se séparèrent sans rien dire, lit-on (p.431), car ils ne se connaissaient plus, ne s'étant jamais connus ". En fait la rencontre ne dure que le temps du spectacle. Madame Cloche en adoratrice des scènes horribles et macabres va également tenter d'assister à l'assassinat de Théo projeté par Narcense. D'ailleurs, elle n'a informé Etienne du projet de Narcense que parce que son frère Saturnin l'a exigé. Elle, au contraire voulait assister au spectacle inhabituel de la pendaison : " madame veuve Cloche, lit-on à la page 106, renonça-z-à la vision de plus nombreux écrasements. Mais aussitôt sombra dans un ennui incoercible et aplatissant(…)Aussi bien ne voulait-elle pas rater la grande scène tragique qui allait avoir lieu aux Mygales " . Il n'y a qu'à voir d'ailleurs sa grande émotion lorsqu'elle a trouvé la corde coupée sur la scène (voir p.109) pour se rendre compte qu'elle n'est pas seulement une fanatique des spectacles macabres mais qu'elle est elle-même un être du spectacle. En transformant la mort en un spectacle, celle-ci perd tout caractère métaphysique, et toute dimension tragique : elle prend tout simplement l'air d'une sortie de l'acteur hors scène qui ne l'empêcherait pas de tout recommencer par la suite. La mort comme une issue naturelle est banalisée. L'épisode de Jupiter le chien transforme même cet événement en une véritable farce, car en tombant sur le cercueil de la tante de Narcense au milieu de la cérémonie d'enterrement il a brisé les apparences du deuil en déclenchant le rire des invités (70/74). Cela lui vaudra d'être mis à mort lui-même d'une manière spectaculaire, puisque, lit-on (p.74) " le lendemain, Jupiter pend au bout d'une ficelle pour avoir attenté à la dignité des morts et des vivants ". Si cet enterrement est transformé en farce comique, les noces d'Ernestine eux au contraire se terminent en deuil. Le malaise de la servante est si brusque et inattendu qu'il constitue un véritable coup de théâtre, d'autant plus que le romancier s'est attardé longtemps sur la description des fastes de ces noces(247/290). Sur le point de mourir, i.e., Ernestine devient elle aussi métaphysicienne(car tout le monde fait de la métaphysique dans le roman), et adopte la position d'un acteur qui résume la situation avant de quitter la scène. La mort là aussi est perçue moins comme une issue tragique, mais plutôt comme une réalité évidente qui fait tout le côté dramatique de la vie : " si on vit c'est parce qu'on mourra ",dit-elle page (302) tout en adoptant comme d'autres personnages du roman une attitude anticléricaliste qui rejette toute idée d'un au-delà de la vie : " vous voyez, madame Pic, dit-elle que si vous aviez l'idée d' m'imposer vos mômeries, vous vous êtes fourré l'doigt dans l'œil jusqu'au poignet, et vot' curé y peut rengainer son crucifix dans l' fond d' sa culotte qu' i cache sous sa soutane ". La mort est vécue comme un moment suprême, et épatant de l'existence non parce qu'elle débouche sur une autre existence, mais plutôt parce qu'elle coïncide avec l'effacement du personnage : " pour commencer dit-elle en adoptant une position théâtrale, celle de Socrate buvant la ciguë, j' vous dirai donc que ça m'épate un peu de disparaître, avant d'ajouter(300)j'allais être supprimée, rayée, effacée. Çà, alors, c'est vraiment curieux.(…) quand n'importe quoi disparaît, c'est déjà drôle. Mais moi. Ça alors, ça d' vient renversant ". A travers tous ces exemples, il apparaît que la mort, en tant qu'événement à la fois banal et exceptionnel, constitue un spectacle de choix dans Le Chiendent que ce soit pour ceux qui assistent à la scène de la mort, ou ceux qui s'apprêtent à vivre l'expérience. La mort est certes un élément spectaculaire dans le roman, mais le spectacle se manifeste autrement, notamment grâce à la présences de personnages typiques.
