Commentaire stylistique :  

 

Texte : « le forçat Â», in  Le Forçat innocent de Jules Supervielle, pp.9-13

 SEMLALI  Mohamed

 

 Introduction :   Â« le forçat Â» est le premier poème de ce recueil de Supervielle, s’intitulant justement le Forçat innocent. Ce poème qui s’étale sur plusieurs pages ( de la page 9 jusqu’à la page 23) se compose de plusieurs sections. Certaines de ces sections portent des titres évocateurs (le forçat, cÅ“ur, Soleil, quatre heures du matin, chambre d’hôtel) et d’autres sections du même poème ne portent pas de titres. C’est la première section, dont le titre reprend en partie celui du recueil, que nous allons analyser, de point de vue stylistique, dans ce commentaire. Cette reprise partielle du titre du recueil appelle d’emblée quelques remarques. En effet, cette répétition de l’appellation « le forçat Â», à la fois dans le titre du recueil, dans le titre du premier poème, et dans le titre de la première section du même poème est très significative dans la mesure où elle détermine, dès l’ouverture, l’identité et le statut de celui qui va prendre la parole. C’est aussi une manière de centrer tout l’intérêt du lecteur sur ce personnage qui va désormais occuper tout le poème. L’article défini qui détermine le mot « forçat Â» n’a pas vraiment dans ce contexte une valeur de notoriété, c'est-à-dire qu’il ne nous présente pas le personnage comme quelqu’un qui est déjà connu de nous (c’est là souvent la valeur de l’article défini ) Au contraire, c’est dans le poème que l’on va justement connaître quelques traits de sa vie, et quelques manifestations de la souffrance de ce personnage. L’article défini, dans ce contexte, a donc plus une fonction de déictique, puisqu’il désigne justement le personnage – objet du poème, et sujet du discours poétique. En comparant le titre du recueil et celui du premier poème, on se rend compte aussi que le poète a omis volontairement dans le titre du poème inaugural le qualificatif de l’innocence. Aussi pouvons-nous supposer que toute les sections du premier poème, sinon tous les autres poèmes du recueil, seront, en quelque sorte, le lieu où doit se manifester cette innocence, et cette humanité du personnage central.  Du point de vue purement stylistique, « le forçat Â» se présente à la fois comme une longue et douloureuse plainte d’un homme qui souffre - d’où notamment la forte présence d’un discours pathétique et émotionnel - et comme l’expression tragique d’un être livré à sa solitude et privé d’espoir, n’ayant plus de relations avec le monde regretté d’autrefois que sous forme de visions et de souvenirs nostalgiques, ayant  jusqu’ici résisté à l’usure du temps et de la solitude. Nous pouvons donc considérer ce poème comme le cri d’un être confronté, dans l’espace carcéral, à une forme de déshumanisation, voire de pétrification, et qui, du coup, se sent sur le point de sombrer dans la folie. Tout cela s’exprime dans le texte grâce à des procédés stylistiques et rhétoriques divers, notamment à travers l’énonciation, le lexique, les répétitions, le rythme et la typographie des huit strophes qui composent la première section, sans oublier aussi le recours aux structures négatives qui envahissent tout le poème, ainsi qu’ à des figures de styles particulières, notamment le recours constant et significatif à la prosopopée. Nous allons donc étudier tout d’abord l’expression pathétique de la souffrance dans le poème, ainsi que la nostalgie qui s’en dégage, ensuite, on relèvera les différents éléments qui renforcent l’idée du destin tragique du personnage.

 

I- Une existence pathétique :

A-ordre et désordre du rythme : l’évolution d’une pensée.

 

