par: Semlali Mohamed

    Méthodologie du commentaire composé


Application :
Question: Le héros et l'histoire sur la scène romantique.

Commentaire composé : Georg Büchner, La Mort de Danton, Acte II, Scène 1.


Introduction :


Trois étapes : 1-préambule - a/ Amener le texte (entrée en matière)- b/Situation contextuelle et cotextuelle. 2- Problématique (enjeux du texte.) 3- Annonce du plan.


1-a/ amener le texte : Il s'agit d'amener le texte par une phrase ou deux qui doivent être en relation directe avec la problématique que pose ce texte.
N.B. Evitez à ce stade : a-/ les généralisations abusives, b- l'artifice rhétorique qui consiste à commencer le commentaire composé par l'expression ' ce texte…. '.


Le théâtre romantique, y compris le théâtre allemand, s'est détaché sensiblement de la conception antique d'un héros surhumain en proie à la vengeance des dieux, pour représenter sur scène un héros qui découvre, au contraire, son humanité, c'est-à-dire sa faiblesse. Le héros, certes, est toujours confronté à la fatalité, mais celle-ci est représentée désormais non pas par les dieux ou par les Parques, mais par l'Histoire elle-même. 


1-b/ situer le texte selon son contexte (historique, littéraire, philosophique…), et selon son cotexte ( par rapport aux corps de l'œuvre tout entière : On doit surtout accorder une grande importance à ce qui précède et ce qui suit immédiatement l'extrait.) Il faut toujours faire attention aux sutures entre les différentes phases. Les transitions sont nécessaires pour la cohérence et la clarté d'un commentaire. On ne doit pas, par conséquent sentir qu'il y a une rupture quelconque entre l'entrée en matière et la situation.  


Situation contextuelle : C'est ce tragique historique qui est justement représenté dans la première scène du deuxième acte de La Mort de Danton, pièce composé en 1834, la même année que le Lorenzaccio de Musset. Büchner s'inspire de la Révolution française et de ses figures les plus importantes (Danton, Robespierre, St-Just) pour mettre en scène le conflit entre l'individu, sa liberté, son ambition d'une part, et l'Histoire, la société, et la collectivité d'autre part. Büchner est en mesure de comprendre le rapport complexe qui régule les rapports entre les deux parties. En tant que révolutionnaire hessois, il a, effectivement, vécu lui-même cette confrontation avec l'Histoire et, comme Danton, il a fait l'expérience de l'échec de l'action. A travers Danton, il représente donc ses propres déboires et se débarrasse, non sans amertume, de ses illusions d'héroïsme. Le passage nous livre donc une lecture dramatique personnelle de l'Histoire faite par l'un de ces acteurs qui ont connu le désenchantement.


Situation cotextuelle : le titre de la pièce révèle d'emblée l'issue dramatique des événements : la mort du héros historique y est inscrite. Cela concentre tout l'intérêt dramatique non pas sur l'événement lui-même, mais sur le déroulement du drame, sur le processus qui va aboutir à la mort du personnage. Autrement dit c'est la confrontation entre l'individu romantique et l'histoire, ce sont les mécanismes du tragique historique que le drame de Büchner tente de représenter sur scène. La scène un de l'acte II représente justement un moment fort du drame où la crise monte d'un cran : c'est le début de la fin. La dernière scène(6) de l'acte un a connu l'unique affrontement entre Robespierre, chef des Jacobins qui prônent la terreur pour instaurer la République, et Danton, chef des indulgents qui appellent à un arrêt des massacres. C'est au cours de cette rencontre que va se décider effectivement le sort des dantonistes qui seront condamnés à la guillotine comme les hébertistes. Robespierre, et surtout Saint-Just, vont se transformer en un instrument de la fatalité historique. Ils ne tarderont pas, cependant, ironie de l'Histoire, d'être eux-même à la place de leurs victimes. Cela ne manque pas de renforcer le point de vue de Danton sur l'Histoire comme force aveugle qui réduit les hommes au rôle peu réjouissant de marionnettes.


Problématique : la problématique est le moment crucial de toute introduction. C'est le lieu où l'on est appelé à déterminer les enjeux principaux du texte et de son commentaire. Problématiser consiste dans ce cas à poser les questions fondamentales que suscite le texte. Ce sont ces questions-que l'on doit bien évidemment formuler d'une manière compacte, concise et claire - 
Qui doivent normalement nous guider dans l'ensemble du commentaire. La problématique est considérée à juste titre comme le fil d'Ariane qui guide et oriente la réflexion. Sans une problématique pertinente, on risque effectivement de s'égarer dans des réflexions désordonnées qui ne font qu'effleurer les véritables questions. On peut même tomber carrément dans le piège du hors-sujet.