  2- Des personnages de spectacle.

    En effet plusieurs personnages du Chiendent, par leur singularité et leur différence, donnent l'impression de sortir directement de l'univers hautement spectaculaire qui est celui du cirque. Deux personnages au moins sont conformes à cette vision : Il s'agit évidemment de Bébé Toutout le nain et de Peter Tom l'Anachorète, le frère d'Ernestine qui est un prestidigitateur et un professeur de magie blanche, et qui justement fait des tournées dans toute l'Europe pour donner des spectacles. A ces deux personnages, on peut également ajouter l'autre frère d'Ernestine qui, par son apparence de Zouave, attire également les regards ; en témoigne le passage qui décrit l'entrée du personnage sur scène J256 : " le frère d'Ernestine, souligne le narrateur, arbore un superbe uniforme de zouave, constellé de quatre décorations et barré à la manche du ruban argenté, témoin de son grade. Son apparition provoque parmi les spectateurs des appréciations diverses… ". Même Pierre le Grand, comme on va le souligner un peu plus tard, se présente lui aussi à un certain moment comme un comédien qui maîtrise l'art du déguisement, et le jeu des masques. Parmi tous ces personnages, Bébé Toutout est peut-être celui qui représente le mieux la veine théâtrale du texte, et sa dimension caricaturale aussi. Par son nanisme, ce personnage rappelle en effet, non seulement les contes merveilleux, mais aussi, par opposition, le monde gargantuesque et pantagruélique de Rabelais par exemple, où le spectacle naît justement de l'amplification de quelques détails distinctifs, et de la déformation du corps et du comportement. Ce sont là effectivement quelques ingrédients de la démesure caractérisant certains spectacles. En témoigne d'ailleurs les appellations que Narcense utilise pour le désigner : il est d'abord appelé le nain, puis le curieux oiseau(67),ensuite (68) comme une teigne humaine impuissante et écrasable, comme une crotte, un ciron, un micron, un ion, un neutron, un parasite,(69), un pou etc. (voir à ce propos le portrait de ce personnage à la page 67). Autant de nominations qui partagent toutes le sème de la petitesse, et qui montrent l'émerveillement, ou du moins la surprise de Narcense devant le spectacle d'un homme différent, qui va se définir par la suite comme étant un homme du cirque. Le choix du romancier d'introduire ce personnage et de le retirer dans la même section du deuxième chapitre(2ème), tout en annonçant son retour prochain dans le roman permet, en fait, de créer un effet d'attente chez le lecteur qui met en valeur ce personnage, et qui rehausse encore son côté spectaculaire. Cela va se confirmer après sa réapparition sur scène à partir de la page (330)- (voir surtout p.345 où la répétition de la même structure comparative et relative " comme+nom+phrase relative " présente le personnage comme une curiosité, et fait de lui une cible du regard de la famille Marcel qui tente de l'identifier et de le définir ) -. La discussion entre le nabot et Etienne dans la section suivante(349) sur l'être et l'apparence, et la réponse donnée par Bébé Toutout contribuent justement à présenter l'existence elle-même comme un spectacle où chacun est obligé à choisir un rôle parmi les rôles potentiels qui s'offrent à lui. Pour le nabot, comme il le souligne lui-même (p.351), " il ne reste plus que deux routes: le cirque ou celle que j'ai prise "i.e. le parasitisme. Ainsi, le personnage, comme son nom l'indique, se transforme une sorte d'animal familier qui vient en quelque sorte remplacer le chat mort d'Etienne, tout en se donnant en spectacle devant son public restreint. Le spectacle est donc pour lui non seulement un métier, c'est une condition, une raison d'être, si ce n'est l'être lui-même. Tout cela rejoint la problématique de l'être et de l'apparence qui est développée tout au long du roman. Cette problématique semble d'ailleurs se résoudre en fin de compte en optant pour le parti de l'apparence et du masque, étant donné que tous les personnages s'avèrent, vers la clôture du roman, comme des êtres protéiformes, en perpétuelle construction et destruction. Le regard, en tant qu'élément essentiel du spectacle, dans la caractérisation, et dans la construction du personnage dans Le Chiendent.
