-chercher dans un dictionnaire non seulement les mots " difficiles " (rares, vieillis, sortis de l'usage), mais aussi les mots d'une transparence trompeuse qui n'ont pas, dans le texte étudié, le sens moderne courant que nous leur connaissons tous aujourd'hui. Si dans une page du Télémaque, de Fénelon, l'"avarice " se trouve associée aux notions de luxe, de faste, de prodigalité, c'est à l'évidence que ce mot n'a pas dans le texte de Fénelon son sens actuel, mais son sens latin. Le candidat peut l'ignorer, mais pariant sur la cohérence du texte, il doit aussi se dire que, ce mot tout simple en apparence fait difficulté. Le jury ne demande pas au candidat de tout savoir : il lui demande seulement d'être capable de l'un des gestes essentiels du métier de professeur, consulter le dictionnaire et d'avoir devant toutes les difficultés du texte - qui ne doivent être ni gommées ni mises entre parenthèses - ce bon réflexe de chercher et de s'informer. C'est en cela aussi que l'épreuve orale d'explication de texte n'est pas seulement une épreuve académique, mais aussi une épreuve professionnelle

- ne pas négliger le référent objectif, notamment historique et géographique, trop souvent ignoré, voire méprisé. Que penser en effet d'un candidat qui disserte sur le ton élégiaque d'une tirade d'Antiochus dans Bérénice (Acte 1, scène 4, v. 209-241), mais fait de Titus le fils de Claude, oublie que Vespasien est empereur de Rome au moment des événements évoqués dans cette tirade, et - plus grave encore - ne sait pas, commentant le v. 229 (" un siège aussi cruel que lent "), de quel siège il s'agit, et semble au cours de l'entretien n'avoir jamais entendu parler du siège de Jérusalem par Titus et de la guerre de Palestine ? Les v. 230-232, dans leur concision tragique, ne sont pas compris, et la tragédie de Racine, si précisément et cruellement ancrée dans l'histoire, devient prétexte anhistorique à développement de stratégies argumentatives. De telles maladresses, par information insuffisante des candidats sur le référent des textes littéraires, appauvrissent et faussent des explications qui témoignent par ailleurs d'intelligence et de capacités certaines ne pas négliger la situation de théâtre et la structure d'énonciation. Là encore l'exemple sera racinien. Expliquant, au demeurant de façon fort convenable, Britannicus Acte V, scène 6, V. 1638-1667, un candidat néglige la didascalie sur laquelle s'ouvre la scène, ne voit pas davantage la didascalie interne du v. 1638, oublie le personnage muet de Burrhus pour lequel, c' est le cas de le dire, il n'a pas un mot, évite le dialogue paradoxal des personnages :Narcisse s'adresse à Agrippine, qui lui coupe la parole pour répondre... à Néron.

- commenter la ponctuation notamment lorsqu'elle est particulièrement digne d'intérêt ainsi les deux longues parenthèses qui viennent couper le sonnet 15 des Antiquités de Rome de Du Bellay méritaient au moins une remarque. La parenthèse, de Du Bellay précisément à Mallarmé et Ponge. sera promise à un bel avenir dans l'histoire de la poésie française :

- Commenter le vers choisi, le rythme, la distribution des accents et le jeu des sonorités lorsqu'il s'agit d'un texte en vers, qu'il soit de Du Bellay, Racine, Musset. Sans bien sûr multiplier inutilement les remarques de détail, mais en sachant tout de même se montrer sensible à un éventuel déséquilibre systématique entre les ensembles métriques et les ensembles syntaxiques, aux rejets et contre-rejets, au jeu de rimes, aux procédés de mise en valeur, à telle série altérante particulièrement insistante, etc. De nombreux candidats ont su commenter de façon pertinente le rapprochement de deux mots à la rime (larmes/armes), mais on s'étonne qu'un candidat ait pu expliquer un sonnet de Du Bellay sans produire aucune remarque d'ordre formel ;

- s'attacher au sens littéral avant de l'envelopper, faute de l'avoir compris, dans des considérations de plus haute volée. Il était par exemple très acceptable, et peut-être même tout à fait juste, de considérer que le premier quatrain du sonnet 16 des Antiquités de Rome propose une vision, je cite, " abstraite plus que référentielle ". Encore fallait-il comprendre, et paraphraser au besoin, le sens littéral et les images successives et très concrètes de ces quatre vers qu'en fait le candidat n'avait pas compris. L'explication de texte est un exercice de rigueur et non pas de jonglerie verbale.

- trouver la bonne distance par rapport au texte de façon à produire une lecture qui soit attentive sans être myope, honnête intellectuellement sans être besogneuse. Une candidate s'est essayée avec un certain succès à une lecture à rebours du poème de Musset Sur trois marches de marbre rose, comprenant que tel vers induisait une relecture de tous ceux qui l'avaient précédé et qu elle avait dans un premier temps mal compris : la démarche est honnête et intéressante et évitait de dire successivement et sans vergogne le tout et son contraire. De même, on ne peut expliquer vers par vers une scène de Racine puisqu'il faut partir de la situation de théâtre ; mieux vaudra expliquer ensuite le texte par quatrains (s'il y en a) ou par sous-ensembles significatifs, par phrases entières. De même enfin, si l'on file avec justesse une métaphore cinématographique pour rendre compte d'une page de La Condition humaine de Malraux, il est nécessaire d'articuler ces différents mouvements de caméra, de s'attacher à en définir l'esprit et la ligne générale plutôt que de gloser syntagme après syntagme sans jamais saisir un ensemble et s'interroger sur le " montage " - user du mot propre et du registre convenable :une prédiction n'est pas une " prophétie ", encore moins une - " prophétisation " (comme nous l'avons entendu) et la métaphore du jeu de cartes ("j'annonce la couleur -), que semblent affectionner quelques candidats, est déplacée agissant de l'un des Regrets de Du Bellay : elle conviendrait mieux à Max Jacob ou Robert Desnos. C'est aussi à ce sens de la langue et à ce sens des convenances que le jury s'efforce de juger les futurs candidats.

- La conclusion, moins abrupte et concise que lors des sessions précédentes, est en général plus étoffée et mieux articulée. Récapitulation brève de la démarche d'explication, elle se doit de caractériser de façon synthétique la matière et la manière du passage étudié et de restituer rapidement ce passage dans les enjeux plus généraux de l'œuvre, qu'ils soient d'ordre esthétique ou proprement humain. La plupart des candidats l'ont compris.

" Le secret d'ennuyer, disait Voltaire, est celui de tout dire ". On pourrait multiplier encore les remarques et les conseils. J'ai voulu cette année insister seulement sur quelques points, à partir d'une écoute attentive des prestations de tous les candidats. La rhétorique de l'exercice est bien connue, la règle du jeu est claire, et le jeu ne souffre, pour être bien joué, ni faux-fuyant ni improvisation. Je ne peux qu'inviter les candidats à se mettre très régulièrement à l'ouvrage, à très bien connaître et travailler leurs textes, à s'exercer en temps limité et dans les conditions du concours le plus souvent qu'il leur sera possible. En travaillant ainsi et en préparant leurs explications de textes d'Agrégatifs, ils se doteront d'un corpus précis, utilisable, bien maîtrisé, de références nécessaires pour rédiger la dissertation littéraire de l'écrit, et feront ainsi d'une pierre deux coups.

* Inspecteur Général de l'Éducation Nationale française et Vice-président du jury d'Agrégation marocaine de français.






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