Étapes de problématisation :
- Il est évident que le texte de Büchner pose la question des rapports entre le héros romantique et l'histoire. En lisant le texte, plusieurs questions, en rapport avec cette problématique principale, s'imposent d'elles-mêmes. On ne peut que remarquer la profonde lassitude du héros face à l'évolution imprévue de la Révolution. Cette lassitude et cet ennui qui envahissent Danton et qui lui inspirent une forme de pessimisme, voire de défaitisme, impliquent déjà une forme de mise en question de l'action politique, et, par conséquent, de l'action héroïque. 
- Dans le même sens, le sentiment né chez Danton, d'être un jouet entre les mains de l'Histoire au lieu d'être un de ces acteurs influents, de n'avoir plus aucun pouvoir sur le déroulement des événements provoque chez lui une véritable désillusion. C'est, d'ailleurs, le lot de la plupart des héros romantiques qui découvrent après coup le profond décalage qui sépare les rêves d'action de la réalité du terrain : Lorenzaccio et le prince de Hombourg, sont des exemples de cette prise de conscience. Danton découvre donc que l'action héroïque est non seulement une entreprise illusoire, mais que le héros lui-même, si héros existe, n'est qu'un guignol dont les mouvements sont guidés par une fatalité, une force supérieure.
- La réflexion sur l'action historique conduit Danton et ses compagnons à ébaucher une véritable réflexion philosophique sur le sens de l'existence humaine et sur le sens de la vie, et par conséquent sur le rôle de l'homme sur la scène du monde, et sur celle de l'histoire. Cette réflexion amène Danton à deux conclusions complémentaires.
A- les hommes sont réduits dans ce monde à des comédiens. L'histoire est une grande comédie où tous les acteurs ne cessent de porter des masques, et de jouer des rôles. Ils portent ces masques et ces déguisements essentiellement pour ne pas voir la réalité en face : c'est-à-dire leur statut de pantins qui n'ont guère le pouvoir d'influer le cours du temps et des événements : Pour Danton c'est l'histoire qui fait l'homme, ce n'est pas l'homme qui fait l'histoire. De ceci, il résulte que la notion même de héros n'a pas de sens, et que toute action historique est absurde. Ce n'est qu'un voile qui permet à l'homme de s'aveugler le temps de trouver la mort. L'action historique, est comme un divertissement au sens pascalien du terme, qui permet à l'homme de s'entourer d'un mur pour ne pas voir le gouffre dans lequel il s'apprête à plonger. 
B- Une autre dimension de la réflexion vient s'incruster sur celle qu'on vient d'exposer : Le rapport de l'homme et de l'histoire est un rapport tragique: l'homme, qu'il fasse partie du peuple ou de la classe dirigeante, est condamné. Les manifestations de ce tragique sont multiples ; mais c'est un tragique un peu différent de celui des tragédies classiques. En l'absence des dieux, et de Dieu, c'est l'histoire elle-même qui devient à la fois la source et la manifestation majeure de cette fatalité. On voit bien que la notion d'héroïsme, ainsi que la notion très romantique du sujet libre qui peut transformer le cours de l'histoire souffrent énormément de cette conception de l'histoire comme fatalité. Un héros historique est un individu hors du commun qui parvient par ses propres forces à forger une partie de l'histoire, à construire des valeurs nouvelles qu'il lègue par la suite à la communauté. Celle-ci est appelée, elle, à donner son aval à cet individu, à le reconnaître comme héros. Dans le texte de Büchner, le ' héros ' est non seulement dans l'incapacité d'influencer l'histoire, mais il finit par prendre conscience qu'il n'est lui-même qu'un acteur inconscient pris dans l'engrenage impitoyable de l'histoire. On reconnaît là évidemment l'amertume du révolutionnaire qui a fait l'expérience de la vanité de l'action. Si l'héroïsme existe, il se situera donc moins au niveau de l'action elle-même qu'au niveau de cette prise de conscience qui permet à Danton de voir les choses autrement, et d'accepter plus au moins son sort.
Formulation d'une problématique à partir de ces éléments : 


N.B. - On doit toujours formuler la problématique sous une forme interrogative.
- On doit aussi éviter de multiplier les questions. Une seule question compacte doit normalement suffire.
- Il est presque nécessaire de privilégier au niveau de la problématique la question comment sur toutes les autres questions (quand, combien, pourquoi…) qui risquent d'aboutir à un commentaire purement descriptif. 

 On se demande donc comment Büchner, en réécrivant l'histoire de la Révolution française, en transposant sur le plan dramatique la confrontation des Jacobins et des Dantonistes, parvient à mettre en évidence le tragique historique, et à dénoncer les illusions d'une action héroïque capable de donner un sens à l'existence humaine.