   II-Le regard : chute ou naissance du personnage ?
    1-Espionnage et voyeurisme.

Le regard est omniprésent dans le roman, non seulement à travers les différentes descriptions qui parsèment le texte, mais aussi, à travers le comportement des personnages eux-mêmes. Le voyeurisme est l'un des traits de caractère que l'on retrouve chez plusieurs personnages, notamment chez Narcense, Théo, Saturnin et madame Cloche. Saturnin n'hésite pas à lire les lettres de son locataire, et par la suite à intervenir dans sa vie. La connaissance des secrets des autres constitue déjà pour lui une manière de stimuler son imagination créatrice, d'autant plus qu'il a des prétentions littéraires. Si ce regard se présente essentiellement comme un regard espion - comme c'est le cas d'ailleurs aussi chez la plupart des personnages qui font des métiers similaires dans le roman, notamment Dominique (le frère) et le gérant du bistrot d'Obonne - le regard de Narcense et de celui Théo semblent identiques parce qu'ils ont une dimension érotique manifeste. Ce sont des voyeuristes qui volent des moments de plaisir en regardant l'objet désiré à son insu. Théo est présenté au début du roman comme un adolescent qui découvre la sexualité à travers, non seulement des images de femmes qu'il cache dans ses livres - comme c'est le cas à la page18 (fin de paragraphe)- mais aussi en épiant à partir de la terrasse de leur maison acéphale madame Pigeonnier (une prostituée semble-t-il), avec laquelle il aura par la suite une relation. Narcense s'offre également ce genre de spectacle pour nourrir ses phantasmes érotiques. Il est, en effet, surpris dans la 6ème section du premier chapitre par Théo en train de se masturber en regardant à travers la grille de la maison madame Marcel (mère de Théo) qui était dans la cuisine. Quant à madame Cloche, son voyeurisme est d'un autre type. C'est une adoratrice des corps et des cervelles brisés. Elle retourne souvent dans la terrasse d'un café pour assister à l'un de ces accidents qui la font réjouir. Elle n'hésitera pas du reste à se hasarder la nuit dans la forêt des Mygales pour assister au spectacle de la pendaison de Théo. Son attitude lorsqu'elle découvre la corde coupée sur le lieu du prétendu crime est très significative. Elle trahit une jouissance semblable à celle que procure à Narcense son regard érotique : " elle saisit la corde, souligne le narrateur(p.109).Oui une corde de pendu. Mais qui avait été pendu ? A genoux, sur l'herbe, elle tenait le lacet dans les deux mains, et le contemplait, et tremblait, émue. "Si le regard, chez ces personnages est essentiellement une source de jouissance, on a également dans le roman l'exemple d'un regard désintéressé qui s'arrête au niveau constatif. Ce regard présente par conséquent une vision différente du monde, dépouillée justement de ce qui lui donne sa dimension spectaculaire, à savoir la dimension humaine. Il s'agit du regard de Jupiter le Chien qui nous permet de voir le monde, et plus précisément, la cérémonie de l'enterrement de la tante de Narcense, d'un autre œil. Ce regard naïf permet de dévoiler d'autres sources de spectacle dans ce qui constitue normalement une situation sérieuse. L'aspect dramatique de la mort se transforme, une fois passée par ce regard, en une véritable situation comique.. Le prêtre est ainsi perçu par Jupiter comme " un meussieu en jupons[qui] se met à chanter, accompagné de deux petits garçons habillés en filles… ", puis comme " l'homme-femme qui gronde une chanson menaçante " ; les hommes en deuil sont présentés comme des " bipèdes noircis ". Le tout se termine d'ailleurs par l'éclat de rire général provoqué par la maladresse du chien. C'est dire toute la relativité du regard, et par là-même celle de l'existence humaine elle-même : " Dès qu'on regarde les choses d'une façon désintéressée, pense Etienne( à la page 183 ), tout change. " C'est ce qui provoque chez lui une véritable réflexion sur les rapports qu'entretiennent l'être et le paraître dans l'existence humaine : cette existence ne se réduit-elle pas justement à un simple spectacle qui se donne en permanence. C'est, paraît-il, ce que pense Pierre : " pour moi, dit-il, (p.187) les