« le forçat Â» est un poème hétérométrique dont les huit strophes sont constituées de vers et de mètres hétérogènes. Cette variation des mètres et du rythme est très expressive, car elle épouse souvent dans le poème les sentiments et les sensations du sujet. On peut effectivement relever dans ce poème quatre mouvements de pensée qui diffèrent les uns des autres. Les trois premières strophes, composées toutes d’heptasyllabes, sont, en effet, le lieu où le forçat dresse le bilan de son existence, évoquant notamment le malheur que lui occasionne son emprisonnement, et l’incapacité du souvenir à remédier à ce mal. La quatrième strophe, elle, ne se limite plus au stade de la méditation, puisque le personnage s’adresse directement aux hommes libres dans l’espoir de retrouver les sensations perdues d’autrefois, et dans l’espoir aussi une forme de soutien moral auprès d’eux. Cette quatrième strophe se caractérise par un véritable éclatement, que ce soit au niveau du rythme ( aucune unité rythmique ) ou sur le plan des rimes qui sont quasi absentes. Or cette strophe se termine par l’invocation de l’incommunicabilité entre le forçat marginal et les hommes qui ne veulent guère l’écouter, ni lui parler. On peut donc interpréter cette hétérogénéité des rythmes et des rimes au niveau de la strophe comme une expression subtile de cette rupture forcée avec les hommes, de ce manque de langage commun, de ce manque d’humanité qui sera exprimé par d’autres moyens dans le reste du poème. La cinquième strophe porte ce sentiment de déréliction et de souffrance à son plus haut degré. Elle est le lieu où s’exprime avec plus de force le tragique de la condition et de l’existence menée par les forçats, d’autant plus que ce discours semble proféré, dans cette strophe, non pas par un seul personnage, mais par un  « nous Â» ou un  « on Â»  qui généralisent le propos pour englober tous les prisonniers, et tous ceux qui ont perdu leur liberté. Ce qui est d’ailleurs très significatif, sur le plan rythmique, c’est le recours, contrairement au reste des strophes,  à l’alexandrin, ainsi qu’aux rimes plates pour exprimer, et pour mimer la lourdeur d’une telle existence, et sa monotonie, car en tant que forme régulière, l’alexandrin, accompagné ici par des rimes suivies, marque justement le poids de cette existence soumise à d’énormes contraintes, comme il est dit du reste dans le vers 74 : Â« â€¦notre âme est d’un poids qui nous est étranger. Â» Le dernier mouvement du texte est composé des trois dernières strophes, où l’élément fédérateur est en quelque sorte l’interlocuteur particulier du forçat, la pierre qui constitue désormais, face à l’indifférence des hommes, le seul confident du prisonnier, qui l’empêche de sombrer complètement dans le délire et dans la folie. On remarque, dans ce dernier mouvement la fusion des heptasyllabes qu’on retrouve dans les strophes 6 et 8, et l’alexandrin qui réapparaît dans la strophe centrale n°7. Remarquons qu’ici encore, comme dans la strophe 5, l’alexandrin est associé à un contexte défavorable, celui de la folie évoquée par le personnage (vers113), celui des visions délirantes provoquées par une très longue solitude. La nature hermétique et carcérale de la prison est d’ailleurs mimée, sur le plan rythmique et sur le plan typographique aussi, par la structure cyclique du poème qui commence et se termine par deux strophes qui se composent toutes les deux de vers heptasyllabes (7 pieds). Il paraît ainsi évident que la succession des différentes strophes et des différents types de vers n’est pas arbitraire, et obéit à une volonté du poète d’exprimer non seulement par la langue, mais aussi par la forme et par les rythmes la condition tragique du forçat. Le style pathétique que le prisonnier emploie pour dire sa douleur exploite plusieurs procédés que nous allons développer maintenant.

    B- La plainte du forçat : (le forçat, un poème élégiaque)

                 B-1 Les structures négatives

Coupé du monde et vivant en pleine solitude, le forçat exprime dans les trois premières strophes la distance qui s’est installée entre son bonheur d’antan et son malheur actuel. On remarque effectivement une forte présence des structures négatives qui soulignent cet écart entre les deux époques, ainsi que la disparition du bonheur. On peut relever une multitude d’exemples qui vont dans ce sens : « je ne vois plus le jour… Â» (v1) ; «  on ne sait où il va… Â» (v.7) ; « On n’entend plus ses pas Â» (v.12) « Je suis un prisonnier/ qui ne sait rien des champs Â» (vv.19-20). La fin de la deuxième strophe est entièrement inscrite dans cette logique négative, où le forçat remarque, non sans regret, les transformations qui ont affecté son existence et son être. Dans les vers (21-24), il reprend effectivement le même schéma syntaxique, la même structure négative : [ possessif+ objet x+ éléments de négation (ne+plus) +possessif+objet x] « Mes mains ne sont plus miennes/ Mon front n’est plus à moi/ ni mon chien… Â» La négation est ici, en effet, l’expression d’une dépossession de soi, d’une aliénation du prisonnier qui n’a plus le droit de gérer son existence à son gré. En fait, ces structures négatives sont aussi le signe de la nostalgie du forçat qui ne se rappelle plus que d’une manière très vague des sensations de l’homme libre qu’il était autrefois ; aussi l’expression de la négation intervient-elle, à côté d’autres procédés de style, pour insister sur la rupture forcée qui s’est produite entre le prisonnier et le monde extérieur, un monde qui n’apparaît plus dans son discours que sous forme d’échos lointains, et presque imperceptibles. Ceci apparaît justement à travers la nature des associations lexicales et sémantiques au niveau des trois premières strophes, mais aussi à travers la caractérisation et l’énonciation.

