Royaume du Maroc

Ministère de l'Éducation Nationale

Direction de la Formation des cadres

Rapport du concours D'agrégation de Français

Session :1996

Explication De Texte :

Rapport établi par Monsieur: Jean-Pierre Vivet*

Ce rapport détermine toutes les étapes méthodologiques de l'explication de texte. Vous trouverez à la fin de ce document important une récapitulation de ces différentes phases de l'exercice.

La situation du passage doit précéder la lecture à haute voix du texte. La plupart des candidats le savent et le font, assez précisément. Un bref coup d'œil sur la page qui précède, ou dans le cas d'une pièce de théâtre sur la scène qui précède (mouvements d'entrée et de sortie des personnages, didascalies internes, etc.), n'est pas pour ce faire inutile. Dans le cas d'un fragment d'un long poème, de Musset par exemple, il est évident que la situation du passage ne peut se référer seulement à la thématique générale ou à la tonalité du recueil, mais doit également viser à situer précisément le passage proposé dans le mouvement général du poème - qui doit donc être relu ou tout au moins parcouru par le candidat pendant ses heures de préparation. Faute d'avoir ainsi situé dans l'ensemble du poème les vers d'Une soirée perdue de Musset qu'il devait expliquer, un candidat s'est lancé dans un laborieux et irréparable contresens. De même il n'était possible de commenter efficacement quelques strophes du poème Souvenir de Musset qu'en relisant l'ensemble du texte et en se référant, d'une part à la promenade du poète en forêt de Fontainebleau précisément évoquée dans les premières strophes, de l'autre au célèbre épisode de Paolo Malatesta et Francesca da Rimini de L'Enfer de Dante évoqué dans les strophes suivantes. il est clair qu'un candidat ne peut situer précisément dans son contexte le passage qui lui est proposé que s'il connaît bien les oeuvres du programme. Un conseil donc encore : lire et relire les oeuvres du programme de façon à se faire une idée précise de leur organisation formelle, de leur suite, de leurs enchaînements.

La lecture à haute voix, sur laquelle pourtant le rapport insiste chaque année, laisse encore trop souvent à désirer. Manifestement la plupart des candidats ne s'y exercent et ne s'y entraînent pas systématiquement. Pour quelques uns, trop rares, dont la voix est bien timbrée, l'élocution claire et nette, la diction non seulement correcte mais expressive, que de lectures, incorrectes, inexpressives, hésitantes, à peine passables ! Il est pourtant essentiel, pour un professeur de littérature française, de savoir rendre sensibles aux élèves qui lui seront confiés l'intérêt qu'il porte lui-même aux textes qu'il explique ainsi que la force ou la beauté de ces textes. Tout texte, singulièrement de théâtre ou de poésie, appelle une mise en voix ; les romans eux-mêmes, et pas seulement ceux de Flaubert, ont été pour la plupart passés " au gueuloir "; et la tradition antique et médiévale de lecture exclusivement à haute voix des textes littéraires s'est prolongée très avant dans le monde moderne, aux XVIe, XVIle et XVIlle siècles, et souvent bien plus tard. Un professeur, par profession, ne peut que s'inscrire dans cette tradition. Nous demandons donc aux futurs candidats de faire à cet égard un sérieux effort, de s'exercer très régulièrement (dès le début de l'année de préparation du concours) à la lecture à haute voix des textes, d'accepter de se laisser corriger impitoyablement par un auditeur attentif et exigeant. Que les candidats ne s'y trompent pas : il leur faudra du temps (de longs mois, 2 ans de C.P.A.) pour faire des progrès significatifs dans ce domaine, mais leur maîtrise du métier de professeur de Français et leur efficacité professionnelle sont à ce prix. On insistera tout particulièrement sur le débit qui ne doit être ni trop lent, ni surtout précipité ; sur la pose de la voix, qui doit être ferme, sur la netteté de l'articulation ; sur le respect des liaisons, du compte syllabique des vers, de la ponctuation expressive, des valeurs prosodiques de la phrase, du plurivocalisme des textes narratifs (art de détimbrer sa voix, après un discours rapporté au style direct, pour marquer le retour au narrateur, etc.). Il n'y a pas d'explication de texte qui ne doive, d'abord et peut-être avant tout, faire entendre la voix (les voix) d'un écrivain. Le travail d'analyse littéraire est un travail d'ordre esthétique, et non pas seulement intellectuel et conceptuel : " esthétique - veut dire, étymologiquement, " sensible ". Il s'agit donc, pour le candidat et pour le futur professeur, de rendre " sensible " la tonalité d'un texte, et d'en restituer au besoin (sobrement) le dialogisme. En ce sens toute lecture à haute voix est une interprétation, à tous les sens du mot. Tout ce qui touche à la langue touche inévitablement à la personne : que les candidats n'en aient cure et encore une fois, osent prendre conscience de leurs difficultés, acceptent (même s'ils sont déjà anciens professeurs expérimentés) de se laisser corriger, acceptent en un mot, par la critique et autocritique, de progresser.