choses, le monde n'a pas la signification qu'il se donne, il n'est pas ce qu'il prétend être." Si l'illusion se situe au niveau du monde trompeur selon pierre, Etienne au contraire voit que l'origine de l'illusion est à chercher dans le regard de l'homme lui-même qui croit voir une chose, mais ne voit rien en réalité. Le regard et son évolution dans le roman sont essentiels pour définir le personnage, et lui donner une consistance : " les métamorphoses du regard, peut-on lire dans Le Dictionnaire des symboles, ne révèlent pas seulement celui qui regarde ; elles révèlent aussi, tant à lui-même qu'à l'observateur, celui qui est regardé (…) Il est un réacteur est un révélateur réciproque du regardant et du regardé. Le regard d'autrui est un miroir qui reflète deux âmes. " Le rapport entre Pierre l'observateur et Etienne l'observé soutient ce propos.
  2- Au commencement était le regard.

    L'une des premières phrases du roman décrit la naissance d'un monde ; le narrateur " venait d'ouvrir les yeux. " Ce sont ces yeux là qui vont transformer la silhouette en personnage qui a une véritable consistance, une matérialité tridimensionnelle. Etienne Marcel ne devient personnage, et n'acquiert une existence romanesque que lorsqu'il est vu et choisi par le narrateur ; mais ce qui le hisse réellement au rang d'être, c'est la découverte de son propre regard : " Lorsque j'ai regardé le monde, dit-il, (p.117)j'ai commencé à exister. " Il ne quitte la condition de silhouette que lorsqu'il a osé transgresser la coutume et la linéarité de son trajet habituelle pour jeter un coup d'œil sur les canards qui flottaient dans un chapeau imperméable. C'est à partir de ce moment là seulement qu'il va commencer à voir autour de lui. C'est ainsi qu'il fera la connaissance des belhôtel, et la connaissance des membres de sa propre famille qu'il ne connaissait pas vraiment. " Ce n'est pas de sa faute, dit-il,(p.78) en parlant du monde plein de mystères, mais de la mienne. Il m'a suffi de tourner la tête à droite au lieu de la tourner à gauche, de faire un pas de plus et j'ai découvert des choses à côté desquelles je passais chaque jour, sans les voir. " Pourtant si ce regard a permis au protagoniste de prendre conscience du monde, s'il lui a permis de naître en tant que personnage, il l'a condamné en même temps à une forme de déchéance et de chute. C'est le prix de toute transgression de la règle. Le cheminement d'Etienne rappelle en quelque sorte l'essai d'Heinrich von Kleist sur le théâtre des marionnettes. Dans cet essai Kleist distingue trois états, ou trois conditions de l'existence. La première condition est celle de la marionnette qui surclasse l'acteur humain, parce que justement n'ayant aucune conscience du monde, ses gestes sont plus souples car ils obéissent à la seule loi de la gravitation. La deuxième condition est celle de Dieu qui a une conscience parfaite. Au milieu de ces deux extrêmes se trouve l'acteur humain qui n'a ni la non conscience parfaite de la marionnette ni la conscience parfaite de Dieu, d'où sa déchéance. Nous retrouvons dans Le Chiendent une évolution similaire. Lorsqu'il était une simple silhouette, Etienne était proche de la condition de la marionnette, et par là-même il était un acteur parfait. Pourtant, une fois qu'il s'est aperçu de l'existence du monde, une fois qu'il a regardé le monde, il va subir une forme de chute, et reconnaîtra la condition humaine : (voir le passage important de la page 117) " j'ai beaucoup changé ces derniers temps, dit-il, je m'en aperçois maintenant oui le monde n'est pas tel qu'il apparaît, du moins qu'on vit tous les jours la même chose alors on ne voit plus rien il y a pourtant des gens qui vivent tous les jours moi, au fond je n'existais pas. " Etienne va néanmoins reconquérir son innocence d'origine en retrouvons à la clôture du roman la condition de la marionnette. Cela explique en quelque sorte la structure cyclique de l'œuvre. Le regard est, comme on vient de le voir un élément essentiel de la représentation dans Le Chiendent de Queneau. Il est pourtant nécessaire de souligner que le spectacle se manifeste dans les autres couches, plus profondes, du texte.