  B2- Énonciation et caractérisation : ou l’estompage des  sensations

Les deux premiers vers du poème insistent sur cet estompage, et sur cet appauvrissement des sensations à cause de l’espace carcéral. C’est ce qui est souligné notamment par le recours à la restriction : Â« ne…que Â», mais surtout par la présence au niveau de la rime de deux éléments antithétiques : le jour et la nuit. Une antithèse qui souligne la contamination du jour et du regard non seulement par l’obscurité de la prison mais aussi par la tristesse et le pessimisme qui y règne. On peut, effectivement, considérer le jour, ici, comme une métonymie  renvoyant par contiguïté à la liberté, à l’espoir, à la lumière, à l’espace ouvert d’une vie sans chaînes : Or tout cela manque au forçat. On soulignera à ce propos, toujours dans les même vers, l’emploi particulier des déictiques de la personne, surtout l’opposition établie entre l’article défini dans « le jour Â» et le possessif « ma nuit Â». Cette opposition est expressive : alors que le jour appartient à tout le monde sauf aux forçats, la nuit, au contraire est propre à ces prisonniers, d’autant plus que le terme nuit dans ce contexte est à prendre non seulement au sens dénotatif, mais, là-aussi, au sens métonymique du mot, dans la mesure où « ma nuit Â» renvoie à tout un univers de souffrance, d’obscurité, de solitude, qui assimilent la prison à une sorte de tombe où le forçat est enterré vivant. Dans cet univers où règne  une obscurité éternelle, les sensations se sont émoussées, et ont perdu beaucoup de leur vigueur. Le monde extérieur, celui de la liberté,  n’y pénètre plus que comme un écho insaisissable. D’ailleurs, le forçat trouve une réelle difficulté à redéfinir ce monde extérieur dont il a depuis longtemps oublié l’image et les sensations. Cela explique la difficulté qu’il trouve à le définir, d’où notamment la présence dans les vers (3/4 et 5/6) d’une double définition, et d’un parallélisme syntaxique et sémantique : « C’est un petit bruit sourd/ Dans un autre pays./ C’est un petit bossu/ Allant sur une route. Â» Cela apparaît aussi à travers le recours, dans l’exemple cité, à des caractérisants qui ont une valeur plus au moins péjorative (petit 2 fois, sourd) dans la mesure où ils marquent la rupture qui s’est installée désormais entre le monde des hommes libres et le monde carcéral. Le monde de la liberté n’apparaît plus au prisonnier que comme une vision lointaine, hors de portée. Cela est marqué non seulement par l’association des structures négatives à ce monde, mais aussi par le recours significatif, dans les vers (3-6) à l’article indéfini : un bruit, un autre pays, un bossu, une route. Ces indéfinis, qui marquent l’indéterminé, insistent sur ce caractère lointain de la liberté, et des sensations qui l’accompagnent. Il y a donc tout un réseau d’antithèses qui s’installe dès le début du poème, et qui renforce l’idée d’un isolement complet du forçat, privé désormais de toute chaleur humaine. C’est ce qui donne d’ailleurs à cette ouverture du poème sa dimension pathétique et plaintive. Au jour s’oppose donc la nuit à la fois métaphorique et concrète de la prison, aux sensations du monde s’opposent désormais la cécité « je ne vois plus… Â», la surdité « on n’entend plus… Â», et même une forme d’aphasie, sinon un oubli du langage universel (v.10 : il (le monde libre) ignore ta langue.) Cela est du reste confirmé, encore une fois, à la fin de la quatrième strophe (vv.63/64) : « Mais vous êtes là sans mot dire/ Me croyez-vous aveugle et sourd ? Â» Délaissé et rejeté par les hommes et par le monde, le forçat recherche un peu de bonheur à travers le rêve et la remémoration, en s’identifiant à l’enfant qu’il était autrefois.

