|
La stylistique gagnerait à connaître le langage
de l'inconscient
L'étude de Charles Mauron
est expérimentale: il faut y lire un dialogue entre une
pensée qui interroge et les faits qui répondent.
L'auteur voudrait, par cet ouvrage, démontrer
la validité de la méthode psychocritique, fondée sur ses travaux
antérieurs. Il a choisi de le faire empiriquement. Les textes
analysés sont empruntés, pour des motifs théoriques et pratiques,
à quatre poètes lyriques du XIXe siècle, un poète épique du
XIXe, trois poètes dramatiques du XVIIe siècle.À l'appui des poèmes de Mallarmé, Baudelaire, Nerval, Valéry et Mistral, et des pièces de Corneille, Molière et Racine, le psychocritique recherche dans les textes, isole et étudie l'expression de la personnalité inconsciente de leur auteur. La recherche se situe ainsi par rapport à trois courants de la critique contemporaine : classique, médicale et thématique. La méthode psychocritique comporte quatre opérations : superposition des textes révélant les structures où s'exprime l'inconscient ; étude de ces structures et de leurs métamorphoses ; interprétation du mythe personnel ; contrôle autobiographique. Car le mythe fournit une image du "monde intérieur" inconscient de l'auteur, avec ses instances, ses objets internes, ses mois partiels, son dynamisme. L'acte poétique apparaît ainsi comme un projet d'intégration de la personnalité, dans un contexte vécu et daté ; et ce projet prend la forme d'un être de langage. La psychocritique recherche dans les textes, isole et étudie l'expression de la personnalité inconsciente de leur auteur. Elle se situe ainsi
par rapport à trois courants de la critique contemporaine
: classique, médicale, thématique. Cette situation s'explique
par l'histoire des réactions de la critique littéraire en
France à l'idée même d'une personnalité inconsciente : au
refus, puis à l'enkystement, succède le compromis mal avoué.
La psychocritique est née d'une lente recherche des solutions
plus rationnelles. Elle a défini sa technique et c'est cette
dernière qui fixe les frontières de la psychocritique avec
la critique classique (superposition des textes et technique
des libres associations), avec la psychanalyse médicale
(différence de but), enfin avec la nouvelle critique thématique
(référence à une science de l'inconscient). Le souci original
de la psychocritique est de séparer dans les textes les
groupes verbaux d'origine probablement inconsciente (réseaux
d'associations obsédantes) des systèmes de relations volontaires
: logique, syntaxe, figures poétiques, ordonnances phonétiques.
Elle s'oriente vers une psychologie de la création fondée
sur une relation à trois termes : la réalité extérieure
- le moi conscient et son langage - l'inconscient et ses
modes propres d'expression.
La méthode psychocritique comporte quatre opérations : superposition des textes révélant les structures où s'exprime l'inconscient - étude de ces structures et de leurs métamorphoses - interprétation du mythe personnel - contrôle biographique. Le progrès du présent ouvrage est calqué, autant que possible, sur celui des opérations. Ainsi se justifie le contenu des diverses parties de cet ouvrage. I. Introduction. II. Technique et premiers résultats de superpositions. III. Émergence du mythe personnel. IV. Interprétation et contrôle du mythe personnel. V. Ajustement, sur des problèmes particuliers, des points de vue de la psychocritique et de la critique classique La deuxième
partie du livre est consacrée notamment à l’étude des réseaux
qui assurent au texte sa cohésion. Une première illustration
de la méthode est fournie par la superposition de trois
sonnets de Mallarmé : l'analogie des sujets facilite l'opération.
Victorieusement fui... offre un sens général assez clair
et développe une seule métaphore. Mais une ambiguïté affective
se révèle surtout dans le premier quatrain. Les mots de
ce quatrain, aisément déliés de leur fil syntaxique, s'ordonnent
en réseau d'associations affectives. Ce réseau a-t-il une
qualité de hantise ? La chevelure vol d'une flamme... offre
une métaphore différente ; la superposition des deux sonnets
les brouille donc, mais accuse le réseau, car il se retrouve,
en effet, dans le second sonnet. L'opération répétée donne
les mêmes résultats. Le réseau constitue donc une structure
autonome par rapport aux structures conscientes. Dans chaque
sonnet, ce réseau est d'ailleurs accroché au terme latent
de la métaphore. Il représente apparemment une dramatique
réalité intérieure dont la conscience ne connaît qu'une
image-écran. Il est essentiel de préciser la nature probable
de cette réalité.