  III- De l'écriture du spectacle au spectacle de l'écriture
    1 Le rêve, ou le double spectacle.

A vrai dire le spectacle s'inscrit dans la structure même du roman. Les sept chapitres sont divisés en une succession de petits tableaux, et chaque chapitre se termine par un intermède qui se distingue d'ailleurs, au niveau typographique, par l'emploi de l'italique. Ces intermèdes qui rappellent évidemment ceux du théâtre introduisent une forme de diversion, une pause entre le spectacle principal, déplaçant l'intérêt du lecteur vers d'autres spectacles qui donnent des indications importantes pour mieux connaître le personnage, et prendre conscience de son épaisseur. Ainsi le premier intermède nous introduit dans l'univers onirique de plusieurs personnages (pp.56/59). Ceux-ci s'effacent complètement, et deviennent à la fois spectateurs et lieu du spectacle, d'où l'emploi anaphorique au début de chaque séquence onirique du déictique " ici " qui renvoie, en même temps aux corps endormis et à la vision qui s'y déroule. Le personnage se dédouble, et assiste à un spectacle dont il constitue l'acteur principal : il est à la fois le " je"qui rêve et le " il " qui est rêvé. Le deuxième intermède (pp.119/123) réinvestit le même procédé onirique, et transpose le rêve tourmenté de Narcense qui vient à peine d'échapper à la mort. Nous retrouvons dans ce rêve le même phénomène de dédoublement qui produit chez le rêveur une distance entre celui qui rêve et celui qui est rêvé. Cette distance est d'ailleurs suggérée au début de la page 120 : " parallèlement, lit-on, un homme nageait : lui-même ". Cette distance est toutefois abolie grâce à une fusion du monde onirique et du monde réel : un rapprochement est fait, après le réveil de Narcense, entre le naufrage rêvé et le suicide manqué. Cette association est faite parallèlement avec l'apparition de l'unique occurrence du 'je' dans le deuxième intermède: " j'ai commencé par un naufrage(…)naufrage dans une forêt ". On soulignera en plus le système d'échos qui entretient l'illusion d'une osmose entre le spectacle onirique, et le quotidien du personnage. C'est le cas notamment dans les pages 121 et 123 : dans le rêve et dans la réalité, Narcense est victime d'une illusion visuelle. Le spectacle du monde, tel qu'il se présente dans ce passage, est soumis aux contraintes de la perspective qui limite le champ du regard : " l'horizon, châtreur universel, ne laissait rien émerger " , lit-on au milieu et à la fin du passage, c'est-à-dire au milieu du cauchemar et après le réveil du personnage. Ce qui renforce encore plus la nature spectaculaire de ce passage onirique, c'est le recours massif à la description, d'où la présence marquée des verbes descriptifs, l'emploi de l'imparfait de description (lire le 1er paragraphe du passage 119),Et des comparaisons. La profusion des verbes de perception dans l'ensemble de la dernière section du 2ème chapitre va dans le même sens :dans le 2ème paragraphe seulement nous pouvons relever une multitude d'occurrences (il s'aperçut, il apercevait, il ne voyait, il sentait, etc.)Bien évidemment, la description est inséparable ,dans cet extrait, avec le récit, comme le souligne aussi la profusion des verbes au passé simple. Toutefois, dans le cadre du double spectacle que constitue le rêve, le récit lui-même est le fruit d'un spectacle, dans la mesure où celui qui raconte est en même temps le témoin de ce qui se passe dans ce monde onirique.