Annonce du plan : Le plan est une promesse de réponse à la problématique posée précédemment. Il propose justement de développer les enjeux du texte, ses centres d'intérêt. Le plan qui se présente généralement en trois parties propose au lecteur de répondre dans chacune des parties à un aspect de la problématique. Le plan est tenue d'être progressif : On va du plus simple au plus complexe, du plus évident au moins évident. La première partie ne doit pas cependant se limiter à une sorte d'inventaire, comme elle ne doit pas être purement descriptive. De même, la troisième partie ne peut être toujours consacrée à des considérations souvent générales sur l'écriture. Forme et fond sont effectivement indissociables dans les trois parties qui doivent composer le commentaire. L'annonce du plan doit se faire d'une manière élégante, en évitant surtout la lourdeur des présentations trop didactiques. Bien évidemment on doit sentir dès cette étape les rapports qui existent entre les parties du plan. Il ne faut pas se limiter à formuler trois phrases qui correspondent à chacune des parties ; il est nécessaire de marquer par différentes manières les rapports logiques qui les intègrent dans un raisonnement cohérent.


 Il s'agit donc de voir tout d'abord les différentes manifestations de la désillusion du héros, de sa prise de conscience, ensuite, on essaiera de voir comment les dantonistes parviennent à souligner cette déchéance du héros romantique, à mettre en question la notion même d'héroïsme. On verra enfin comment la confrontation de l'individu et de l'histoire trahit le tragique historique qui s'acharne sur le héros romantique, et sur l'homme en général.


I- Développement 
Dans le développement, il est question justement de développer les différents centres d'intérêt du texte annoncés dans le plan. Il ne s'agit pas évidemment de faire une explication de texte qui suit un cheminement linéaire, mais bien un commentaire composé qui étudie le texte dans son intégralité dans chacune des parties du raisonnement. Le commentaire composé suppose donc l'appel constant à des facultés de synthèse : Il exige un regard qui doit être à la fois global en considérant le texte comme un tout, et minutieux en faisant attention aux détails du texte. De là vient le risque soit d'un regard critique myope qui s'intéresse trop aux détails et oublie la structure générale du texte ou, au contraire, le risque d'un regard qui ne fait que survoler le texte sans vraiment s'arrêter au niveau de ses richesses. Le développement dans le commentaire composé, comme d'ailleurs dans la dissertation générale et comparée, repose essentiellement sur la structure fondamentale du paragraphe argumentatif. En effet, chaque partie du développement se propose de justifier ou de réfuter une idée principale en rapport avec la problématique. Chacune de ces idées principales se bifurquent en plusieurs idées secondaires qui correspondent aux sous-parties (généralement trois dans chaque partie). Chaque sous-partie se compose elle-même de plusieurs paragraphes qui coïncident avec les différents points de vue, les différents aspects de la question. Chaque partie, chaque sous-partie, et chaque paragraphe développe donc une idée, soit en la justifiant, soit en la réfutant à l'aide d'un ensemble d'arguments empruntés au texte. 

L'ensemble obéit au schéma du paragraphe argumentatif que l'on peut représenter de la façon suivante :
 
Idée principale introductive (à justifier, à nuancer ou à réfuter) + Corps du paragraphe (arguments ou contre-arguments qui affirment ou infirment l'Idée principale) + Idée conclusive (qui reformule l'Idée introductive si les arguments avancés l'ont justifiées, ou qui affirme le contraire ou la nuance si les arguments ont montré sa non-pertinence) + Transition ( qui assure la liaison avec le paragraphe suivant.) 

C'est cette structure qui est reproduite dans l'ensemble du développement.


Première partie : Le désenchantement du héros romantique.
Idée introductive de la première partie : Danton qui constitue l'une des figures majeures de la Révolution française apparaît dans le drame de Büchner comme un héros romantique incompris qui découvre après coup la vanité de toute action, et l'absurdité de l'existence humaine. Lui aussi a passé, pour emprunter un titre de Bénichou, par l'école du désenchantement.

 
Idée introductive de la première sous-partie : Cette désillusion, qui semble être le lot de la plupart des héros romantiques, apparaît à travers les différentes expressions du dégoût et de l'ennui que Danton manifeste désormais vis-à-vis de toute action politique et révolutionnaire. 
Arguments justificatifs :
A- En effet, Danton, le chef de file des Indulgents, et Camille Desmoulins, leur porte-parole, apparaissent comme des personnages blasés qui n'ont plus aucun espoir de changer le cours des événements. Ils sont conscients qu'ils sont dépassés par l'histoire, et qu'ils n'ont plus aucun pouvoir pour l'orienter là où ils désirent. Leur attitude trahit donc une véritable démission politique. L'espace même, où se déroule cette scène, est très significatif. La chambre à coucher de Danton, comme espace intime et personnel, marque, en quelque sorte, la rupture d'avec la scène politique qui est une scène ouverte. Cette migration de l'espace ouvert et politique vers l'espace clos de la chambre - qui ressemble déjà à l'espace mortuaire- permet de renforcer le pessimisme politique, et l'ennui qui envahissent l'ensemble de cette scène.