Pour la psychocritique,
qui admet l'action de processus inconscients, le réseau
autonome manifeste un phantasme obsédant. La critique classique
ignore le problème. La critique thématique a admis les réseaux
mallarméens, mais y voit plutôt l'expression d'une attitude
métaphysique profonde. L'analyse de l'ouvrage de J.P. Richard
sur Mallarmé illustre les contradictions psychologiques
d'une telle interprétation : fausse unité du "moi profond",
origine ambiguë des images, idée sommaire de l'expression
et du déchiffrage, fantaisies imaginatives réduites, en
fin de compte, à l'expression d'un projet métaphysique.
Outre Mallarmé, Baudelaire, Nerval, Mauron a aussi appliqué
sa méthode sur quelques œuvres de Valéry.
Valéry admet-il, dans la création poétique, l'intervention de processus inconscients ? On est tenté d'en douter. Cependant Valéry avoue franchement que l'opération poétique n'est pas toute volontaire. Le plaisir esthétique ne dépend pas de nous. La force d'intérêt qui le commande vient ou s'en va à sa guise. Le plaisir esthétique combine des éléments dont plusieurs sont gouvernés par l'inconscient. Des facteurs involontaires jouent à chaque étape de la création. Les mots s'imposent au poète, "exigent" images ou figures. Les vers, comme les pensées, peuvent être "donnés" tout faits. La composition du poème cristallise autour de ces "îles". Cette croissance du poème surprend le poète comme le prouve la genèse de La Jeune Parque. Partout, un "donné", extérieur ou intérieur, non seulement entre dans la composition de l’œuvre, mais l'oriente et lui sert de parangon. Une part de ce donné peut donc avoir pour origine la personnalité inconsciente. Ainsi, ce que Valéry nous rapporte de son expérience poétique ne nous interdit nullement d'appliquer la psychocritique à son oeuvre. La superposition du Cimetière marin et d'un fragment continu de La Jeune Parque permet de déceler une série de coïncidences. Les thèmes se succèdent dans le même ordre. Certaines de ces coïncidences furent sûrement conscientes, mais d'autres, et surtout le parallélisme des deux suites, n'ont probablement pas été reconnues. La genèse du Cimetière marin, d'après les manuscrits et ce qu'en dit Valéry lui-même, autorise une explication des faits plus probable qu'un jeu de réminiscences. Un réseau, lié aux souvenirs personnels du poète à Sète, s'est exprimé d'abord dans La Jeune Parque, puis, plus difficilement(car le poète parlait de soi) dans Le Cimetière marin. Une étude plus minutieuse des associations verbales, à partir des mots "cœur" et "sources" va nous conduire aux idées suivantes : frémissement de feuilles - bruit du cœur qui pourrait s'arrêter - sein allaitant - bonheur de l'enfant (et de l'esprit) buvant au sein de la "mère intelligence" - angoisse d'une interruption -sein mordu arrêtant le cœur - sein mordu par le serpent - bonheur de mordre, puis horreur d'être mordu (par la mort) - morsure du serpent, de l'ombre, du ver, de la flèche - sein pétrifié - pleurs- larmes et accouchements - désir et refus de maternité - sein maternel détruit : grotte et citerne - restauration du sein - eau douce et profonde. Ce réseau associatif ne constitue pas un système de relations voulues. Cependant, le retour des associations atteste une cohérence et révèle une ordonnance latente que la pensée consciente a soumise à ses propres élaborations. La troisième
partie du livre est consacrée aux figures mythique et aux
fantaisies qui assurent aux textes leur cohésion. Ce chapitre
en résume la nature et les fonctions. La satisfaction hallucinatoire
de désir, sa forme la plus primitive, devient projet, puis
activité ludique préparant à l'action. La fantaisie construit
les "objets internes", noyaux de la personnalité, corrigés
par comparaison avec les objets du monde extérieur. A cette
fonction structurante s'ajoute bientôt une fonction restauratrice.
Pour résoudre les conflits, la fantaisie les rejoue en les
corrigeant : elle en reflète le dynamisme.
Entre ces phantasmes, expression de processus inconscients, et les pensées claires, expression de processus conscients, il y a continuité : la frontière est marquée par les libres associations. La pensée claire est, génétiquement, un phantasme corrigé dans la conscience par comparaison avec les données du réel. La pensée poétique veut garder un contact avec cette enfance d'elle-même : d'où l'analogie des figures de rhétorique avec le travail de rêve. La technique psychocritique nous permet d'aller plus profond, jusqu'au réseau des libres associations et à la fantaisie latente. Mauron montre justement la présence de la figure féminine comme figure structurante dans les œuvres poétiques de Mallarmé, de Baudelaire, de Nerval et de Valéry. C’est le
réseaux de ces figures qui permet de dégager le mythe personnel
de chaque auteur. C’est la dynamique de ce mythe qui est
étudiée dans la quatrième partie du livre. L'imagination
de chaque écrivain semble bien s'attacher à un mythe personnel.