Une brève description formelle du texte, l'analyse des mouvements ou articulations du passage proposé, doit, aussitôt après la lecture à haute voix du texte, en présenter une première vue globale. Cette analyse des mouvements du texte précède la formulation d'un projet de lecture, mais ne saurait en aucun cas en tenir lieu. On s'étonne donc qu'un candidat puisse aborder l'explication détaillée d'un sonnet des Regrets de Du Bellay sans seulement nous dire au préalable, et tout simplement, " qu'il s'agit d'un sonnet, dont la syntaxe complexe consiste en une ,seule phrase de 14 vers, organisée autour d'une comparaison, les quatrains pour le comparant et deux tercets, ou sizain, pour le comparé -. Inversement, le recensement rapide des thèmes successifs et une brève analyse de l'alternance du récit et des discours rapportés dans une page de roman ne sauraient tenir lieu d'hypothèse de travail et de projet de lecture. Selon les types de textes proposés en explication, le candidat fera appel à ses notions de narratologie, de dramaturgie, de rhétorique, de versification etc. pour cette analyse formelle succincte du texte. Le repérage d'un vers jouant le rôle de refrain, ou d'une structure anaphorique organisant tout le texte, ou encore d'un procédé systématique de reprises et d'échos, peut également, brièvement, intervenir à ce moment de l'exposé.

La formulation d'un projet de lecture peut alors, mais alors seulement, être -pésentée par le candidat. Elle n'a pas lieu en effet d'intervenir avant la lecture à haute voix du texte - que l'on ne connaît pas encore. Et elle n'a de sens qu'après la première vue perspective succincte donnée sur le texte, dont il a été question précédemment. Comme le postulat même des études littéraires et de l'analyse textuelle est que la facture du texte est productrice d'effets de sens, le candidat s'attachera, dans la formulation de son projet de lecture, à poser un rapport (au moins à titre d'hypothèse) entre un ou des procédés d'expression et des significations possibles. L'énoncé d'un thème ou d'un motif dominant est à la fois souhaitable et insuffisant inversement, l'annonce de l'étude d'un procédé d'expression, qu'il soit d'ordre lexical, grammatical, rhétorique, narratologique, etc, ne saurait satisfaire si elle est coupée de toute évaluation des effets de sens possibles et des éventuels enjeux humains, éthiques, politiques, philosophiques, religieux, esthétiques, etc. du passage. Il est souvent utile d'user, dans la formulation du projet de lecture d'une catégorie esthétique historiquement datée ou non, à condition d'en user de façon pertinente et d'être capable de la définir de façon précise : on songe par exemple aux catégories du maniérisme ou de l'élégiaque, ou encore du grand lyrisme rhétorique des Romantiques, à propos de diverses oeuvres du programme. Les notions d'intertextualité, d'imitation différentielle, de parodie, de burlesque et bien d'autres encore ont également leur place dans une hypothèse de lecture et pouvaient cette année encore permettre de poser de bonnes questions à propos des textes proposés en explication. Ainsi, pour se borner à ces deux exemples, du burlesque pour une suite de strophes du poème de Musset Sur trois marches de arbre rose (sachant que le burlesque de Scarron à Boileau en passant par Molière est l'un des ingrédients du classicisme ou tout au moins l'une des écritures possibles des classiques) ; ainsi du jeu entre l'art de l'amplification rhétorique du lieu commun de moraliste (ou de son contre-pied selon la technique la plus classique de la dissertation) et les accents d'un lyrisme personnel jailli du cœur dans les strophes du Souvenir de Musset. Si penser, c'est toujours établir des rapports, le jury demande aux candidats, non pas bien sûr de " réciter - une leçon apprise, mais de poser, moins à titre d'hypothèse, un rapport problématique entre procédés d'expression (les idées elles-mêmes sont des matériaux d'emprunt), forme et significations. Le -projet de lecture n'est pleinement efficace que lorsqu'il parvient, de façon pertinente, à problématiser la lecture qui va suivre et, lui donner ainsi, non seulement une cohérence, mais l'intérêt d'une recherche et d'une vérification.