     2 l'écriture comme spectacle.

Le dédoublement du personnage que nous avons observé dans ce passage semble d'ailleurs à l'origine de la production littéraire, et de l'écriture en général ; L'écriture étant conçue dans le roman comme un véritable spectacle. C'est ce qui se confirme dans les autres intermèdes. Celui qui clôt le troisième chapitre (176/180) présente, en effet, le rituel de l'écriture tel qu'il est pratiqué par Saturnin comme une véritable représentation, qui est cette fois d'ordre mnémonique (J voir le dernier § de la page 179). Cette représentation-le terme est d'ailleurs utilisé deux fois dans ledit paragraphe- qui fonde l'acte d'écrire implique effectivement le dédoublement du personnage-écrivain :" il veut écrire, souligne le narrateur (p.179), alors il souffre, parce qu'il y a quelqu'un qui pense derrière lui. ".Ce dédoublement, et cette nécessité d'entrer dans la peau de plusieurs personnages, qui est le propre du jeu théâtral, institue justement l'écriture romanesque en spectacle. Cela se confirme effectivement dans le cinquième intermède réservé à Pierre le Grand, un personnage protéiforme qui joue dans le roman des rôles multiples, à la fois personnage, narrateur homodiégétique et ,en tant qu'observateur, double de l'écrivain. En effet, Pierre se présente dans ce passage comme un personnage qui appartient au monde de la représentation, et du spectacle, et surtout comme quelqu'un qui maîtrise le jeu des masques. Grâce à lui entrée du personnage sur scèneectacle : " Vous le devinez sans peine, dit-il (p.314), tout ce que je vous dis de mes ancêtres, ce sont anecdotes supposées et moi-même je joue la comédie. ". D'ailleurs, il se présente soi-même comme quelqu'un qui a les apparences d'un romanichel, c'est-à-dire, une espèce de bohémien, de saltimbanque ; un homme de cirque qui est en même temps un conteur d'histoire :" je suis de cette espèce, vous ai-je insinué tout à l'heure, affirme-t-il (p.315). j'accompagne cette race à travers les peuples d'occident en disant la bonne aventure ". Le spectacle ici est donc le lieu où se rencontrent l'écriture et la représentation, ou le jeu des masques. Pierre change constamment les masques et d'identités. Il ne se contente pas de raconter, il incarne ses personnages et leur prête son corps : " j'ai connu un personnage qui possédait un rude secret, raconte-t-il, (…) il était mort "(v.p.317), mais juste après, dans la page suivante (318)le narrateur souligne qu' " il enleva son masque de romanichel aux yeux verts et l'effaça entre ses mains comme un escamoteur fait d'un mouchoir. Puis ajoute-t-il, il prit une figure et se la colla sur la face et se mit à parler. c'est moi, le mort ". Pierre est donc avant tout un être protéiforme, une succession de masque : " il bâilla de nouveau, souligne le narrateur, songea à l'aspect du professeur de magie blanche, puis choisit l'apparence habituelle ". Ce dernier fragment de la phrase montre évidemment que l'identité principale du personnage est elle-même une identité d'emprunt, une apparence parmi d'autres. C'est ce qui rapproche du reste l'écriture romanesque du récit onirique que nous avons déjà évoqué. Dans les deux contextes, les personnages ont une certaine malléabilité qui leur permet de jouer des rôles différents dans des situations différentes. L'exemple de madame Cloche est à ce propos significatif. Au début du roman, ce personnage nous est présenté comme une Belhôtel qui a perdu son mari, et qui rêve d'être riche pour vivre comme une princesse, et récupérer sa jeunesse. Mais ce qui distingue essentiellement ce personnage, c'est surtout son amour du spectacle, et son