Nous savons comment les "objets internes",qui en constituent
les figures, se forment dans la personnalité. Nous savons
aussi que les situations dramatiques reflètent des conflits
internes. Il n'existe pas de relation simple entre la durée
des événements biographiques, celle des processus inconscients
et celle de la vie imaginative. Il n'y a pas non plus indépendance.
La vie imaginative ne doit pas être ramenée ni à un incident
biographique, ni à un choix philosophique. Mais dans cette
vie imaginative, le mythe personnel ne doit être confondu
ni avec le rêve (éveillé ou nocturne), ni avec l'obsession
morbide. Quelle est donc la nature et la force de son influence
sur la pensée consciente ? Un phantasme peut se répéter
pour plusieurs motifs. les "thèmes" d'une oeuvre ne peuvent
être attribués à un événement biographique mineur. En dehors
de tout choc extérieur, le fonctionnement du psychisme peut
entraîner des répétitions de phantasmes, ce cas est beaucoup
plus fréquent que celui du trauma. Enfin, le simple jeu
des échanges entre conscience et inconscient peut introduire
dans la première l'image des conflits et des structures
du second.
La fonction littéraire du mythe personnel nous importe plus
que son origine. Nous étudierons successivement trois modes
d'interprétation. Cette variété se retrouve dans la critique
historique.
A) La psychocritique adopte le plus volontiers le mode d'interprétation appliqué aux rêves par Fairbairn. Le mythe nous fournit une image du "monde intérieur" inconscient, avec ces instances, ses objets internes, ses moi partiels, son dynamisme. Il se distingue du caractère ou du tempérament. Le caractère n'influe pas directement sur l’œuvre : c'est le mythe personnel qui s'exprime (de façons différentes) dans l’œuvre et le comportement. L'interprétation du mythe personnel exige une connaissance scientifique de l'inconscient et une référence aux travaux spécialisés. Comme le prouve l'exemple de Baudelaire, l'expression de l'inconscient doit être étudiée en dehors de tout jugement de valeur. L'interprétation n'en est pas moins riche. Elle porte moins sur la genèse que sur la structure et la dynamique du mythe. Le mythe prend ainsi tout son sens psychique. La psychocritique modifie notre façon de voir la création. L'acte poétique apparaît comme un projet d'intégration de la personnalité dans un contexte vécu et daté ; ce projet prend la forme d'un être de langage. B) Un second mode d'interprétation relie le mythe à la fois aux pensées actuelles et conscientes de l'écrivain et à son passé oublié. Courant en psychanalyse, il est souvent impossible en psychocritique. Le rattachement d'une oeuvre à son contexte biographique est difficile, le Molière créateur étant aussi bien Célimène qu'Alceste. L'enfance est toujours mal connue. Les recherches biographiques de la critique historique ne sont pas moins justifiées pour cela. Ce second mode d'interprétation rencontre des résistances mal fondées. Il s'impose quand il y a eu un trauma. C) Le troisième mode d'interprétation
doit beaucoup à C.-G. Jung. Il fait, du mythe personnel,
l'expression individualisée et complexe de mythes collectifs.
Il est passible des mêmes critiques que le second mode,
mais aggravées par l'intervention possible d'une conscience
cultivée. Il n'en prouve pas moins son utilité dans l'étude
des genres et des productions imaginatives mi-collectives,
mi-personnelles.
Le sens intellectuel du mot "création" reste mystérieux mais on peut entrevoir son sens affectif et mythique. Dans la langue de la psychologie moderne, la descente orphique aux enfers devient une régression réversible, la possibilité qu'a le poète d'osciller entre deux niveaux psychiques. Nous n'avons pas fait que changer de langage : nous connaissons des formes et des profondeurs de régression. Nous pouvons relier une structure psychique à une étude de textes. La maladie n'est pas reliée à la régression mais à l'irréversibilité. La stylistique gagnerait à connaître le langage de l'inconscient. Le rêve est la forme la plus fruste d'auto-analyse. L'esthétique gagnerait aussi à la connaissance de cette autre "régression contrôlée" que constitue une psychanalyse. Sans confondre le moins du monde analyse et poésie, on peut admettre qu'elles ont en commun un "examen d'inconscience". En assimilant le poète au patient et non au thérapeute, les médecins ont choqué les critiques littéraires. Les faits indiquent simplement que l'art comporte une auto-analyse (d'ailleurs distincte de l'auto-analyse scientifique). Elle a un sens philosophique important. Comment concevoir son rôle esthétique ? La réalité éveille, chez l'homme, le sentiment d'être mal protégé contre un milieu hostile ou indifférent. La communion entre moi et non-moi est menacée. L'art la rétablit, en créant des êtres de langage où la partie la plus vivante de nous-même(perçue par l'auto-analyse) s'unit à des expressions de la réalité. |