            C-  Le bonheur confisqué 

 C1- Remémoration et prosopopées

L’absence d’interlocuteurs et de confidents dans l’espace carcéral amène le forçat à se dédoubler en s’adressant à soi-même, en entretenant avec lui-même une forme de conversation qui l’aide certainement à combattre la solitude et la folie, à laquelle on fait allusion à la fin du poème. Ce dédoublement apparaît à travers les marques d’inscription de l’énonciateur dans son énoncé, notamment dans la première strophe : « Ne l’interroge pas/ Il ignore ta langue Â». Ici le forçat ne s’adresse qu’à soi-même, et ce dédoublement de soi est synonyme d’une forte solitude. Une solitude qui va se déclarer à travers une autre figure stylistique importante dans le poème. Il s’agit de la prosopopée[1]qui accompagne le travail de remémoration. Déçu par la réalité qui l’assaille, le forçat se réfugie dans les souvenirs de l’enfance. C’est là que l’on rencontre la première prosopopée, lorsque le prisonnier s’adresse à l’épi qui symbolise tout le bonheur bucolique de cette enfance (voir vv.17/18) : « Epi grave et pointu/ Epi que me veux-tu ? Â». Pourtant si la remémoration est salutaire, dans la mesure où elle permet au galérien de pressentir le bonheur d’autrefois, et d’échapper ne serait-ce qu’un moment aux murs de la prison, elle est aussi négative car elle fait voir au personnage l’énormité de sa perte, d’autant plus qu’elle est incapable d’atteindre réellement le cÅ“ur du forçat. C’est ce qui explique la force de cette image du « ciel grillagé Â» qu’on retrouve au début de la troisième strophe – Baudelaire utilise une image proche en assimilant le ciel à un couvercle énorme qui clôt la marmite du monde ; mais ici ce n’est pas la condition humaine entière qui est présentée comme une grande prison. Le forçat en souffre d’autant plus qu’il se sent seul dans sa souffrance – Le souvenir permet d’entrevoir le paradis perdu de l’enfance. Cela s’exprime au niveau stylistique sous forme d’un véritable tableau impressionniste où se succèdent, comme des touches séparées de peinture, des images et des détails du passé : « un brin de paille Â» v.29, « un luisant bout de bois Â» v.30, « le cil d’une femme Â» v.31. Ces images qui rejoignent celles de l’épi (v17/18) des « champs Â» v.20, du chien v.23 renvoie toutes au monde idyllique et pastoral de l’enfance ; un monde qui contraste par l’innocence, la liberté et le bonheur qui y règnent avec l’univers carcéral qui empêche l’éclosion et l’épanouissement de toutes ces sensations. C’est cela même qui est souligné grâce à la deuxième prosopopée dans la troisième strophe du poème. Le poète s’adresse, en effet, à ces sensations, à ces images d’autrefois, en utilisant justement les deux premières personnes du pluriel :       «  Approchons d’autrefois./ Mais vous vous en allez/ sans atteindre mon cÅ“ur, / Brindilles du bonheur. Â» On voit bien qu’il personnifie ces images heureuses de l’enfance en leur adressant la parole comme à des interlocuteurs de chair et d’os. Mais cette personnification, ce recours à la prosopopée ne font que renforcer l’éloignement de ce monde de bonheur, le caractère illusoire de ces images qui restent hors de portée du forçat. En témoigne, encore une fois ce recours aux structures de la négation, citons en l’occurrence les vers (28) : « sans pouvoir me toucher Â», et le vers (34) où l’on retrouve une structure tout à fait identique : « sans atteindre mon cÅ“ur Â». Ces structures négatives s’inscrivent d’ailleurs, elles-mêmes, dans un champ lexical et sémantique qui renforce l’idée de cette clôture, et de cet isolement forcé du sujet. On peut relever dans ce cadre des termes tels que : « prisonnier (19), grillagé (25), prisons (26), surveillées (36) Â», un champ sémantique qui s’enrichit par une multitude d’autres mots dans le reste du poème. Nous insisterons cependant sur l’exemple du vers 36 : Â« Mes mains sont surveillées Â» qui fait écho au vers (21) : « Mes mains ne sont plus miennes Â». Dans les deux vers, nous avons une synecdoque, car les mains ici renvoient au forçat lui-même. La synecdoque dans ces deux exemples est très expressive dans la mesure où elle focalise toute l’attention sur les mains qui sont justement le seul moyen pour saisir les choses, mais aussi, dans le contexte du poème, pour saisir les images du bonheur qui envahissent de temps en temps la mémoire du prisonnier, pour saisir la liberté. Si donc le poète insiste volontairement sur l’enchaînement des mains, à travers notamment la figure de la répétition, c’est pour renforcer encore plus l’image de cette inertie imposée non seulement au corps du forçat, mais aussi à son âme. Le souvenir et la nostalgie en tant que récipients du pathétique, et en tant qu’éléments fondamentaux de toute élégie – sachant que l’élégie est un poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques – deviennent plus forts et plus expressifs dans la partie centrale du poème, et plus particulièrement dans la quatrième strophe, où d’autres figures de style, et d’autres éléments se rattachant notamment au mètre et à la versification entrent en jeu.