imagination fertile qui construit de toutes pièces, à partir de détails très simples, des scénarios imaginaires complexes (en l'occurrence le prétendu trésor du père Taupe convoité par les prétendus voleurs). Son évolution dans le roman la présente, en effet, comme un personnage qui se détache progressivement du réel pour plonger complètement, à la fin, dans la fiction. Elle est par là-même représentative de l'évolution du roman lui-même qui dénonce, surtout dans son dernier chapitre, toute illusion référentielle, en évacuant l'histoire (au double sens du terme), privilégiant par là-même le spectacle, le jeu, voire l'improvisation sur le vraisemblance traditionnelle. On a dès lors l'impression de quitter le terrain du roman classique pour s'aventurer dans un autre univers où la fiction réclame et proclame à la fois son caractère fictif. C'est le cas notamment dans la dernière section du livre, où se tient essentiellement, en guise de conclusion, un discours méta-romanesque (cf. page 431). On retiendra surtout le passage où Madame Cloche se demande " --alors comme ça, l'temp, c'est rien du tout ? Pus d'histoire ? "-- Qu'est-ce que ça fout ? lui répondit-on " ensuite " ils se séparèrent sans rien dire, car ils ne se connaissait plus, ne s'étant jamais connus ". Ce passage annonce le caractère cyclique du roman, et confirme pour les personnages acteurs- et partant de là, pour le lecteur aussi- la possibilité de tout recommencer au mépris de la chronologie et de la linéarité temporelle traditionnelle. Cela institue l'écriture et la lecture en jeu théâtral, en spectacle, et plus précisément en une forme de commedia dell'arte . Tout le roman apparaît dès lors comme une représentation, où les acteurs répètent des rôles, et donnent un spectacle à l'intention du lecteur. Ils sont d'ailleurs conscient de leur statut de personnage, d'êtres de papier : " on se crée avec le temps, affirme Saturnin (p.429), et le bouquin vous happe aussitôt avec ses petites paches de moutte. Nous autres oui, on est comme ça et tous ceuss-là qui nous entourent, ô reine ma sœur, tes généraux foireux, tes soldats de bois de campêche et les poissons de l'étang voisin qui n'arrivent pas à dormir. Double vie, double nœuds. ". Il est tout à fait normal alors de constater le retour en force de la théâtralité dans la clôture du roman, et plus précisément dans son dernier paragraphe, où fusent les termes masque, personnage, forme, et silhouette. Il apparaît donc que l'écriture, telle qu'elle est mise en scène, dans le roman , se présente essentiellement comme une activité ludique qui favorise la représentation. L'écriture n'est pas seulement un lieu où se produit un spectacle, elle est elle-même spectacle, dans la mesure où cette écriture s'amuse à dévoiler ses procédés, voire à les exhiber [ certains passages ressemblent d'ailleurs à de véritables exercices de style (voir par exemple les variations sur une même phrase (p.107/345), ou encore les listes verticales (p.141/142)]. Chacun des personnages semble, en fait, constituer une partie de l'auteur, qu'il s'agit de Pierre le grand qui collecte les données et qui observe les gens, ou d'Etienne Marcel qui devient progressivement un esthète, et un philosophe, ou de Sidonie Cloche qui possède une imagination débordante, ou encore saturnin qui se présente lui-même comme un écrivain, et qui, un certain moment s'adresse au lecteur en tant qu'écrivain du Chiendent. Le spectacle de l'écriture (ou l'écriture en spectacle) exige également un lecteur qui est lui aussi engagé non seulement en tant que spectateur, mais surtout en tant qu'acteur qui participe dans la représentation.