L'explication proprement dite, au fil du texte, échappe à la myopie besogneuse si, inspirée par un tel projet qu'elle met en oeuvre avec discernement, elle sait s'attacher à relever, analyser et commenter les éléments les plus significatifs du texte. Il ne s'agit ni de tout dire (un bon quart d'heure ne saurait y suffire), ni de développer dans les marges du texte des considérations générales " plaquées " sur le texte. D'assez nombreux candidats y sont parvenus avec une relative aisance et la méthode semble connue, sinon toujours bien maîtrisée. On se contentera donc, en vrac, de quelques conseils :

- consulter les notes, soit d'histoire, soit d'histoire littéraire, soit de vocabulaire, qui figurent parfois en fin de volume sous les rubriques " Notes ", " Lexique ", etc.

- chercher les noms propres dans un dictionnaire des noms propre : qu'est-ce que l'Aquilon ? La Mer Morte ? Anchise ? l'Élysée ?

-chercher dans un dictionnaire non seulement les mots " difficiles " (rares, vieillis, sortis de l'usage), mais aussi les mots d'une transparence trompeuse qui n'ont pas, dans le texte étudié, le sens moderne courant que nous leur connaissons tous aujourd'hui. Si dans une page du Télémaque, de Fénelon, l'"avarice " se trouve associée aux notions de luxe, de faste, de prodigalité, c'est à l'évidence que ce mot n'a pas dans le texte de Fénelon son sens actuel, mais son sens latin. Le candidat peut l'ignorer, mais pariant sur la cohérence du texte, il doit aussi se dire que, ce mot tout simple en apparence fait difficulté. Le jury ne demande pas au candidat de tout savoir : il lui demande seulement d'être capable de l'un des gestes essentiels du métier de professeur, consulter le dictionnaire et d'avoir devant toutes les difficultés du texte - qui ne doivent être ni gommées ni mises entre parenthèses - ce bon réflexe de chercher et de s'informer. C'est en cela aussi que l'épreuve orale d'explication de texte n'est pas seulement une épreuve académique, mais aussi une épreuve professionnelle

- ne pas négliger le référent objectif, notamment historique et géographique, trop souvent ignoré, voire méprisé. Que penser en effet d'un candidat qui disserte sur le ton élégiaque d'une tirade d'Antiochus dans Bérénice (Acte 1, scène 4, v. 209-241), mais fait de Titus le fils de Claude, oublie que Vespasien est empereur de Rome au moment des événements évoqués dans cette tirade, et - plus grave encore - ne sait pas, commentant le v. 229 (" un siège aussi cruel que lent "), de quel siège il s'agit, et semble au cours de l'entretien n'avoir jamais entendu parler du siège de Jérusalem par Titus et de la guerre de Palestine ? Les v. 230-232, dans leur concision tragique, ne sont pas compris, et la tragédie de Racine, si précisément et cruellement ancrée dans l'histoire, devient prétexte anhistorique à développement de stratégies argumentatives. De telles maladresses, par information insuffisante des candidats sur le référent des textes littéraires, appauvrissent et faussent des explications qui témoignent par ailleurs d'intelligence et de capacités certaines ne pas négliger la situation de théâtre et la structure d'énonciation. Là encore l'exemple sera racinien. Expliquant, au demeurant de façon fort convenable, Britannicus Acte V, scène 6, V. 1638-1667, un candidat néglige la didascalie sur laquelle s'ouvre la scène, ne voit pas davantage la didascalie interne du v. 1638, oublie le personnage muet de Burrhus pour lequel, c' est le cas de le dire, il n'a pas un mot, évite le dialogue paradoxal des personnages :Narcisse s'adresse à Agrippine, qui lui coupe la parole pour répondre... à Néron.