B- Le suicide politique que les dantonistes sont en train de se donner est marqué par le retour significatif d'une expression dans les répliques de Danton : Laquelle ? Danton répète plus de trois fois dans cet extrait la formule ' à quoi bon ', qui va à l'encontre de l'esprit politique. L'homme politique est celui qui croit détermine un objectif, et qui cherche les moyens adéquats pour y parvenir. Or l'expression ' à quoi bon ' condamne la politique, et marque la vanité de toute action. C'est le synonyme d'un véritable désengagement, et d'une forme de défaitisme politique. Danton sombre dans une forme de désespoir. Il préfère désormais se suicider au lieu de tenter quoi que ce soit. C'est ce que lui reproche justement Lacroix : ' Tu cours à ta perte avec tes hésitations, lui dit-il, et tu entraîne avec toi tous tes amis. ' 


C- Au lieu de militer et d'agir, Danton préfère dorénavant se promener pour reconstituer Vénus, en draguant les belles femmes qu'il rencontre. Le texte se termine d'ailleurs par une forme de fuite en avant de Danton : ' Le voilà qui s'en va ', souligne Phillipeau. Le protagoniste n'a même plus le goût de faire des discours auxquels il ne croit plus.


D- Les raisons de ce dégoût qu'inspire désormais l'action politique et révolutionnaire à Danton sont évoquées par celui-ci : ' J'ai fini par trouver çà d'un tel ennui ' dit-il. La politique et la révolution se sont transformée en un véritable engrenage, un processus mécanique qui se répète indéfiniment en broyant les hommes. Danton refuse justement d'être l'objet de cette répétition du même, et préfère mourir au lieu de vivre comme un instrument totalement dénué de volonté et d'humanité : ' Se promener toujours dans le même habit, faire toujours les mêmes plis ! Quelle pitié ! Être un misérable instrument à une corde qui joue toujours la même note ! '


Idée conclusive de la première sous-partie : Il est évident que Danton éprouve une véritable lassitude, derrière laquelle se cache aussi une vision désabusée et sarcastique à l'égard de toute action. Étant donné que toute entreprise politique est dénuée d'efficacité, Danton semble se résoudre à mourir, à fuir en avant au lieu de se transformer en un instrument inconscient de la fatalité historique.


Transition : Le désengagement politique de Danton résulte aussi d'un questionnement philosophique à propos du sens de l'existence.


Idée introductive de la deuxième sous-partie :
Le pessimisme politique est doublé dans cette scène d'un pessimisme existentiel.


Arguments justificatifs :
A- L'expression ' à quoi bon ' que nous avons déjà soulignée est synonyme de l'inefficacité de l'action politique, mais aussi de l'inutilité de l'existence et de la vie. Si l'homme est incapable de transformer son vécu en agissant, la vie perd son sens. On retrouve dans cette scène des échos de la philosophie schopenhaurienne, notamment à travers le décalage que le héros découvre entre sa propre volonté et le processus historique qui son propre cours. La vie qui condamne la volonté individuelle et qui dépouille l'action politique et révolutionnaire de tout sens est représentée dès lors comme une absurdité : ' Il faudrait que je m'égosille, dit Danton, à quoi bon, la vie ne vaut pas la peine qu'on se donne pour la conserver. ' Le même constat est fait à plusieurs reprises dans cette scène : ' c'est une bonne chose que la durée de la vie soit un peu réduite ', proclame dans le même sens Danton.


B- En fait, les dantonistes se livrent dans cette scène à un véritable questionnement existentiel : est-ce que l'existence à un sens ? Est-ce que l'action historique à un sens ? Ce questionnement est bien évidemment important, car il détermine aussi la notion et la portée de l'action héroïque. Si le héros pose à maintes reprises la question de la finalité de l'action : ' à quoi bon nous, les hommes, nous combattre les uns les autres. ', ' à quoi bon s'éventrer. ' C'est parce qu'il a pris conscience que les hommes partagent le même sort dans le monde chaotique : Ils sont tous des victimes de la déchéance originelle qui a fait d'eux des créatures imparfaites, ou comme le dit Danton, de ' piètres alchimistes. ' C'est dans ce contexte que l'action politique apparaît comme une absurdité, comme un divertissement qui permet aux hommes de se voiler les yeux pour ne pas voir leur condition tragique.