C2-Nostalgie et déception :

Cette strophe  se détache des trois premières au niveau rythmique et typographique. Nous n’avons plus une succession d’heptasyllabes ; mais plutôt une succession de vers de rythmes différents, avec une absence quasi totale de rimes. Cependant la musicalité est assurée par d’autres éléments qui sont investis par le poète, notamment grâce à ce leitmotiv, à ce refrain « donnez-moi des nouvelles de… Â» qui scande toute la strophe, et qui lui donne l’air d’une véritable chanson élégiaque. Ici l’interlocuteur du forçat change, puisqu’il ne s’adresse plus à soi-même, ni aux images mnémoniques du passé. Il s’adresse directement aux hommes, ce qui explique, sur le plan énonciatif, cette forte présence de la deuxième personne qui est interpellée tout au long de cette strophe. Les trois premiers vers (vers37-39) marqués par la répétition anaphorique de la deuxième personne du pluriel « vous Â» montrent cette volonté du sujet d’insister sur l’identité de son interlocuteur. Ainsi le « vous Â» est, dans les trois vers, suivi d’une relative déterminative, qui détermine justement l’identité de ce vous. Nous avons donc trois vers qui reproduisent le même schéma syntaxique ( vous+ relative déterminative qui remplit dans les trois exemples la fonction de complément du pronom vous ). Il est vrai que le recours à l’anaphore et la reproduction du même patron syntaxique donne à cette interpellation des hommes libres un caractère solennel ; toutefois, ce qui ressort le plus de cette association de la triple apostrophe « vous Â» et des relatives déterminatives c’est le désir apparent du forçat de faire sentir à ces interlocuteurs l’énorme chance qu’ils ont de vivre en hommes libres, une chance dont ils ne s’aperçoivent pas, n’ayant pas fait l’expérience du bagne. S’il s’adresse à eux, c’est donc parce qu’ils ont encore la possibilité de voir le monde. Les vers (37/38 )les définissent effectivement par opposition au forçat lui-même. Nous ne pouvons que remarquer le rapport d’opposition et d’antithèse qui se tissent entre les deux premiers vers du poème et les deux premiers vers de la quatrième strophe : (vv.1-2) Â«  Je ne vois plus le jour/Qu’au travers de ma nuit Â» # (vv.37-38) Â« Vous dont les yeux sont restés libres,/ Vous que le jour délivre de la nuit. Â» Ces échos au sein même du poème permettent encore une fois d’insister sur le malheur vécu par le forçat, et sur l’absence de toute communication entre les deux parties. C’est donc les hommes libres que le prisonnier interpelle dans l’espoir de garder le contact avec le monde extérieur, et dans l’espoir d’avoir des nouvelles de ce monde perdu. D’ailleurs, sur le plan des modalités des phrases, toute cette strophe se compose d’une succession de phrases interrogatives qui dénotent le désir intense du forçat de retrouver, ne serait-ce que par le relais d’un tiers, les sensations qu’il a lui-même éprouvées autrefois. Cela explique la nostalgie qui traverse cette partie du poème, sinon le poème en entier. La demande initiale : Â« donnez-moi des nouvelles du monde Â» qui a un aspect englobant, va donc générer à travers les autres parties du refrain d’autres demandes qui vont se préciser progressivement pour aller de ce qui est d’ordre général vers le détail significatif. Ainsi, du monde qui est un terme synthétique et englobant, on passe successivement aux rivières (v.44), aux mouettes (v.50), aux lampes (v.55) tables (v.56) et tout le reste de la strophe qui est consacré aux hommes eux-mêmes. Chacun de ces termes fonctionne dans le discours du forçat comme un catalyseur mnémonique – qui déclenche et ravive le souvenir – permettant ainsi aux prisonnier de retrouver, encore une fois, grâce à la mémoire, des moments heureux de sa vie passée. La nature des questions posées suite à chaque apparition du refrain paraissent d’ailleurs un peu simplistes : les arbres ont toujours des feuilles et les rivières descendent toujours des vallées. Cela montre que le forçat ne cherche pas des réponses à ces questions (les réponses sont évidentes pour nous qui vivons hors des murailles du moins.) S’il les pose, c’est simplement pour exprimer la nostalgie de son regard qui ne voit depuis longtemps déjà que les pierres des murs qui l’emprisonnent ou les grillages qui lui ferment même le ciel. D’ailleurs cette volonté que l’on sent chez le forçat de retrouver les sensations d’antan, cette volonté de visualisation d’un monde qui est dorénavant hors de portée du regard s’exprime à travers le recours aux démonstratifs, citons en l’occurrence «Ce grand besoin de feuilles Â» (v.42), « ces yeux brillants Â» (v.60), à travers le recours à l’anecdote (celle de la mouette par exemple), à travers l’accumulation des verbes d’action, comme c’est le cas dans les vers (47-49) : Â« De descendre …/De retenir…sans consentir à s’arrêter. Â» La nostalgie du forçat est évidente. Ses attentes seront pourtant déçues par les hommes qui refusent toute réponse au forçat, perdant par-là même toute humanité. Ils sont pratiquement chosifiés par le poète dans le vers (58), puisqu’ils sont assimilés à des objets : ils ne sont plus des hommes, mais tout simplement des « porte-mains et porte-visages Â», à l’instar des porte-chapeaux et des porte-plume, d’où la question qui s’étale sur les vers (59-62) Â« les hommes ont-ils encore/ ces yeux brillants qui vous ignorent/ La colère dans leurs sourcils,/ Le cÅ“ur au milieu des périls ? Â» Cette question trouve sa réponse dans le vers suivant, introduit du reste par l’adversatif « mais Â» marquant l’opposition : Â« Mais vous êtes là sans mot dire. Â» La déception du prisonnier est grande, et la rupture avec les hommes soulignés, cela prépare justement le reste du poème où va s’exprimer le tragique de la situation de ce personnage.