    3 Le lecteur sur scène

En fait, tout l'épisode de la guerre qu'on retrouve dans le dernier chapitre du roman s'écarte progressivement de la trame initiale pour s'engager dans une voie plutôt surréaliste et onirique. Il est vrai qu'on peut expliquer cela comme une réaction contre l'absurdité de la guerre, comme le montrent d'ailleurs plusieurs passages ironiques du texte ; mais c'est aussi une manière de rompre avec le réel décevant,( c'est le cas, par exemple de madame Cloche qui devient à la fin du roman une reine et un chef militaire exactement comme elle s'est vue dans son rêve dans l'intermède onirique qui clôt le premier chapitre p.58).C'est une manière aussi de rompre, sur le plan littéraire, avec les horizons d'attente traditionnels du lecteur, en faisant de la lecture elle-même une forme de participation au spectacle. Dans La section qui commence à la page 407 (qui rappelle d'ailleurs certains passages du livre de Marcel Benabou Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres où cette figure de l'anabase est fortement utilisée aussi), Saturnin, en double de l'auteur, s'adresse directement et avec ruse au lecteur, avec l'intention de se jouer avec lui, ou en tout cas de le perturber J (lire à ce propos le passage 408/409). " ça avance mon grand ouvrage. Hein ? Regardez le numéro de la page en haut à droite et comparez avec le numéro de la fin, eh bien, il ne reste plus beaucoup à lire, s'pa ? etc. ", " ceusses qui se frottent les mains parce que c'est bientôt finis. Vous réjouissez pas, mes petits bonhommes. Vous le regretterez ! c'est moi qui vous le dit ". Bien évidemment lorsqu'on termine la lecture du roman, on comprend que cette mise en garde concerne aussi bien le lecteur virtuel que le lecteur réel, car il est impossible de finir ce roman, dans la mesure où la fin cyclique du livre condamne le lecteur lui-même comme un Sisyphe à se retrouver au point de départ. Les autres lecteurs qui se plaisent dans la lecture du roman ne sont pas pour autant épargné, puisqu'il sont eux aussi sujets à l'ironie de Saturnin : " Venez ici, sur mon cœur, mes enfants, que je vous y serre, leur dit-il (p.409), vous voulez continuer, mais allez-y ! Continuez ! En avant ! En avant ! En avant ! Courage ! ".Il apparaît donc clairement que le lecteur lui aussi devient un jouet entre les mains de l'auteur. En fait, dans cette même section, le lecteur -et c'est là que réside encore une fois le caractère spectaculaire de la lecture dans Le Chiendent - joue lui-même un rôle de personnage, et dès lors, il est traité comme un acteur, voire en subalterne : " Il est possible, affirme Saturnin,(407) que quelques lecteurs, simples troufions ou caporals, souaillent parvenus jusqu'ici, désireux de s'instruire, et avides de comprendre. Qu'ils tremblent, alors ! car je leur P-a-r-l-e.(…) Gentil, gentil lecteur, ajoute-t-il un peu plus tard, soldat zou caporal, moule à gaufre, fesse de farine, je ne te cacherai pas plus longtemps, je suis soûl, soûl comme une vache, salement soûl ". Ce passage est très important, car non seulement il s'inspire d'une écriture de l'ivresse qui bouscule les habitudes de lecture, mais en plus il évoque le spectacle des cérémonies saturnienne, comme l'indique du reste le personnage/auteur à la page 408 : " je garderai ma gueule digne et puissante de saturnien ".Or justement, qu'est-ce qui caractérise ces cérémonies saturniennes, sinon une forme d'inversion des rôles durant tout le temps de la cérémonie. En l'occurrence, nous avons le personnage qui nargue le lecteur, et qui prend le dessus sur lui. La nature ludique de ses rapports reste toutefois évidente. Le lecteur n'est pas ménagé certes ; mais cela, semble-t-il, est nécessaire pour lui faire comprendre qu'il est en train de lire quelque chose de différent, et qu'il doit participer dans le spectacle général, non seulement par sa lecture passive qui est d'ailleurs raillée, mais par son imagination même. Bref, il doit participer dans la production du texte, et non seulement le consommer : " le lecteur qui cherche des romans achevés, dit Unamuno dans un passage cité par Benabou dans Comment je n'ai écrit aucun de mes livres, (35) ne mérite pas d'être mon lecteur : il est lui-même déjà achevé avant que de m'avoir lu ".  

FIN



  confidentialite