Idée conclusive de la deuxième sous-partie : Le pessimisme de Danton ( qui reflète plus au moins celui de Büchner lui-même) résulte par conséquent d'une véritable réflexion ontologique. L'action politique est perçue comme une absurdité du moment que l'on reconnaît l'incapacité des hommes à changer quoi que ce soit. La politique apparaît alors comme une vaste comédie qui permet de distraire les hommes et de les empêcher de prendre conscience de leur condition.


Idée conclusive de la première partie : La désillusion de Danton, comme on vient de le voir, s'exprime au niveau des idées à travers la réflexion philosophique qui conduit les dantonistes à soutenir l'inutilité de l'action dans un monde où tous les hommes sont des jouets aux mains d'une fatalité qui les dépasse. Elle s'exprime aussi sur le terrain, à travers le désengagement politique de Danton qui préfère avancer l'heure de sa mort (une forme de suicide) à participer dans la grande farce politique qui empêche les hommes de prendre conscience de leur véritable statut de guignol.


Transition : La démission politique de Danton est aussi une manière de mettre en question la notion même d'héroïsme.


Idée introductive de la deuxième partie : les héros historiques au sens hégélien ou nietzschéen sont ' des grands hommes assez géniaux pour inventer par leurs propres forces un sens dans lequel tous les hommes aient envie de se reconnaître. ' Si l'on adopte cette définition, on se rend compte que Danton et ses amis, qui se présentent eux-mêmes comme des marionnettes incapables d'influencer l'histoire, et incapables de donner un sens à leur existence, mettent en question l'image du héros historique. 


Idée introductive de la première sous-partie : En effet, l'image d'un héros capable, à lui seul, de créer le sens, de façonner l'histoire est tournée en dérision dans cette scène.


Arguments :
A-Danton a pris conscience d'une réalité qui semblait lui échapper auparavant : Il n'est pas indispensable au déroulement de l'histoire et de la Révolution. C'est ce qu'il a découvert en retournant aux sections. Certes, il y est encore considéré comme un symbole de la Révolution, mais il est devenu indésirable : ' Je suis une relique et les reliques on les jette à la rue ' dit-il avec amertume à Lacroix. Comme Lorenzaccio qui appartient à la même génération littéraire, Danton est envahi par une profonde lassitude, par un dégoût insurmontable de l'action. Il est surtout convaincu lui aussi de l'absence des circonstances favorables pour accomplir une action héroïque ; notamment l'absence d'acteurs historiques capables de mener cette action : ' sur quelles forces s'appuyer ? ' Se demande justement Danton. Si Danton déplore, à l'instar de Lorenzo, cette absence, il impute néanmoins la responsabilité de l'impossibilité de l'action héroïque à d'autres facteurs. Il radicalise son point de vue en situant l'origine de l'échec dans un ailleurs tragique, dans les origines reculées de la création. L'héroïsme est impossible non seulement à cause de l'absence de volonté humaine, mais surtout à cause de l'absurdité d'une telle volonté dans un monde où tous les hommes sont réduits à jouer le rôle de piètres comédiens. 


B- Danton résume la situation dans une formule très significative : ' Nous n'avons pas fait la Révolution, c'est la Révolution qui nous a faits. 'Cette expression chiasmatique détermine effectivement un renversement de perspective. Le héros historique, surtout à l'époque romantique, est généralement perçu comme un élément indispensable au changement, comme un agent qui fait évoluer les choses. C'est cette épée unique, évoquée par Philippe dans Lorenzaccio, qui a le pouvoir de transformer le visage de toue une époque. Danton, comme Lorenzo, a cependant fait l'expérience de l'action, et il a découvert comme lui le caractère chimérique de cette conception qui fait de l'individu l'essence et l'origine de l'action et du mouvement historique, alors qu'il n'est, en réalité, qu'un produit de ces forces. La notion de héros subit là une véritable révolution copernicienne : l'homme n'est pas le centre de l'univers, ce n'est qu'un atome qui gravite aux périphéries. L'homme n'est pas le moteur de l'histoire, ce n'est qu'un instrument. L'action historique et héroïque se présente dès lors comme une action insensée, voire comme une absurdité : l'acteur historique finit en effet par découvrir ses limites. Il prend conscience, lui qui se croyait peut-être indispensable à l'accomplissement de la Révolution, à la marche de l'histoire, de son statut de jouet. Il découvre à sa grande surprise que ce n'est pas lui qui crée l'événement, mais que c'est l'événement qui le crée. Les dantonistes ressemblent parfaitement, dans ce cas, à l'homme dionysiaque qu'évoque Nietzsche dans La Naissance de la tragédie : ' L'homme, affirme-t-il, s'apparente à Hamlet. L'un comme l'autre, en effet, ont, une fois, jeté un vrai regard au fond de l'essence des choses, tous deux ont vu, et ils n'ont plus désormais que dégoût pour l'action. C'est que leur action, ajoute-t-il, ne peut rien changer à l'essence immuable des choses, et ils trouvent ridicule ou avilissant qu'on leur demande de réordonner un monde sorti de ses gonds. ' La meilleure manifestation de ce dégoût est évidemment cette indolence affichée tout au long de la pièce par Danton.