  II-     L’expression du tragique

       A- Le tableau d’une existence inhumaine.

Après une brève escapade dans l’univers des souvenirs, le forçat retrouve la réalité triste et imposante de la prison. Ce retour à la réalité est notamment marqué par le présentatif et déictique « voici Â» qui ouvre la cinquième strophe : « Et voici la muraille… Â» Le présentatif permet de visualiser le décor carcéral, et d’insister sur sa lourdeur, qui est d’ailleurs marquée, sur le plan du rythme, par le recours à l’alexandrin, ainsi qu’à la rime plate, qui sont ici synonymes d’une imposante lourdeur, et d’une présence de règles qui entravent justement la liberté du prisonnier. La strophe précédente qui était au contraire réservée aux souvenirs heureux est libérée, comme on l’a souligné, de ces règles, et de cette présence handicapante de l’autorité, ce qui s’est traduit au niveau rythmique par un éclatement complet de la forme, puisqu’il n’y a ni rimes ni mètre régulier. Devant l’indifférence des hommes, le forçat se retrouve tout seul, face à cette muraille ; cela est marqué, sur le plan de la versification, par des alexandrins binaires (6 //6) mimant en quelque sorte ce face à face. Le forçat recourt, pour la décrire à des phases affirmatives brèves « elle use le désir ; elle est sans souvenirs ; elle regarde ailleurs… Â» soulignant effectivement ce caractère « lisse Â» et sans traits humains de la muraille, ainsi que l’absence de toute esthétique, de tout détail pouvant faire plaisir à l’œil. Il recourt aussi à des métaphores qui personnifient cette muraille certes, mais tout en soulignant son caractère inhumain, son insensibilité. Ainsi « elle est sans souvenirs Â», « elle regarde ailleurs Â», et « c’est un front sans visage Â». Les traits humains (le regard, le front ) ne lui sont attribués que pour mieux souligner sa vocation de destruction de ce qui reste d’humain chez les prisonniers. Elle est, à ce titre, comparable aux hommes de l’extérieur qui, eux aussi, comme on l’a découvert à la fin de la quatrième strophe, ont perdu leur humanité pour se transformer en une forme de muraille qui ne dit rien, et qui entretient l’incommunicabilité. Le caractère inhumain de la muraille, et par synecdoque, de la prison tout entière, est mis en valeur par le recours, derechef, aux structures grammaticales de la négation. Tout le poème, d’ailleurs, semble s’inscrire dans cette optique négative. On relève à ce propos les expressions suivantes qui marquent l’inhumanité de l’espace carcéral : Â« v.66 sans souvenirs ; v.67 sans pensées ; v.68 sans visage. Â» La juxtaposition de ce tableau représentant la muraille, avec celui qui décrit les prisonniers est très significative, car elle permet déjà d’évoquer une forme de contamination de ces forçats par la muraille. Il en découle une forme de déshumanisation de ces hommes, privés de sensations et de vie réelle. C’est là le rôle que joue justement, dans ce contexte, la comparaison didactique[2] qui s’étale sur les vers (70-72) : Â« â€¦ nous sommes devant nous/ Comme l’eau d’un bidon qui coule dans le sable/ et qui dans un instant ne sera plus que sable. Â»Cette comparaison affirme  la pétrification des prisonniers, qui à force de ne voir que cette muraille, se sont identifiés d’une certaine manière à elle. C’est ce qui explique l’emploi de ce nous : Â« nous sommes devant nous Â» où s’accomplit une fusion entre l’animé et l’inanimé. Même le corps dans ce  contexte est perçu comme une prison intérieure. En témoigne cette volonté d’associer à chaque fois les parties de ce corps à un champ lexical généralement péjoratif : « tristes genoux Â», « regard tondu Â». Tout cela, en subissant une forme de généralisation, devient l’expression d’un tragique de la condition humaine de ces forçats.

