Le forçat

je ne vois plus le jour

Qu'au travers de ma nuit,

C'est un petit bruit sourd

Dans un autre pays.

C'est un petit bossu

Allant sur une route,

On ne sait où il va

Avec ses jambes nues.

Ne l'interroge pas,

Il ignore ta langue

Et puis il est trop loin,

On n'entend plus ses pas.

 

Parfois, quand je m'endors,

La pointe d'un épi

Déserte mon enfance

Pour me trouver ici.

Epi grave et pointu,

Epi que me veux-tu?

Je suis un prisonnier

Qui ne sais rien des champs,

Mes mains ne sont plus miennes,

Mon front n'est plus à moi

Ni mon chien qui savait

Quand j'étais en retard.

 

Puisqu'au ciel grillagé

L'étoile des prisons,

Vient briser ses rayons

Sans pouvoir me toucher,

Avec un brin de paille,

Un luisant bout de bois

Et le cil d'une femme

Approchons d'autrefois.

Mais vous vous en allez

Sans atteindre mon cœur,

Brindilles du bonheur,

Mes mains sont surveillées.

 

 

Vous dont les yeux sont restés libres,

Vous que le jour délivre de la nuit,

Vous qui n'avez qu'à m'écouter pour me répondre,

Donnez-moi des nouvelles du monde.

Et les arbres ont-ils toujours

Ce grand besoin de feuilles, de ramilles,

Et tant de silence aux racines?

Donnez-moi des nouvelles des rivières,

J'en ai connu de bien jolies,

Ont-elles encor cette façon si personnelle

De descendre dans la vallée,

De retenir l'image de leur voyage,

Sans consentir à s'arrêter.

 

Donnez-moi des nouvelles des mouettes

De celle-là surtout que je pensai tuer un jour.

Comme elle eut une étrange façon,

Le coup tiré, une bien étrange façon

De repartir !

Donnez-moi des nouvelles des lampes

Et des tables qui les soutiennent

Et de vous aussi tout autour,

Porte-mains et porte-visages.

Les hommes ont-ils encore

Ces yeux brillants qui vous ignorent,

La colère dans leurs sourcils,

Le cœur au milieu des périls?

Mais vous êtes là sans mot dire.

Me croyez-vous aveugle et sourd ?

 

Et voici la muraille, elle use le désir,

On ne sait où la prendre, elle est sans souvenirs,

Elle regarde ailleurs, et, lisse, sans pensées,

C'est un front sans visage, à l'écart des années.

Prisonniers de nos bras, de nos tristes genoux,

Et, le regard tondu, nous sommes devant nous

Comme l'eau d'un bidon qui coule dans le sable

Et qui dans un instant ne sera plus que sable.

Déjà nous ne pouvons regarder ni songer,

Tant notre âme est d'un poids qui nous est étranger

Nos cœurs toujours visés par une carabine

Ne sauraient plus sans elle habiter nos poitrines.

Il leur faut ce trou noir, précis de plus en plus,

C'est l’œil d'un domestique attentif, aux pieds nus.

Oeil plein de prévenance et profond, sans paupière

A l'aise dans le noir et l'excès de lumière.

 

Si nous dormons il sait nous voir de part en part,

Vendange notre rêve, avant nous veut sa part.

Nous ne saurions lever le regard de la terre

Sans que l'arme de bronze arrive la première,

Notre sang a besoin de son consentement,

Ne peut faire sans elle un petit mouvement,

Elle est un nez qui flaire et nous suit à la piste,

Une bouche aspirant l'espoir dès qu'il existe,

C'est le meilleur de nous, ce qui nous a quittés,

La force des beaux jours et notre liberté.

 

Pierre, pierre sous ma main

Dans ta vigueur coutumière,

Pleine de mille lumières

Sous un opaque maintien,

Bouge enfin, je te regarde,

Et même si longuement

Que j'en suis sans mouvement,

Montre ce que tu sais faire,

Montre que tu peux me voir,

Tu me caches ton pouvoir,

Faux petit os de la terre,

Ne te souviens-tu de rien

Au fond de toi cherche bien:

Tu pleurais dans les ténèbres.

 

 

Les pierres du chemin, ah comment se fait-il

Qu'elles soient devenues

Les yeux des cerfs errants, des biches et des loups

Et les yeux du cheval qui s'en allait sans ruses

Se peut-il que ce soient deux cailloux dans le fleuve?

Tournez-vous par ici, mes bêtes galopantes,

Au secours, j'ai besoin de chacune de vous,

Troupeau de taurillons, chevaux faiseurs d'espaces,

Personne n'est de trop pour consoler un fou,

Ah j'ai même besoin des bêtes qui se cachent

Et du grain de maïs au fond d'un sac perdu

 

Pierre, obscure compagnie,

Sois bonne enfin, sois docile,

Ce n'est pas si difficile

De devenir mon amie.

Quand je sens que tu m'écoutes

C'est toi qui me donnes tout.

Tu es distraite, tupèses,

Tu me remplis la main d'aise

Et d'une douceur sans bruit.

Le jour, tu es toute chaude,

Toute sereine la nuit,

Autour de toi mon cœur rôde,

Le tien qui s'est arrêté

Me ravit de tous côtés.






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