Idée conclusive de la première sous-partie / 2ème partie : L'individu romantique est non seulement incapable de créer le sens, d'être le moteur de l'histoire, mais il est conscient de n'être qu'instrument que l'histoire manipule à sa guise.
Transition : Le héros romantique dans cette scène est parfaitement conscient de son statut de guignol que la fatalité historique fait bouger sur la scène du monde.


Idée introductive de la deuxième sous-partie : L'histoire est une mise en scène, mais elle est en même temps metteur en scène. Elle est à la fois le lieu et le résultat de la grande comédie des hommes. Le dégoût du protagoniste vis-à-vis de l'action naît justement lorsqu'il a pris conscience que tout ce qui l'entoure n'est que déguisements et masques.


Arguments
A-/ le personnage historique fait l'expérience de la désillusion et du désenchantement en découvrant soudainement son statut de guignol : ' Des marionnettes dont les fils sont tirés par des forces inconnues, voilà ce que nous sommes, affirme comme un homme désabusé Danton (p.133) ; rien, rien par nous-mêmes ! Ajoute-t-il, les épées avec lesquelles des esprits se battent, seulement on ne voit pas les mains, comme dans les contes. 'L'action historique et héroïque se présente dès lors comme une action insensée, voire comme une absurdité. En fait, la métaphore de l'existence-théâtre, de la vie-comédie est un motif récurrent, un leitmotiv de la pièce de Büchner : ' Nous sommes constamment sur le théâtre, dussions-nous à la fin être poignardés pour de bon ' remarque, à ce propos, Danton, dans la scène 1 de l'acte II. L'existence est perçue par les dantonistes comme une grande farce, comme un jeu de masques : l'histoire elle-même est réduite ainsi à un jeu de rôles, où les hommes se cachent les uns les autres leur vérité profonde. La vie et l'histoire sont représentées par Danton comme une immense scène où les hommes s'identifient à leur rôle pour ne pas voir le tragique de leur condition. Le vocabulaire théâtral est largement utilisé par Danton dans son avant-dernière réplique : on peut citer à ce propos les termes ' coulisse, gesticuler, applaudissements, spectateurs, épigramme, et épopée.' L'action des hommes sur la scène de l'histoire n'est plus perçue comme une action héroïque, mais seulement comme un sédatif qui permet à chaque individu d'oublier momentanément le malheur de sa condition humaine, et l'ennui existentiel qui le traque. 


B-/ C'est en prenant conscience que la politique n'est qu'un jeu de rôles où les hommes sont dupes de leur propre jeu que Danton a décidé de ne plus participer à la mascarade. L'ennui profond qu'il ressent désormais en est l'expression la plus évidente. Ses amis, notamment Lacroix, lui reprochent son apathie et l'invitent à réagir pour faire face à ses ennemis politiques (Robespierre, Saint-Just.) Mais lui, il refuse de continuer à alimenter le mensonge et la grande comédie de l'existence. Dorénavant, comme le remarque parfaitement Lacroix, ' il préfère être guillotiné plutôt que de faire un discours. ' Toute la question du tragique de l'existence réside à ce niveau : l'homme peut-il échapper à sa condition d'être théâtral, d'être marionnette ? La dernière réplique de Lacroix en doute fort, car il suggère à ses amis de faire comme Lucrèce, et comme la plupart des gens, c'est-à-dire de trouver le meilleur moyen de quitter la scène, et de 'disparaître en coulisses'. Büchner mettra d'ailleurs en exergue l'attitude théâtrale que va adopter Danton au pied de la guillotine. C'est Camille qui rapporte cette attitude : ' Danton, décrit-il, a l'air de quelqu'un dont le visage devrait se pétrifier afin que la postérité l'exhume comme un buste antique. C'est bien la peine de faire la petite bouche, de se mettre du rouge et de parler avec un bon accent ; nous devrions une bonne fois ôter les masques et alors nous verrions, comme dans la chambre des miroirs, partout, toujours la même vieille tête d'abruti, innombrable, increvable, rien de plus, rien de moins. ' Ce passage important éclaire bien évidemment notre scène, puisqu'il renchérit sur l'idée de l'action politique comme jeu de déguisements et de masques qui empêche les hommes de voir leur imperfection dans le miroir de l'autre. 


Idée conclusive de la deuxième sous-partie : l'histoire est donc essentiellement mise en scène. La politique, qui en est un avatar, n'est qu'un jeu de masques. La notion de héros historique est dès lors vidée de sa substance. Il n'y a pas de héros, il y a seulement des instruments de la fatalité historique, des marionnettes.