B- Du pathétique au tragique.

En effet, nous relevons dans cette cinquième strophe une forme de généralisation du propos, car le forçat ne parle plus seulement de son cas personnel, mais de celui de l’ensemble des prisonniers. Cela se traduit, notamment sur le plan de l’énonciation, par une forte émergence de la deuxième personne, qui fait du forçat/poète une forme de porte-parole de l’ensemble des hommes privés de leur liberté, et vivant dans une terreur continuelle. On peut citer à ce propos le recours au « nous Â» dans les vers (70,73,74,81,82,83, etc.) ce « nous Â» est d’ailleurs repris par ses variantes possessives : citons par exemple les vers (69) « nos bras, nos tristes genoux Â», (74) « notre âme Â», (75) Â« nos cÅ“urs Â», (76) « nos poitrines Â»,(82) « notre rêve Â», (85) « notre sang Â» etc. Cette généralisation qui insiste sur la condition tragique des forçats centre en même temps tout son attention sur le corps prisonnier et privé de mouvement des forçats. D’ailleurs le corps est perçu volontairement d’une manière fragmentaire, bien que la plupart de ces renvois aux parties du corps et de l’être fonctionnent comme des synecdoques, comme des parties qui renvoient au tout qu’est le prisonnier - c’est le cas par exemple dans le vers (75) où le terme cÅ“ur renvoie évidemment à l’homme tout entier : Â«  Nos cÅ“urs toujours visés par une carabine. Â» - La fragmentation du corps est autrement significative dans la mesure où elle montre que l’être en entier est envahi par la morosité et par la terreur qui règnent dans l’espace carcéral. Le tragique s’insinue dans cette brèche, car non seulement, ces hommes sont privés de leur liberté, mais en plus, leur intimité intérieure est violée, leurs rêves même sont conditionnés par cet Å“il qui les observe constamment. Le forçat recourt effectivement à une métaphorisation de la carabine. On relève ainsi dans les vers (75-90) une métaphore filée qui transforme la carabine en un être mythologique, en une forme de Cyclope à Å“il unique qui épie constamment les prisonniers, sans leur laisser aucun moment de répit. La présente terrorisante de l’arme dans l’existence des prisonniers est appuyée par le nombre de vers qui lui sont consacrés (du vers75 au vers88), et par le nombre d’images invoquées pour essayer de la décrire. Nous assistons justement à la construction d’une métaphore qui devient de plus en plus précise comme il est souligné dans le vers(77) ; ainsi la carabine est d’abord présentée comme un « trou noir Â», à prendre non seulement au sens dénotatif des termes, mais aussi au sens cosmologique, étant donné que le « trou noir Â» est un phénomène céleste lié à la notion du néant car il aspire tout ce qui s’approche de lui, même le temps et la lumière. Or,  nous constatons justement que le forçat utilise dans le vers (88), pour désigner l’arme, une métaphore qui permet cette interprétation cosmologique, étant donné que la carabine est assimilée à une « bouche aspirant l’espoir dès qu’il existe. Â» Au moment où les sens des forçats sont enchaînés, au moment où ils ont subi une forme de pétrification, comme cela est souligné à plusieurs reprises dans cette strophe V (ex.v73 : « déjà nous ne pouvons regarder ni songer Â» ou encore v.83 : Â« Nous ne saurions lever le regard de la terre. Â») L’arme, elle, est présentée comme un sens superpuissant qui contient tous les autres sens, et qui harcèle les prisonniers : elle est à la fois « l’œil … sans paupières Â» (79), le « nez qui flaire Â» (87), et « la bouche aspirant l’espoir. Â» (88) C’est dans cette mesure que l’on peut percevoir, dans le cadre de ce poème, comme un être mythologique qui poursuit comme une fatalité les prisonniers. La prison apparaît ainsi comme un véritable enfer sur terre, d’où la note tragique qui traverse toute cette strophe, et qui devient plus poignante dans les trois derniers vers. Ceux-ci délivrent effectivement un message très pessimiste, celui d’un homme privé de toute forme d’espoir.