- commenter la ponctuation notamment lorsqu'elle est particulièrement digne d'intérêt ainsi les deux longues parenthèses qui viennent couper le sonnet 15 des Antiquités de Rome de Du Bellay méritaient au moins une remarque. La parenthèse, de Du Bellay précisément à Mallarmé et Ponge. sera promise à un bel avenir dans l'histoire de la poésie française :

- Commenter le vers choisi, le rythme, la distribution des accents et le jeu des sonorités lorsqu'il s'agit d'un texte en vers, qu'il soit de Du Bellay, Racine, Musset. Sans bien sûr multiplier inutilement les remarques de détail, mais en sachant tout de même se montrer sensible à un éventuel déséquilibre systématique entre les ensembles métriques et les ensembles syntaxiques, aux rejets et contre-rejets, au jeu de rimes, aux procédés de mise en valeur, à telle série altérante particulièrement insistante, etc. De nombreux candidats ont su commenter de façon pertinente le rapprochement de deux mots à la rime (larmes/armes), mais on s'étonne qu'un candidat ait pu expliquer un sonnet de Du Bellay sans produire aucune remarque d'ordre formel ;

- s'attacher au sens littéral avant de l'envelopper, faute de l'avoir compris, dans des considérations de plus haute volée. Il était par exemple très acceptable, et peut-être même tout à fait juste, de considérer que le premier quatrain du sonnet 16 des Antiquités de Rome propose une vision, je cite, " abstraite plus que référentielle ". Encore fallait-il comprendre, et paraphraser au besoin, le sens littéral et les images successives et très concrètes de ces quatre vers qu'en fait le candidat n'avait pas compris. L'explication de texte est un exercice de rigueur et non pas de jonglerie verbale.

- trouver la bonne distance par rapport au texte de façon à produire une lecture qui soit attentive sans être myope, honnête intellectuellement sans être besogneuse. Une candidate s'est essayée avec un certain succès à une lecture à rebours du poème de Musset Sur trois marches de marbre rose, comprenant que tel vers induisait une relecture de tous ceux qui l'avaient précédé et qu elle avait dans un premier temps mal compris : la démarche est honnête et intéressante et évitait de dire successivement et sans vergogne le tout et son contraire. De même, on ne peut expliquer vers par vers une scène de Racine puisqu'il faut partir de la situation de théâtre ; mieux vaudra expliquer ensuite le texte par quatrains (s'il y en a) ou par sous-ensembles significatifs, par phrases entières. De même enfin, si l'on file avec justesse une métaphore cinématographique pour rendre compte d'une page de La Condition humaine de Malraux, il est nécessaire d'articuler ces différents mouvements de caméra, de s'attacher à en définir l'esprit et la ligne générale plutôt que de gloser syntagme après syntagme sans jamais saisir un ensemble et s'interroger sur le " montage " - user du mot propre et du registre convenable :une prédiction n'est pas une " prophétie ", encore moins une - " prophétisation " (comme nous l'avons entendu) et la métaphore du jeu de cartes ("j'annonce la couleur -), que semblent affectionner quelques candidats, est déplacée agissant de l'un des Regrets de Du Bellay : elle conviendrait mieux à Max Jacob ou Robert Desnos. C'est aussi à ce sens de la langue et à ce sens des convenances que le jury s'efforce de juger les futurs candidats.

- La conclusion, moins abrupte et concise que lors des sessions précédentes, est en général plus étoffée et mieux articulée. Récapitulation brève de la démarche d'explication, elle se doit de caractériser de façon synthétique la matière et la manière du passage étudié et de restituer rapidement ce passage dans les enjeux plus généraux de l'œuvre, qu'ils soient d'ordre esthétique ou proprement humain. La plupart des candidats l'ont compris.

" Le secret d'ennuyer, disait Voltaire, est celui de tout dire ". On pourrait multiplier encore les remarques et les conseils. J'ai voulu cette année insister seulement sur quelques points, à partir d'une écoute attentive des prestations de tous les candidats. La rhétorique de l'exercice est bien connue, la règle du jeu est claire, et le jeu ne souffre, pour être bien joué, ni faux-fuyant ni improvisation. Je ne peux qu'inviter les candidats à se mettre très régulièrement à l'ouvrage, à très bien connaître et travailler leurs textes, à s'exercer en temps limité et dans les conditions du concours le plus souvent qu'il leur sera possible. En travaillant ainsi et en préparant leurs explications de textes d'Agrégatifs, ils se doteront d'un corpus précis, utilisable, bien maîtrisé, de références nécessaires pour rédiger la dissertation littéraire de l'écrit, et feront ainsi d'une pierre deux coups.

explication 2

*Inspecteur Général de l'Éducation Nationale française et Vice-président du jury d'Agrégation marocaine de français.






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