Idée conclusive de la deuxième partie : Le héros romantique, contrairement au héros classique qui ne posait pas vraiment des questions sur son statut, et qui vivait pleinement son conflit avec la fatalité, est un héros dubitatif. Il ne cesse d'interroger le monde et de s'interroger sur sa place dans ce monde : c'est à la fois le héros de la prise de conscience et de la désillusion.


Transition : C'est justement au niveau de cette conscience aigu que se manifeste le tragique de l'existence du héros romantique.


Idée introductive de la troisième partie : Contrairement au tragique classique qui s'abattait sur un seul individu, la fatalité historique comme production collective génère une autre forme du tragique qui touche l'ensemble de l'humanité.


Idée introductive de la première sous partie : le tragique à l'œuvre au sein de l'histoire, et qui est généré par elle, est différent, à plusieurs niveaux, de celui de la tragédie.


Arguments :
A- En tant que production collective, l'histoire ne s'intéresse aux destins individuels que dans la mesure où ces destins s'inscrivent dans le cadre du destin collectif : ' tandis que dans la tragédie, souligne toujours Bourdil (p.100), le héros seul peut avoir peur de mourir, dans l'histoire, tous les citoyens sont priés de se sentir concernés par leur existence, laquelle cesse de relever du destin pour relever de l'initiative collective. ' L'action collective, autant dire l'histoire, prend dès lors la place des dieux, et la place de la fatalité. Cette fatalité s'exprime dans le texte de manières diverses : Danton évoque effectivement le caractère mécanique de l'existence, ce retour du même qui est le principe de l'existence humaine. L'homme est emprisonné comme un rat dans un mécanisme qui ne cesse de se reproduire invariablement. Danton exprime ailleurs la même idée en affirmant qu'il est pris dans l'engrenage de l'histoire qui finit par le disloquer. Cet engrenage est représenté dans le texte tout d'abord par le temps qui perd l'être humain et qui se nourrit de sa substance. Il est surtout évoqué à travers l'image significative de ' l'instrument à une corde qui joue toujours la même note. ' En remplaçant la fatalité ancienne, en remplaçant les dieux antiques, l'histoire a donc élargi le tragique à l'ensemble des humains. Sisyphe avec son rocher et Prométhée et son aigle sont désormais représenté par chacun des humains : ' Quelle tristesse ! se lamente Danton, Dire que des millions l'ont déjà fait et que des millions le referont (…) Quelle tristesse. '


B- Le tragique historique s'exprime également à travers l'image de la marionnette, de l'homme guignol qui gesticule sur scène et fait semblant de maîtriser son destin pour oublier l'ennui qui le dévore. La politique est justement ce qui représente le mieux cette fusion des discours qui n'a d'autres buts qu'à cacher son malaise existentiel : ' La tragédie moderne, comme l'affirmait Napoléon, c'est justement la politique. ' Le tragique naît de l'absence de toute issue, de la vanité de toute tentative pour échapper à la condition humaine. C'est ce qui apparaît à la fin de la scène lorsque Paris se demande désespéré ' Que faire ? ' alors que Danton, Camille et Lacroix ont déjà compris qu'il n y a rien à faire, qu'il faut seulement se résigner et accepter la mort qui inscrite dès le seuil du texte. La politique est devenue un avatar du tragique, parce qu'il n'est plus cet art des possibles qu'elle a toujours voulu être : désormais elle ne débouche que sur la seule fin possible qui est la mort.


Idée conclusive de la première sous-partie : l'histoire a donc bel et bien pris le relais des Parques : c'est elle qui décide désormais du sort des humains. Non seulement l'homme ne fait pas l'histoire, puisque c'est celle-ci qui le fait, mais en plus, il est condamné à assumer son rôle d'être imparfait.


Transition : Les déboires connus par Buchner lui-même, en tant que révolutionnaire, ont certainement façonné sa vision pessimiste et tragique de l'histoire. Cette vision s'exprime autrement dans la scène sous forme d'une réflexion ontologique sur le sens de l'existence.


Idée introductive de la deuxième sous-partie : Le tragique historique est doublé dans la scène par un tragique existentiel qui remonte aux origines de l'homme.