C- La prosopopée : signe d’une solitude absolue.

Les trois dernières strophes du poème ont cela de commun qu’elles évoquent toutes la pierre comme le seul interlocuteur qui reste auprès du forçat. Les trois strophes commencent d’ailleurs par le même substantif. La disposition typographique de ces trois dernières strophes est elle-même significative du point de vue stylistique. En effet, les deux strophes en heptasyllabes encerclent la strophe  VII, où le forçat évoque ses visions délirantes, et les premiers signes de sa folie. Or cette mise en page, qui n’est pas arbitraire, mime justement la situation du prisonnier qui est entouré de toutes parts par les pierres de la muraille, de la tombe où il est enterré vivant. Dans les deux strophes d’heptasyllabes (VI et VIII), nous assistons en effet à une personnification de la pierre, puisque le forçat lui attribue plusieurs qualités humaines, ou du moins plusieurs attributs des êtres animés, notamment le souvenir (v.102), les pleurs (v.104), la docilité et la bonté (v.117) etc. Mais la figure stylistique la plus significative est bien la prosopopée, puisque le forçat dans sa solitude implacable s’adresse à la pierre comme à un interlocuteur conscient qui comprend son langage. Cette prosopopée, comme il est dit, à travers l’apposition du vers (116), présente la pierre comme la seule compagnie qui subsiste pour le prisonnier, et qui accepte, contrairement aux hommes, d’écouter ses doléances. Il en résulte effectivement une forme d’humanisation de la pierre, et en contrepartie une déshumanisation des hommes. Cela est exprimé clairement dans les vers (118 - 121) : Â«  ce n’est pas si difficile / De devenir mon amie, dit-il à la pierre /Quand je sens que tu m’écoutes / C’est toi qui me donne tout. Â» Ceci se traduit même à la fin de la dernière strophe par une forme de révélation amoureuse, et de communion spirituelle. C’est peut-être cette communion qui permet finalement au forçat de résister à cette puissance qui cherche à l’écraser, et qui lui permet aussi de se réconcilier avec soi-même, de se réconcilier avec la terre à laquelle il est destiné, d’autant plus que la pierre invoquée est présentée aussi d’une manière métaphorique comme un «  os de la terre. Â»

  Conclusion

Nous avons donc insisté, dans ce commentaire, sur les différentes modalités de l’expression élégiaque d’un mal de vivre, et d’une condition insupportable privée de tous les traits humains. Ayant perdu sa liberté, le forçat se voit dépossédé des sensations, des plaisirs élémentaires liés à la perception du monde. C’est ce qui exprimé dans le poème grâce à un ensemble de figures stylistiques et de procédés rhétoriques que nous avons essayés de circonscrire. Nous avons remarqué par la suite que le poème dépasse à un certain moment le cadre de la plaine et de l’élégie pour devenir l’expression d’une véritable condition tragique. Le forçat, porte-parole de tous les prisonniers, présente leur existence comme une torture infernale, où ils sont condamner à se dépouiller de leur humanité. Pour finir nous ferons une remarque concernant les images investies par le poète dans cette première section du poème. On remarque, en effet, que ces images sont simples et rares. Cela est significatif, et appelle une interprétation : Le forçat étant coupé du monde ; ses sens étant censurés, on ne peut que comprendre cette simplicité des images, qui elle-même synonyme de cette frustration sensuelle dont souffre le personnage principal. Cela ne diminue en rien cependant l’art de la composition poétique que nous avons découvert dans ce poème.

 

Fin


[1] La prosopopée repose sur la matérialisation et l’actualisation d’un concept ou d’un être absent, qui s’expriment dans un discours ou à qui l’on s’adresse ( définition empruntée à C. Fromilhague et A. Sancier dans Introduction à l’analyse stylistique p.156 

[2] Une comparaison didactique est une comparaison qui ne sert pas seulement comme un moyen d’ornement, mais qui vise avant tout à simplifier la compréhension de quelque chose qui est difficile à saisir pour les autres. En l’occurrence, le forçat fait appel à ce genre de comparaison parce que seul les forçats qui ont fait l’expérience de la prison peuvent saisir facilement une telle situation.






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