Arguments : 
A- le tragique auquel sont voués les hommes est lié à une faute originelle qui a fait d'eux des êtres imparfaits, de ' piètres alchimistes. ' La faute c'est aussi ce qui génère le tragique du héros classique et celui du héros chrétien. Le péché originel en est une transposition religieuse. La faute évoquée par Danton est pourtant différente. Lui et ses amis ne croient pas à l'existence d'un Dieu qui est le principe de tout. Ceci ne fait qu'aggraver le sentiment de déréliction qui les envahit. Ils ne reconnaissent pas une divinité à qui imputer la responsabilité de ce qui leur arrive : Ils n'ont pas, comme le héros tragique classique, ou comme le héros tragique religieux, une justification . Cela renforce, chez eux, le sentiment tragique. Ceci explique la structure passive adoptée par Danton (dans la version traduite du moins !) L ' Une faute a été commise quand nous avons été créés, quelque chose nous fait défaut, je n'ai pas de nom pour çà.' On constate que Danton impute la faute non pas à l'homme comme c'est le cas pour le péché originel, mais au néant, à cette entité inconnue, à ce ' X qui se refuse éternellement. 'Il y a donc une forme de renversement de perspective. Ce n'est pas l'homme qui est responsable de son tragique : il n'est que le résultat d'une recette défectueuse. Dès lors, même les actions qu'il est appelé à accomplir sont minées de l'intérieur par ce principe d'imperfection qui est à leur origine. L'action historique est vidée de sens : elle est absurde.


B- L'absurdité de l'existence est surtout visible au niveau des conflits politiques et armés qui poussent les hommes à s'autodétruire dans l'espoir d'assouvir leur faim éternelle et leur soif inextinguible, comme le remarque Camille Desmoulins. La guerre, les conflits idéologiques, l'action historique sont tous dès lors voués à l'échec car la recherche de l'inconnu qui les anime est une recherche vaine et insensée. C'est une comédie, voire une farce que l'homme se joue pour peupler son ennui, et pour calmer sa conscience.


Idée conclusive de la deuxième sous-partie : L'action héroïque est considérée comme une action qui produit du sens, et qui donne une finalité à la vie du héros. Or, l'existence est dénuée de sens, elle est le produit d'une faute, d'une manipulation imparfaite. Il en ressort que l'action héroïque est impossible. Le héros, comme Dieu, est mort.


Idée conclusive de la troisième partie : L'histoire est la forme moderne de la fatalité. Le tragique naît désormais de la vanité de toute action, de l'impossibilité de créer le sens et d'agir sur le cours des événements. Le héros romantique, que ce soit Danton ou Lorenzaccio, sont des héros tragiques dans la mesure où ils ont pris conscience de cette réalité.

 
Conclusion générale :

Deux étapes essentielles :
Récapitulation des conclusions partielles et réponse à la problématique annoncée dans l'introduction + élargissement des perspectives du texte.


1- la conclusion est aussi importante que l'introduction. C'est le moment où l'on fait le bilan de toute l'argumentation menée dans le corps du commentaire. Il s'agit essentiellement de récapituler les conclusions partielles en les mettant en rapport, et en les reformulant d'une manière différente. Cette étape peut paraître ennuyeuse, mais son importance est réelle : elle permet de consolider et de vérifier la cohérence de l'ensemble de l'exercice, et donne au récepteur les conclusions finales de tout le raisonnement.
2- A la fin de la conclusion, on essaie généralement d'ouvrir d'autres perspectives d'analyse qui permettent justement de montrer les rapports que le texte entretient avec le reste de l'œuvre, ou avec d'autres ouvrages, ainsi qu'avec d'autres champs de réflexion complémentaires.

 
Le héros romantique, peut-on affirmer en conclusion, est un héros qui fait un apprentissage. Il suit un cheminement qui lui permet de se débarrasser en cours de route de ses illusions de jeunesse. S'il fait l'expérience du tragique, c'est largement parce qu'il prend conscience de l'absence de sens, de la vanité de l'action. Contrairement au héros tragique classique, le héros romantique est un héros tragique conscient qui ne se limite pas à affronter la fatalité historique, car il ne cesse de réfléchir sur sa situation, de poser des questions et de chercher des réponses. La désillusion le mène souvent comme c'est le cas pour Danton, pour Lorenzaccio (la génération de 1830) à plonger dans une sorte d'apathie, à perdre tout goût de l'action. Une action politique dont l'utilité est désormais mise en question. Le héros n'est plus, en effet, celui qui produit les valeurs de toute une société, celui qui donne un sens à l'engagement patriotique. Le héros romantique découvre ses limites, et les limites des marges de manœuvre qui lui sont octroyées. Il découvre son humanité et par conséquent sont statut de marionnette dont les fils sont tenus par des forces inconnues. L'histoire apparaît dès lors non pas comme le produit de l'action héroïque et humaine, mais comme la force tragique qui a remplacé les divinités antiques et qui broie implacablement les hommes pris dans ses engrenages. Dans ce sens, il est intéressant de remarquer que la plupart des drames romantiques, notamment celles inscrites au programme se terminent par la mort comme étant la seule issue possible pour un homme confronté à l'histoire et au temps.
Fin






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